‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 68 sur 251 · Mémoires de Madame d'Épinay, t. pf, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Madame d'Épinay, t. pf, p

mence dans les forêts, ainsi que le prétend Rousseau, la civilisation commence par les grossiers désirs et les grossiers besoins du sauvage; mais bientôt ces besoins et ces désirs se règlent et se purifient, bientôt même ils vont prendre d'autres noms, des noms doux et sacrés. La nourriture devient le repas du foyer domestique, la table hospitalière où les dieux sont invoqués et où ils président, où quiconque vient s'asseoir est un hôte et un ami. Cet affreux nom de femelle disparaît devant le nom gracieux et saint d'épouse et le nom touchant et sacré de mère de famille. Puis, quand, après une longue jouissance de ces biens chéris et vénérés, la civilisation laisse corrompre les mœurs ou altérer les sentiments des hommes, alors, comme pour punir les nations et les individus, l'homme retourne aux grossiers désirs et aux grossiers besoins de son début, et il finit comme il a commencé. Triste condition des sociétés ou de Fhomme, qui ayant, les unes usé leurs lois et leurs institutions, les autres perverti l'idée de la règle et du devoir, et appelant cela n'avoir point de préjugés, reviennent à la barbarie par le raffinement ! Il y a, hélas! deux états de nature ou deux hommes naturels, Tun qu'invente et que peint Rousseau; mais celui-là au moins, j'ai le droit et le bonheur d'en douter, et je ne crois pas qu'il ait existé nulle part ; l'autre homme naturel est celui que produit la corruption du cœur et de l'esprit humain, lorsque l'honime, rejetant toute loi et tout devoir, s'abandonne à lui-même, à ses instincts, à ses passions, sans scrupule, sans retenue, et ne songe qu'à satisfaire ses appétits brutaux. Voilà le

véritable état de nature, et celui-là, ne le cliercliez pas dans les forêts : il est dans les sociétés qui finissent, il est dans les âmes qui se pervertissent et qui se dégradent. Je n'ai pas peur de la barbarie qui commence les sociétés ; j'ai peur et dégoût de celle qui les finit ; c'est la pire. Il n'y a môme que celle-là qui soit la barbarie et qui soit vraiment le contraire de la civilisation; elle en est d'autant plus le contraire, qu'elle en est l'excès, ce qui fait que beaucoup s'y trompent.

Rousseau n'a point ignoré cette grande et douloureuse vérité. Il sait que, si nous entrons dans le cercle social par l'état de nature, c'est par Tétat de nature aussi que nous en sortons ; seulement il met ce dernier état de nature à la charge du despotisme. (( Quand les sujets, dit-il, n'ont plus d'autre loi que la volonté du maître, ni le maître d'autre règle que ses passions, les notions du bien et les principes de la justice s'évanouissent. C'est ici que tout se ramène à la seule loi du plus fort, et par conséquent à un nouvel état de nature différent de celui par lequel nous avons commencé^ en ce que l'un était l'état de nature dans sa pureté, et que ce dernier est le fruit d'un excès de corruption. » Au dix-huitième siècle, on croyait et on disait volontiers que le despotisme est le grand coupable des maux de la société. Nous savons aujourd'hui que le despotisme est un des destructeurs de la société, mais qu'il n'est pas le seul. C'était l'état de nature, je le crois, que l'état de l'empire romain sous ses tyrans, quand il n'y avait d'autres lois que la force; quand l'empereur se passait | tous ses caprices de cruauté et de débauche, jusqu'à j

ce qu'il fut assassiné; quand les délateurs satisfaisaient leurs convoitises par la calomnie, comme Fempereur par la force; quand For et le plaisir étaient le désir et la pensée universelle. Mais la démocratie athénienne dans ses mauvais jours, quand le peuple obéissait aveuglément à ses flatteurs, quand il tuait Socrate et Phocion, ou, sans remonter dans l'histoire ancienne, la France en 1793, quand il n'y avait ni loi ni règle que la volonté des démagogues ou le caprice brutal de la foule, n'était-ce pas aussi Fétat de nature? Le despotisme et Fanarchie sont un égal retour de la société à la barbarie. Néron est le sauvage sur le trône, comme Marat est le sauvage dans les clubs; car n'avoir ni frein ni scrupule, céder à tous ses désirs et à toutes ses pensées, c'est là assurément être sauvage, et peu m'importe que vous ayez des désirs plus raffinés et des pensées plus compliquées que celles du sauvage de Rousseau, tant pis pour la société! Néron n'est un si cruel tyran que parce qu'il est un artiste; Marat n'est un si cruel démagogue que parce qu'il est un sophiste : une âme sauvage et un esprit civilisé, combinaison terrible et fréquente, hélas! dans les vieilles sociétés!

On ne peut pas reprocher à Rousseau d'avoir fardé son état de nature pour nous le faire adopter plus aisément. On dirait même qu'au lieu d'adoucir sa description, il tient à la rendre dure et choquante. Il dépeint avec une sorte de complaisance le sauvage inerte et imbécile, dont il fait le type de l'homme. « Son âme, dit-il, que rien n'agite, se 'livre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucune idée de l'avenir, quelque prochain qu'il puisse être, et ses

projets, bornés cam me ses vues, s'étendent à peine jusqu'à la fin de la journée. Tel est encore aujourd'hui le degré de prévoyance du Caraïbe : il vend le malin son lit de coton et vient pleurer le soir pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en aurait besoin pour la rmit prochaine. »

Ici vient une grande et importante question. Ce sauvage inerte et imprévoyant qui est, selon Rousseau, le véritable homme naturel, comment est-il devenu l'homme civilisé que nous voyons? Peut-il le devenir? La brute humaine que décrit Rousseau f peut-elle devenir le citoyen d'Athènes sous Périclès ou le courtisan de Versailles sous Louis XIV ? Les philosophes du dix-huitième siècle ne doutaient pas 'que la métamorphose ne fût possible, et ils croyaient qu'elle s'était faite peu à peu. Ils pensaient que de f rétat de nature à la civilisation il y avait plus ou | moins d'étapes, mais que c'était la même route; seulement ils ne se faisaient pas de l'état de nature l'image rebutante qu'en fait Rousseau : ils le peignaient en beau, et par là ils rapprochaient les degrès à parcourir de l'état de nature à la civilisation. Rousseau ne croit point le passage possible, et il em- i ploie sa logique impitoyable à démontrer contre les 11 philosophes de son temps Timpossibilité de passer I de l'état de nature à l'état social. « Plus on in- ^ 1 siste sur ce sujets dit Rousseau, plus la distance des 1 pures sensations aux simples connaissances s'agran- i dit à nos regards, et il est impossible de concevoir comment un homme aurait pu par ses seules forces, sans le secours de la communication et sans l'aiguillon de la nécessité, franchir un si grand intervalle,

Combien de siècles se sont peut-être écoulés avant que les hommes aient été à portée de voir d'autre feu que celui du ciel I Combien ne leur a-t-il pas fallu de différents hasards pour apprendre les usages les plus communs decet élément?... Que dirons-nous de l'agriculture, art qui demande tant de travail et de prévoyance, qui tient à tant d'autres arts, qui trèsévidemment n'est praticable que^dans une société au moins commencée '?...» Ainsi, même pour inventer et pratiquer les arts les plus simples, il faut que la société soit au moins commencée; mais, pour commencer la société, il faut que les hommes aient entre eux le moyen de s'entendre et de se communiquer leurs pensées, il faut un langage. Or comment inventer le langage? Dire qu'on a commencé à parler par gestes, puis qu'on a substitué un beau jour aux gestes les articulations de la voix, c'est ne rien dire, car (( cette substitution est difficile à concevoir en elle-même, puisque cet accord unanime a dû être motivé et que la parole paraît avoir été fort nécesj saire pour établir l'usage de la parole. » Ainsi l'homme n'a pas pu créer les arts les plus simples avant de créer la société : il n'a pas pu créer la société avant de créer le langage; il n'a pas pu créer le langage avant d'avoir déjà un langage à sa disposition, et Rousseau conclut par cette réflexion significative : (( Quant à moi, effrayé des difficultés qui se multiplient, et convaincu de l'impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s'établir par des moyens purement humains^ je laisse à qui vou-

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