‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 63 sur 251 · LE DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ DES CONDITIONS · texte numérisé non relu

LE DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ DES CONDITIONS

Pourquoi y a-t~il des riches et des pauvres, des grands et des petits? Pourquoi n'avons-nous pas tous la même destinée et la même fortune? Terrible question que nous adressons à Dieu et à la société dans nos jours de dépit et de souffrance, et qui fait tantôt des athées et tantôt des révolutionnaires; question douloureuse que les bons et les compatissants se font aussi quand ils voient souffrir leurs semblables, et qui reste, pour eux, un mystère divin, dont ils essayent d'adoucir la rigueur par leurs bienfaits, sans chercher à en pénétrer la profondeur. Mais qu'elle vienne de Tenvie et de la cupidité, qu'elle vienne de la curiosité ou même d'un sentiment de justice, la question de Pinégalité des conditions humaines est au fond de toutes les plaintes et de tous les doutes de l'homme; elle irrite les

envieux, elle inquiète les curieux, elle afflige les bons. Il n'y a que l'égoïste f[ui trouve que tout est dans l'ordre naturel, lorsque l'inégalité est à son profit.

Pourquoi les conditions humaines sont-elles inégales? dit Rousseau. Parce que l'homme se développe, et il se développe surtout dans la société. « L'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de Tcsprit humain \ )) Dans la société, en effet, les facultés de l'homme ont plus d'occasions et de chances de se développer que dans la solitude. Une fois que l'homme est en rapport avec ses semblables, il s'ingénie et il s'avise; il se compare et il se mesure; il y a des forts et des faibles, des habiles et des sots, des bons et des méchants; il y en a qui prévoient que, s'ils abattent l'arbre pour avoir le fruit, ils n'auront le fruit qu'une fois, et qu'au contraire, s'ils laissent vivre l'arbre et même s'ils le cultivent, ils auront le fruit tous les ans. Cette seule réflexion crée déjà entre les hommes du même pays une prodigieuse inégalité; mais aussi cette réflexion ne vient point à rhomme dans l'état de nature : elle ne vient qu'à riiomme qui est déjà sorti de Tétat de nature.

Qu'est-ce donc que cet état de nature où aucune réflexion ni aucun développement de l'esprit ne vient troubler l'égalité primitive? L'état de nature a-t-il existé quelque part? Les philosophes du dixhuitième siècle parlaient beaucoup de IV'tat de na-

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