‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 70 sur 251 · Tome VII, p · texte numérisé non relu

Tome VII, p

il2 JEAN-JACOUES ROUSSEAU.

et bonnes choses le caractère humain pour leur donner le caractère divin. Il me répugnait d'entendre dire que l'homme était l'auteur de la Famille, de la société, de la patrie, et, loin de savoir gré à l'orgueil humain de faire tout procéder de l'homme, je me disais en moi-même que, si tout cela était créé de notre poussière, tout cela pouvait y retomber. Grâce à Dieu, voilà Rousseau qui me prouve que l'homme est incapable de créer le foyer domestique, le lit conjugal, la table hospitalière, le berceau de Tentant, le fauteuil de l'aïeul et le tombeau des ancêtres. Merci, mille fois merci, philosophe qu'on a pris à tort pour un misanthrope! Je m'appuierai désormais avec confiance sur ces objets sacrés, puisque je sais qu'ils ne viennent pas de moi. L'homme en effet ne s'appuie que sur ce qu'il n'a pas créé ; il ne se fie qu'aux choses qui ne sortent pas de ses mains. On le dit orgueilleux: oui 5 orgueilleux en apparence, mais faible au fond et timide, car tout ce qu'il a créé, il s'en défie. Il sait qu'il y a là une fragilité originelle qui l'inquiète et le mécontente ; il se pavane d'être créateur aux petites choses, il s'épouvante de l'être aux grandes. Par orgueil, il aime à faire ses lois, ses institutions, son gouvernement; mais, comme il les fait, il ne les respecte pas. Gouvernements créés de main d'homme, religions nées de l'imagination humaine, que de fois je vous ai vus naître et mourir! et c'est parce que j'avais vu votre naissance que je savais d'avance que je verrais votre mort. Heureuses donc les institutions que l'homme n'a pas créées et qui le soutiennent! heureuses la famille et la société de n'avoir pas pu être créées par l'humanité! Pour qui

sait voir et qui sait entendre, l'abîme que Rousseau a mis entre l'homme naturel et l'homme social est un abîme utile; c'est le fossé qui sépare la civilisation de la barbarie.

Trois choses sont établies : 11 n'y a pas eu d'état de nature, c'est une chimère des philosophes ; mais on peut supposer l'homme abandonné à lui-même : c'est l'état naturel. 2° Cet état naturel est le seul qui comporte Tégalité; mais cet état naturel est l'immobilité de l'âme et de l'esprit, autrement dit l'inertie et l'imbécillité. 3^ Enfin, l'homme n'a pas pu passer par lui-même de l'état naturel à l'état social; Tabîme est trop profond. Ces trois points une fois établis, allons plus loin.

Si l'homme n'a pas pu par ses propres efforts passer de rétat naturel à l'état social, il s'ensuit que la société n'est pas de création humaine, mais divine, et que l'inégalité, qui est, selon Rousseau, le propre de l'état social, est aussi une institution divine. Voilà à quoi Rousseau vient aboutir, et, arrivé à ce point, il semble qu'il ne peut pas aller plus loin, car que dire contre l'inégalité, si elle est, comme la société elle-même, d'institution divine? Gomment Rousseau sortira-t-il de l'impasse où il s'est engagé ? Comment, ayant bâti le mur contre lequel il semble

n'avoir plus qu'à se casser la tete, va--t-il lâcher de s'y ménager une issue ?

On sent dans le passage de la première à la seconde partie combien Rousseau est embarrassé. « Après avoir montré, dit- il, que la perfectibilité, les vertus sociales et les autres facultés que Thomme naturel avait reçues en puissance, ne pouvaient jamais se développer d'elles-mêmes, qu'elles avaient besoin pour cela du concours fortuit de plusieurs causes étrangères qui pouvaient ne jamais naître^ et sans lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa constitution primitive, il me reste à considérer et à rapprocher les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l'espèce, rendre un être méchant en le rendant sociable, et d\n terme si éloigné amener enfin l'homme et le monde au point où nous les voyons^, » Bizarre contradiction I Tout à l'heure Fhomme ne pouvait point passer seul et par lui-même de l'état naturel à l'état social; Rousseau maintenant se rapproche des philosophes qu'il combattait, et il croit que l'homme , grâce, il est vrai, à des hasards efficaces, a pu par lui-même perfectionner sa raison et arriver à l'état social. Rousseau essaye donc de déterminer les diverses phases de ce perfectionnement de la raison qu'il maudit, de ce développement spontané des facultés humaines qu'il regarde comme une décadence, de ce passage enfin de l'état naturel à l'état social qu'il disait impossible.

La première phase de l'établissement de la société

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