‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 64 sur 251 · Tome VII, édition de · texte numérisé non relu

Tome VII, édition de

ture, sans beaucoup s'en rendre compte, et ils en faisaient un âge d'or qu'ils opposaient à la société. Rousseau se garde bien d'adopter cet état de nature inventé par des philosophes qu'il se plaît à contredire; il nie hardiment qu'il y ait jamais eu quelque part un état de nature. Mais »i l'égalité n'existe que dans l'état de nature, et si l'état de nature n'a jamais existé, que devient Fégalité si chère à Rousseau? Aussi Rousseau, après avoir détruit l'état de nature des philosophes, se hâte d'en refaire un autre, c'està-dire l'état de l'homme naturel. Ce procédé, notonsle en passant, est le procédé favori de Rousseau. Personne n'est plus habile et plus empressé à détruire les systèmes des autres pour y substituer les siens, sans qu'il y ait au fond grande différence entre le système qu'il renverse et celui qu'il élève.

Point d'état de nature, c'est une chimère qui n'a jamais existé; mais nous pouvons imaginer ce qu'aurait été la nature de « l'homme abandonné à luimême. )) L'homme naturel, voilà donc l'hypothèse que Rousseau substitue à l'état de nature. Voyons si l'hypothèse vaut mieux que la chimère. L'une n'a pas existé, l'autre peut-elle exister? Telle est la question. Ici Jean-Jacques nous met à notre aise. Le dialecticien écarte avec tant de soin toutes les idées et toutes les acquisitions qui viennent d'une autre origine que de la nature de r homme abandonné à luimême^ qu'il finit par rendre son homme naturel aussi impossible que l'état de nature est chimérique; mais cette impossibilité n'effraye pas Jean-Jacques Rousseau : il s'y heurte bravement, plus fier de la force dialectique qu'il met à réduire Thomme naturel à sa

propre expression, que fâché du tort que cette conclusion doit faire à sa doctrine. II tient plus à sa logique qu'à sa cause.

Cette logique est admirable dans le triage qu'elle fait entre ce que l'homme tient de la nature et ce qu'il tient de la société; seulement, quand on arrive au bout du triage, on est effrayé du peu que c'est que l'homme naturel. Cet effroi même est un service que Rousseau rend malgré lui à la société. Il y a deux doctrines en effet qui luttent depuis longtemps dans le monde : Tune qui croit que l'homme peut tout tirer de son propre génie, sa morale, son gouvernement, ses lois, ses langues, ses arts, son industrie, la société enfin; l'autre qui croit au contraire que l'homme a reçu de Dieu lui-même non-seulement la force de créer la société, les langues, les institutions, mais qu'il a reçu la société même, c'est-à-dire le langage et la loi, et que c'est de cette société primitive et divine que dérivent les diverses sociétés que nous voyons sur la terre. Poussez jusqu'au bout la doctrine qui fait la société d'institution humaine : l'homme alors, ayant tout fait, peut aussi tout défaire. Il a fait les lois, il peut les défaire; il a fait les gouvernements, il peut les défaire ; il a fait la famille, la propriété, la religion, il peut les détaire. Tout lui est soumis; point de règles inébranlables, point de droits primordiaux. Nous sommes ce que nous font les lois que nous faisons. Avec cette doctrine, l'ordre social dépend d'un scrutin. Poussez au contraire jusqu'au bout la doctrine que la société est d'institution divine : tout novateur est un sacrilège, toute amélioration est une impiété, toute assemblée

législative est un conciliabule d'hérétiques. Au dixhuitième siècle, où l'homme était en train de proclamer sa souveraineté et de se passer de Dieu, c'était rendre service à la société que de montrer à l'homme le peu qu'il est, abandonné à lui-même. 11 est vrai que Rousseau voulait prouver en même temps que ce peu qu'est l'homme naturel vaut mieux que l'homme civilisé; mais qu'importe la conclusion du philosophe? qu'importe qu'il arrive à l'erreur en passant par la vérité? Nous sommes maîtres de nous arrêter où la vérité finit et où l'erreur commence.

« En considérant l'homme, dit Jean-Jacques Rousseau, tel qu'il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous ^ » Oui, Fhomme est ranimai organisé le plus avantageusement de tous; mais, prenez-y garde, ce qui fait la supériorité de son organisation, c'est qu'il est capable de réfléchir L€tde raisonner. Or, s'il réfléchit et s'il raisonne, tout est perdu ; il sort de l'état de nature, l'inégalité commence, de telle sorte que l'homme, qui n'a que sa faculté de réfléchir pour compenser son défaut de force et d'agilité en face des autres animaux, ne peut pas user de cette faculté sans mettre en péril à l'instant même cette égalité primitive qui tient tant au cœur de Jean- Jacques Rousseau.

1. (( Deus homini animam creavit, qua per rationem atque intelligentiam omnibus esset praestantior animalibus. » Saint Augustin, Cité de Dieu, livre xii-xxiii.

G( t'e nécessité que Thomme a de réfléchir, parce que la réflexion est le don particulier de son organisation, cette nécessité est un écueil sur lequel Jean- Jacques Rousseau vient échouer à chaque instant; car il a beau faire, son homme naturel ne peut ni regarder, ni marcher, ni remuer les bras, ni manger, sans réfléchir. Tout lui cause une réflexion, tout Ty oblige. Voyez la description que fait Jean- Jacques Rousseau des premières actions de son homme naturel : (cLa terre, dit-il, abandonnée à sa fertilité naturelle et couverte de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais, off're à chaque pas des magasins et des retraites aux animaux de toute espèce. Les hommes dispersés parmi eux observent, imitent leur industrie, et s'élèvent ainsi jusqu'à l'instinct des bêtes, avec cet avantage que chaque espèce n'a que le sien propre, et que l'homme, n'en ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les approprie tous, se nourrit également de la plupart des aliments que les autres animaux se partagent, et trouve par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut faire aucun d'eux. » Oui, comme rhomme n'a pas d'instinct qui lui soit propre, il peut s'approprier celui des animaux divers; mais en vertu de quoi et comment peut-il faire cette appropriation? Par sa raison, par sa réflexion. Quel travail intellectuel que d'observer dans chaque animal la qualité qui lui est propre et qui peut être utile k l'homme, de l'accommoder à notre usage, et surtout, car c'est le point le plus difficile et le plus délicat, (le transformer en science ce qui n'est qu'un instinct! A voir ([uclle profonde différence de fond

et de procédé il y a entre l'instinct des animaux et la science humaine, on peut grandement douter que l'imitation des animaux ait pu aider l'homme à inventer les sciences. Il lui a été plus court et plus facile de les créer par l'effort spontané de son intelligence, s'il est vrai que l'homme ait lui-même inventé ses arts et ses sciences, que de les imiter des animaux et de partir de l'instinct pour arriver à la science.

Ce n'est pas tout : quand Rousseau parle de la fertilité naturelle de la terre, que veut-il dire? Estce une fertilité utile et nourricière ou une fécondité embarrassante et parasite? Livrée à sa fertilité naturelle, sans l'aide et la direction de la culture, la terre se couvre d'herbes inutiles et nuisibles plutôt que de moissons nourricières ^, La terre a besoin de l'homme comme l'homme a besoin de la terre. L'homme qui, pour vivre, se lierait à la fertilité naturelle de la terre risquerait bien vite de mourir de faim: l'homme cultivera donc la terre; mais alors encore tout est perdu. Cultiver, c'est réfléchir, c'est prévoir, c'est raisonner, que sais-je? De plus, pour labourer, il faut du fer; Tagriculture, premier danger, nous conduit à la métallurgie, second danger. « Pour le poëte, dit Rousseau, c'est Tor et l'argent, mais, pour le philosophe, ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genrehumain^. »

Ainsi l'homme ne peut profiter de son organisation plus avantageuse que celle des autres animaux

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