‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 76 sur 251 · Tome vu, notes, p · texte numérisé non relu

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2. Dans les Dialogues^ Rousseau parle de lui-même à la troisième personne.

détruire ce prestige d'illusion qui nous donne une admiration stupide pour les instruments de nos misères, et à corriger cette estimation trompeuse qui nous fait honorer des talents pernicieux, et mépriser des vertus utiles. Partout il nous fait voir l'espèce humaine meilleure, plus sage et plus heureuse dans sa constitution primitive; aveugle, misérable et méchante à mesure qu'elle s'en éloigne. Son but est de redresser l'erreur de nos jugements pour retarder le progrès de nos vices, et de nous montrer que, là où nous cherchons la gloire et Téclat, nous ne trouvons en effet qu'erreurs et misères. Mais la nature humaine ne rétrograde pas, et jamais on ne remonte vers les temps d'innocence et d'égalité, quand une fois on s'en est éloigné ; c'est encore un des principes sur lesquels il a le plus insisté. Ainsi son objet ne pouvait être de ramener les peuples nombreux ni les grands états à leur première simplicité, mais seulement d'arrêter, s'il était possible, le progrès de ceux dont la petitesse et la situation les ont préservés d^une marche aussi rapide vers la perfection de la société, et vers la détérioration de l'espèce. » Je m'arrête ici un instant. Ainsi point de retour possible aux prétendus temps d'innocence et d'égalité, ainsi point d'application des maximes de Rousseau aux peuples nombreux et aux grands États. Rousseau n'a jamais eu en vue que les petits États : dans l'antiquité, les républiques de la Grèce, dans les temps modernes, celles de la Suisse. Ce sont ces petits États qu'il veut maintenir, s'il est possible, dans leur simplicité primitive ; en même temps il signale un des effets de la marche rapide de la civi-

JEAN-JACOUES ROUSSKAU.

lisaiion, c est-à-dire le perfectionnement de la société et la détérioration de l'espèce. Si Rousseau veut parler de la détérioration de l'espèce humaine en général, je crois qu'il y a telle barbarie et telle grossièreté primitive qui ne fait pas des hommes plus beaux et plus grands que ne les fait la civilisation raffinée des grandes villes; mais si Rousseau veut parler de la faiblesse croissante de l'individu, à mesure que la société s'accroît et se perfectionne, s'il veut dire que l'homme aujourd'hui, en face de l'industrie et des forces qu'elle emprunte à la vapeur, vaut moins, comme ouvrier, qu'il ne valait autrefois, de môme qu'en face de la société organisée et administrée, il vaut moins aujourd'hui, comme membre de l'État, qu'il ne valait autrefois, beaucoup de personnes seront tentées d'être de l'avis de Rousseau. Je sais bien qu'on nous dira qu'autrefois c'était l'élite seule qui comptait dans l'État, et qu'aujourd'hui c'est tout le monde. La diffusion ne console pas de l'abaissement. Il y a en politique plus de parties prenantes, je le veux bien ; mais Dieu sait quelle est la part de chacun. Les écus se sont faits centimes ; je ne cherche pas si cela fait grand plaisir aux centimes et grand'peine aux écus: est-ce un perfectionnement pour la société ? je n'en sais rien ; mais ce n'est pas assurément un agrandissement pour l'individu. Je me souviens qu'un de mes vieux amis me disait que le monde ne finirait ni par le feu ni par l'eau, et qu'il finirait par l'aplatissement. Beaucoup de petits domaines et peu de grands, beaucoup d'hommes d'esprit et peu d'hommes de génie, beaucoup de poètes et peu de poésie, beaucoup de citoyens et peu de liberté,

la quantité en politique substituée à la qualité, autant de signes de l'accomplissement de la prophétie de mon vieil ami, et qu'il remarquait avec malignité.

Je reviens à Rousseau et à ses Dialogues, a On s'est obstiné à l'accuser de vouloir détruire les sciences, les arts, les théâtres, les académies, et replonger Tunivers dans sa première barbarie, et il a toujours insisté, au contraire^ sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne ferait qu'ôter les palliatifs en laissant les vices, et substituer le brigandage à la corruption. 11 avait travaillé pour sa patrie et pour les petits États constitués comme elle. Si sa doctrine pouvait être aux autres de quelque utilité, c'était en changeant les objets de leur estime, et retardant peut-être aussi leur décadence qu'ils accélèrent par leurs fausses appréciations. Mais, malgré ces distinctions si souvent et si fortement répétées, la mauvaise foi des gens de lettres, et la sottise de l'amour-propre, qui persuade à chacun que c'est toujours de lui qu'on s'occupe, lors même qu'on n'y pense pas, ont fait que les grandes nations ont pris pour elles ce qui n'avait pour objet que les petites républiques ; et l'on s'est obstiné à voir un promoteur de bouleversements et de troubles dans Fhomme du monde qui porte le plus vrai respect aux lois et aux constitutions nationales, et qui a le plus d'aversion pour les révolutions et pour les ligueurs de toute espèce, qui la lui rendent bien ^ »

Que dites-vous de cette profession de foi que je

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