‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 82 sur 251 · Confessions j livre VIU · texte numérisé non relu

Confessions j livre VIU

sa plus belle et sa plus imprescriptible liberté, la liberté de conscience, celle par laquelle il mérite de recouvrer toutes les autres , quand il les a perdues.

Les travaux de Rousseau à ce moment de sa vie sont curieux à étudier. Il avait fait ses deux grands discours, celui sur les lettres et celui sur Vinégalité^ qui avaient été fort lus et fort admirés; cependant il voulait apprendre à écrire, comme s'il ne le savait pas encore, et il se mit à traduire du latin pour former son style. Bizarre idée, dira-t-on, nouveau paradoxe d'un homme qui aimait à en faire. Non ; Rousseau avait raison. Il savait écrire quand il était inspiré par son sujet et par son génie; mais il sentait aussi que, quand l'inspiration lui faisait défaut, son style languissait;, et devenait lourd et confus. Il n'était pas encore le maître de sa phrase; c'était un outil qui, dans certains moments, semblait travailler tout seul, et qui, dans d'autres, résistait à la main et en trompait les efforts. Il voulut dompter son outil, et pour cela il s'exerça d'abord à traduire Tacite ' ; mais il abandonna bientôt cet exercice : un si rude jouteur, dit-il, l'avait promptement lassé. Rousseau fit bien, après tout, de ne point s'opiniâtrer à traduire Tacite ; car de toutes les traductions de Tacite que j'ai lues, celle qu'il lit du premier livre des Histoires est la plus faible. Il eiîace et il ternit comme à plaisir les tableaux du grand his-

1. « Quand j'eus le malheur de vouloir parler au public, je sentis le besoin d'apprendre à écrire. » Préface de la traduction du premier livre des Histoires de Tacite.

la.

.lEAN-JAGoUES ROUSSEAU.

torien. Tout se glace et se décolore sous la plume du traducteur. Rousseau s'accuse d'avoir l'ait des contresens. Il a fait bien pis, selon moi, que de ne pas comprendre son auteur : il l'a déliguré. Ce premier livre des Histoires est un drame terrible; c'est la peinture de Rome après Néron, sous Galba, Othon et Vitellius : Tempire passant de mains en mains au gré de la cupidité des soldats ; la tyrannie ne donnant pas même l'ordre; le sénat déshonoré par des adulations contradictoires, forcé de bénir et de maudire le même prince à quelques mois de distance; le peuple indifférent et demandant seulement du pain et des spectacles; le massacre venant interrompre la frivolité et le plaisir, et le sang coulant à flots le lendemain ou à la veille d'une fête : quel temps et quels hommes ! Mais pour peindre ce temps et ces hommes il s'est trouvé un écrivain dont le pinceau, à la fois énergique et éclatant, représente d'un trait ces scènes affreuses, et qui, pour peindre cet empire que donnent et reprennent les soldats, dira par exemple avec je ne sais quelle trivialité éloquente : Suscepêre duo manipulares imperium populi romani transferendum, et transtulerunt. Qu'a fait Rousseau de ces deux caporaux entrepreneurs du transport de la dignité impériale, et qui la transportent? « On vit, dit Rousseau, deux manipulaires entreprendre et venir à bout de disposer de l'empire romain. » Ailleurs, c'est la peinture du meurtre de Galba; quelle vive et belle description î Igitur milites romani^ quasi Fologcsen aut Pacorum avito Arsacidarum solio depulsuriy ac non imperatorern suum inermem et senem trucidare per gèrent^ disjecta plèbe ^ proculcato senatu, truces ar-^

I mis, rapidis equis, Forum irrumpunt. Nec illos Capitolii aspectûs et imminentium templorum relligio et priores et futuri principes terruere^ quominus facerent scelus, cvjus ultor est quisquis successit. Tout le génie, tout l'art de Tacite est dans cette phrase : grand peintre à la fois et grand penseur, terminant toujours un tableau par une sentence, s'adressant à la fois à l'imagination et à l'âme. Nous voyons les soldats romains en face, non pas de Tempereur des Parthes, les vieux ennemis de Rome, mais de leur empereur et d'un vieillard désarmé, courir pour le massacrer, dispersant le peuple, foulant aux pieds le sénat,

! Farme au poing, au galop de leurs chevaux, s'élan-

I çant dans le Forum, sans s'arrêter ni à la vue du i Capitole, ni au respect des temples qui dominent la s place publique, ni à la pensée des empereurs passés

et des empereurs à venir, et s'acharnant à ce crime ( que venge infailliblement celui qui en hérite. Rous- ) seau traduit : « Alors, comme s'il eût été question, Y non de massacrer dans leur prince un vieillard désarmé, mais de renverser Pacore ou Vologèse du ij trône des Arsacides, on vit les soldats romains, écra- 1^ sant le peuple, foulant aux pieds les sénateurs, la pénétrer dans la place à la course de leurs chevaux

II et à la pointe de leurs armes, sans respecter le Capitole ni les temples des dieux, sans craindre les princes présents et à venir, vengeurs de ceux qui les ont précédés. » Je laissa de côté le contre-sens de la fin : Cvjus ultor est quisquis successit, mot que Rousseau

1 n'a pas entendu ; mais où est le tableau?

Je ne suis pas étonné que Rousseau n'ait pas , réussi à bien traduire Tacite, et cela pour deux rai-

JEAN-JACOUES ROUSSEAU.

sons : la première est la dilférence entre le y^énie de Tacite et celui de Rousseau; la seconde, la différence entre le temps de Tacite et le temps de Rousseau.

Rousseau est éloquent à exprimer ses idées et ses sentiments particuliers. Personne ne sait mieux décrire que lui les magnificences de la nature, mais à la condition d'y mêler ses émotions ; personne non plus ne sait mieux raconter, mais il ne raconte bien que ce qu'il a éprouvé et senti. Il n'y a en lui rien de la froide et sévère impartialité de l'historien qui voit et qui juge. Tacite, au contraire, semble n'avoir pas de passions qui lui soient propres; il n'a que la haine du mal. Observateur profond et grand peintre, il observe tout ce qu'il y a dans l'âme du méchant, et il le révèle d'un mot. A un siècle pervers et raffiné, aux passions à la fois violentes et hypocrites d'une vieille civilisation, il fallait cet observateur et ce peintre, dont rien ne trouble la vue et dont rien n'égare le pinceau. Tacite n'est jamais en jeu dans ses récits : il reste étranger comme un miroir à ce qu'il représente; mais les personnages qu'il met en scène vivent d'une vie admirable, sans qu'il ait besoin de se substituer à ceux qu'il fait vivre. 11 y a des écrivains qui ne savent animer que leurs propres images. Otez-les du moi, ils languissent. )1 en est d'autres, au contraire, dont le regard crée ce qu'ils observent, si bien que sous leur coup d'œil fécond les hommes et les événements prennent un corps, une physionomie, et que Timage devient la chose. Tels sont les grands historiens et les grands peintres, tels sont les poètes dramati(|ues, tel est Tacite.

La différence entre les deux siècles, celui de Tacite et celui de Rousseau, n'est pas moins grande qu'entre les deux génies. M. Daunou, je crois, prétendait qu'ayant bien cherché dans l'histoire du monde quel était le siècle où il faisait le mieux vivre, il avait trouvé que c'était le dix-huitième siècle, et qu'un homme qui serait né en France vers 1705 ou 1706, qui aurait échappé par l'enfance aux malheurs des dernières années de Louis XIV et qui serait mort vers 1785 ou 1786, ayant vécu ses quatre-vingts ans, pourrait se dire avoir été aussi heureux que le comporte l'histoire de l'humanité. Point de grandes révolutions, point de tyrannies, point de proscriptions : une société aimable et douce, ayant le goût des lettres, livrée au plaisir; un gouvernement facile et indulgent par insouciance; des guerres, les unes glorieuses, mais promptement terminées par la paix; les autres malheureuses, mais n'en venant jamais jusqu'à l'invasion; des vices plutôt que des crimes, des mécontentements plutôt que des malheurs : voilà le dix-huitième siècle en France, fort différent du temps que racontait Tacite, temps plein de guerres cruelles, de massacres, d'empereurs assassinés, de tyrans, de délateurs, de persécutions, d'exils, de malheurs publics et privés, où personne ne songe qu'à jouir du présent sans respecter le passé, et sans craindre l'avenir. Entre deux siècles aussi opposés, il n'y a pas de rapprochement possible. Gomment lè dix-huitième siècle pouvait-il comprendre et traduire Tacite ? Il le regardait comme un misanthrope éloquent, qui avait calomnié la nature humaine, et c'est peut-être là ce qui attira

Rousseau de ce côté. Il n'y a que nous, acteurs et témoins d'un siècle plein de révolutions, qui sachions ce qu'est la nature humaine dans ces jours d'agitation, et qui puissions croire que Tacite n'a point calomnié l'humanité.

Ayant abandonné Tacite, Rousseau se mit à traduire Sénèque, et il ht choix du plus bizarre ouvrage de Sénè(juc, VApocolocuntosis. C'est un pamphlet ou une satire contre l'empereur Claude, contre Claude mort, eulendons-nous bien. Vivant, Sénèque Pavait hatté; il l'avait appelé le plus doux des Césars, un prince dont la clémence était la première vertu, un prince qui savait par cœur tous les préceptes de la sagesse antique, un dieu enfin, le plus grand et le plus magnanime des dieux ^. Il est vrai qu'alors Sénèque était exilé en Corse; il s'y ennuyait et voulait revenir à Rome. Une fois Claude mort, Sénèque se vengea des éloges qu'il lui avait donnés. C'était l'usage des Romains de faire des dieux de leurs empereurs quand ils étaient morts, et parfois même ils hâtaient la mort pour hâter l'apothéose. Sénèque raconte que, selon cette coutume, les dieux se mettent à délibérer sur la réception de Claude dans l'Olympe. Chaque dieu parle, et Jupiter, qui préside, est souvent forcé de rappeler les dieux k la question et même à l'ordre. L'apothéose de Claude allait être décrétée, quand Auguste fait un discours véhément contre Claude : il a été trop stupide pour être dieu. Sur le discours d'Auguste, l'Olympe change d'avis, comme si l'Olympe était le Sénat ro-

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