Troisième dialogue
crois sincère? Nous sommes-nous donc trompés sur le sens du discours de Rousseau? Avons-nous mal compris ces étranges paradoxes sur l'homme qui se déprave s'il réfléchit ? non ; mais Rousseau, dans la discussion, se corrigeait sans croire se démentir. La controverse force l'homme à revenir au bon sens. Quand nous sommes en face de notre pensée seulement, nous abondons volontiers dans notre propre sens; mais, quand nous sommes en face de la pensée des autres, nous revenons au sens commun, souvent même au lieu commun, comme à notre plus sûr abri, et nous désavouons, sans nous en apercevoir, les paradoxes dont nous étions le plus fiers. C'est ainsi que Rousseau, qui semblait d'abord vouloir abolir la société, se rabat à dire que tous les progrès de la société ne sont pas des améliorations pour l'humanité ou pour l'individu ; c'est là sa dernière conclusion et celle qu'il soutint contre les nombreux contradicteurs que lui attira son nouvel ouvrage.
L'apothéose de la vie sauvage que semblait faire Rousseau en face des salons du dix-huitième siècle ne choqua pas moins l'esprit du siècle que l'avait fait sa censure des lettres et des arts en face des académies et des théâtres. Voltaire, que Rousseau ménageait encore beaucoup et à qui il avait envoyé son ouvrage, lui écrivit une de ces lettres charmantes, mêlées de compliments et d'épigrammes, dont il avait le secret ^ Entre Voltaire et Rousseau,
1. « J'ai reçu, Monsieur, dit Voltaire, votre nouveau livre contre le genre humain; je vous en remercie. Vous plairez aux hommes h qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez
c'était une conversation plutôt qu'une discussion, et chacun y causait à sa façon. Ailleurs la controverse avait une allure plus grave à la fois et plus vive. Un •philosophe savant et ingénieux, Bonnet de Genève, écrivait sous le nom de Philopolis, l'ami des villes, une lettre qui résume à merveille les objections qu on peut faire contre le système de Jean-Jacques Rousseau :
(( Voici, disait Bonnet, le raisonnement que je vous propose : tout ce qui résulte immédiatement des facultés de l'homme ne doit-il pas être dit résulter de la nature? Or, je crois que l'on démontre fort bien que Fétat de société résulte immédiatement des facultés de l'homme: je n'en veux point alléguer d'autres preuves à notre savant auteur que ses propres idées sur l'établissement des sociétés, idées ingénieuses, et qu'il a si élégamment exprimées dans la seconde partie de son discours. Si donc l'état de
pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux, qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux pas non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada : premièrement, parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d'Europe nécessaire; secondement, parce que la guerre est portée dans ce pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie, où vous devriez être. »
134 JEAN-JACOtlES ROUSSEAU.
société découle dos facultés de Thomme, il est naturel à rhomme. Il serait donc aussi déraisonnable de se plaindre de ce que ces facultés, en se développant, ont donné naissance à cet état, qu'il le serait de se plaindre de ce que Dieu a donné à l'homme de telles facultés. L'homme est tel que l'exigeait la place qu'il devait occuper dans l'univers. Il y fallait apparemment des hommes qui bâtissent des villes, comme il y fallait des castors qui construisissent des cabanes... Quand M. Rousseau déclame avec tant de véhémence et d'obstination contre l'état de société, il s'élève, sans y penser, contre la volonté de celui qui a fait l'homme et qui a ordonné cet état, etc. ))
Rousseau répond à la lettre de Bonnet en repre nant, avec plus de force que jamais, sa conclusion adoucie et tempérée, que tous les progrès de la société ne sont pas toujours des améliorations pour l'humanité ou pour Tindividu : a L'état de société, me dites-vous, résulte immédiatement des facultés de rhomme, et par conséquent de sa nature. Vouloir que l'homme ne devînt point sociable, ce serait donc vouloir qu'il ne fût point homme, et c'est attaquer l'ouvrage de Dieu que de s'élever contre la société humaine. Permettez-moi, monsieur, de vous proposer à mon tour une difticulté avant de résoudre la vôtre. Je vous épargnerais ce détour, si je connaissais un chemin plus sûr pour aller au but.
« Supposons que quelques savants trouvassent un jour le secret d'accélérer la vieillesse, et l'art d'engager les hommes a faire usage de cette rare décou-
verte : persuasion qui ne serait peut-être pas si difficile à produire qu'elle parait au premier aspect ; car la raison, ce grand véhicule de toutes nos sottises, n'aurait garde de nous manquer à celle-ci. Les philosophes surtout et les gens sensés, pour secouer le joug des. passions et goûter le précieux repos de l'âme, gagneraient à grands pas l'âge de Nestor, et renonceraient volontiers aux désirs qu'on peut satisfaire, afin de se garantir de ceux qu'il faut étoufffer. Il n'y aurait que quelques étourdis qui, rougissant même de leur faiblesse, voudraient follement rester jeunes et heureux, au lieu de vieillir pour être sages.
« Supposons qu'un esprit singulier, bizarre^ et, pour tout dire, un homme à paradoxes, s'avisât alors de reprocher aux autres l'absurdité de leurs maximes, de leur prouver qu'ils courent à la mort en cherchant la tranquillité, qu'ils ne font que radoter à force d'être raisonnables, et que, s'il faut qu'ils soient vieux un jour, ils devraient tâcher au moins de l'être le plus tard qu'il serait possible.
«Il ne faut pas demander si nos sophistes, craignant le décri de leur arcane, se hâteraient d'interrompre ce discoureur importun. Sages vieillards, diraientils à leurs sectateurs, remerciez le ciel des grâces qu'il vous accorde, et félicitez-vous sans cesse d'avoir si bien suivi ses volontés. Vous êtes décrépits, il est vrai, languissants, cacochymes, tel est le sort inévitable de Phomme ; mais votre entendement est sain; vous êtes perclus de tous les membres, mais votre tête en est plus libre ; vous ne sauriez agir, mais vous parlez comme des oracles ; et, si vos douleurs aug-
mentent de jour en jour, votre philosophie augmente avec elles. Plaignez cette jeunesse impétueuse, que sa brutale santé prive des biens attachés à votre faiblesse. Heureuses infirmités, qui rassemblent autour de vous tant d'habiles pharmaciens fournis de plus de drogues que vous n'avez de maux, tant de savans médecins qui connaissent à fond votre pouls, qui savent en grec le nom de tous vos rhumatismes, tant de zélés consolateurs et d'héritiers fidèles qui vous conduisent agréablement à votre dernière heure ! Que de secours perdus pour vous, si vous n'aviez su vous donner les maux qui les ont rendus nécessaires I
« Ne pouvons-nous pas imaginer qu'apostrophant ensuite notre imprudent avertisseur, ils lui parleraient à peu près ainsi : Cessez, déclamateur téméraire, de tenir ces discours impies? Osez-vous blâmer ainsi la volonté de celui qui a fait le genre humain ? L'état de vieillesse ne découle-t-il pas de la constitution de l'homme ? N'est-il pas naturel à l'homme de vieillir ? Que faites-vous donc dans vos discours séditieux que d'attaquer une loi de la nature, et par conséquent la volonté de son créateur? Puisque l'homme vieillit, Dieu veut qu'il vieillisse. Les faits sont-ils autre chose que l'expression de sa volonté? Apprenez que l'homme jeune n'est point celui que Dieu a voulu faire, et que, pour s'empresser d'obéir à ses ordres, il faut se hâter de vieillir.
(( Tout cela supposé, je vous demande, monsieur, si l'homme aux paradoxes doit se taire ou répondre, et^ dans ce dernier cas, de vouloir bien m'indiquer j
ce qu'il doit dire : je tâcherai de résoudre alors votre objection.
« Puisque vous prétendez m' attaquer par mon propre système, n'oubliez pas, je vous prie, que, selon moi, la société est naturelle à l'espèce humaine, comme la décrépitude à l'individu; qu'il faut des arts, des lois, des gouvernemens aux peuples, comme il faut des béquilles aux vieillards. Toute la différence est que Tétat de vieillesse découle de la seule nature de l'homme, et que celui de société découle de la nature du genre humain ; non pas immédiatement, comme vous le dites, mais seulement, comme je l'ai prouvé, à Taide de certaines circonstances extérieures qui pouvaient être ou n'être pas, ou du moins arriver plus tôt ou plus tard, et par conséquent accélérer ou ralentir le progrès. Plusieurs même de ces circonstances dépendent de la volonté des hommes : j'ai été obligé, pour établir une parité parfaite, de supposer dans l'individu le pouvoir d'accélérer sa vieillesse, comme l'espèce a celui de retarder la sienne. Létat de société ayant donc un terme extrême auquel les hommes sont les maîtres d'arriver plus tôt ou plus tard^ il n'est pas inutile de leur montrer le danger d'aller si vite et les misères d'une condition quils prennent pour la perfection de i espèce. »
Voilà la dernière conclusion de Rousseau sous sa forme la plus vive et la plus piquante, mais le fond en est modeste et n'a presque plus rien qui puisse nous effrayer ou nous choquer. Que dit-il en effet que ne dise l'histoire de tous les peuples qui ont passé sur la terre ? Les sociétés naissent, vivent et
vieillissent selon une loi nécessaire et toute-puissante, qui pousse les individus et les peuples de la naissance à la jeunesse, de la jeunesse à l'âge mûr, de l'âge mûr à la vieillesse. Heureuses les sociétés qui ne vivront pas trop vite, qui ne se hâtent pas d'épuiser leur viatique, qui n'abrègent pas leur enfance et leur jeunesse sous prétexte d'allonger leur âge mûr I L'histoire de la civilisation d'un peuple n'est que l'histoire de son passage de la jeunesse à l'âge mûr, de l'âge mûr à la vieillesse et à la mort, et Rousseau n'a plus qu'un tort : c'est de croire que les peuples civilisés sont plus près de leur fin que les peuples barbares. Le tort n'est pas de croire à la mort des peuples civilisés, mais à la vie des peuples barbares. Il y a des peuples barbares qui périssent sans s'être jamais civilisés, et la barbarie, qui leur fait une vie misérable, ne la leur fait pas plus longue : si la civilisation n'éternise pas les nations, la barbarie ne les fait pas vivre.
Encore un mot, et je finis. Quelle est, même dans cette dernière conclusion, le fond de la doctrine de Rousseau ? La société est la déchéance ou la décrépitude de l'espèce humaine. L'homme était primitivement bon et heureux : il est déchu de sa félicité. Comment ? parce qu'il est entré en société, parce qu'il a développé ses facultés et ses passions. Qui ne voit du premier coup d'œil combien cette doctrine est près de la doctrine chrétienne de la chute de l'homme ? Ce monde-ci qui est une déchéance, cette! déchéance qui est une suite de la faute de l'homme, voilà les points de ressemblance. Ou est la ditféxence? En deux points importants qui élèvent la
doctrine chrétienne au-dessus de la doctrine de Rousseau de toute la hauteur de la vérité sur l'erreur, du ciel sur la terre. Dans Rousseau, la société est une déchéance sans régénération possible, et de plus cette déchéance est une injustice de Dieu; car l'homme, selon Rousseau, ne pouvait pas trouver la société par lui-même. C'est Dieu qui a donné à l'homme les arts qui ont développé ses passions et amené sa chute. Dans rÉcriture, Thomme tombe par sa faute ; mais, à peine tombé, Dieu le relève par l'espoir de la ré-
. demption dans Téternité, et de plus il lui donne les
î arts et la société sur la terre pour lui rendre sa misère supportable. Voulez-vous même, comme le croient beaucoup de docteurs chrétiens, que les arts
i que l'homme a retrouvés dans son exil, il les eût déjà dans le paradis terrestre? Soit : la bonté de Dieu n'en est pas mohis grande, puisqu'il fait servir
i à la consolation de l'homme ce qui servait à sa félicité.
Contre les philosophes du dix-huitième siècle, les
I chrétiens croient, avec Rousseau^ que ce monde-ci est une déchéance; mais les chrétiens croient, contre Rousseau, que cette déchéance a son remède dans la rédemption .
g Contre les philosophes du dix-huitième siècle, les chrétiens croient avec Rousseau que la société et le monde sont un mal; mais les chrétiens croient contre Rousseau que ce mal a son remède dans l'accomplissement delà loi chrétienne. Les chrétiens ne désespèrent donc de Thomme ni dans ce monde ni dans l'autre.
Ce sont ces ressemblances et ces différences
iAO JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
de la doctrine de Rousseau avec la doctrine chrétienne, ce sont ces retours imprévus, quoique à longue distance encore, vers le christianisme, qui font l'intérêt de l'étude attentive des œuvres de Rousseau.