‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 81 sur 251 · I. la · texte numérisé non relu

I. la

UO JEAN-JACOIJES UOUSSRAU.

jugent \ Iliade comme ils jugeraient d'un janiI)on ^ Pourquoi ai-je recueilli ainsi les détails du séjour de Rousseau à Genève en 1754, de Taccueil de sa famille, du plaisir et de la bonne humeur rfi'il en eut? Je l'ai fait pour détruire l'idée romanesque que nous nous faisons de Rousseau. Nous en faisons un aventurier éloquent, un prolétaire de génie, un Spartacus lettré. Ce n'est rien de tout cela. C'est un bourgeois déclassé par son alliance avec une servante d'auberge : voilà la vérité, et s'il y a du démagogue dans ses ouvrages, cela ne tient pas a son origine, qui n'a rien de bas ni d'obscur; cela tient aux accidents de sa vie et aux erreurs de sa conduite.

Quoique bien accueilli à Genève par sa famille et par tout ce qu'il y avait d'éclairé et de considéré dans la ville, Rousseau n'y fit pas un long séjour; il paraît même, par une de ses lettres, qu'il partit un peu brusquement ^. Il se promettait cependant de revenir à Genève en 1755 ou en 1756, tant il se félicitait de l'accueil qu'il y avait trouvé. Il dédiait à la république de Genève son Discours sur rinégalité des conditions humaines^ et même, pour être sûr que cette dédicace arriverait à son adresse, il avait eu

1. Epicurus, quum uni ex consortibus studiorum suorum scriberet : Hœc , inqiiit , ego non multis , sed libi ,* satis enim magnum alter alteri theatrum sumus. (Seneq., Epist.^ 7.)

2. « Votre éloquence aura de quoi briller à faire l'apologie d'un homme qui, après tant d'honnôtetes reçues, part et emporte le ch'ài, » Lettre à M. Vernes (Paris, 15 octobre 1754), qu'il charge de faire ses excuses h quelques-unes des personnes qui l'avaient le mieux reçu.

soin de ne pas demander aux magistrats de Genève la permission de faire cette dédicace. « C'était le moyen, disait-il, de ne pas être refusé ^. x> Le procédé étonna un peu, et les raisons que Jean-Jacques Rousseau donnait pour se défendre Texcusaient fort mal. « Il avait fait, disait-il, son voyage à Genève pour demander la permission de faire cette dédicace; mais il lui avait fallu peu de temps et d'observation pour reconnaître l'impossibilité de l'obtenir. » Rousseau ne s'explique pas davantage; mais je crois en effet qu'il avait promptement reconnu que la république de Genève n'était rien moins que le séjour de l'égalité chimérique qu'il prêchait. L'égalité n'est possible que dans le pêle-mêle et l'obscurité de la foule. Aussitôt que les gens se connaissent, se touchent, se mesurent, comme cela arrive dans les petites républiques, l'égalité disparaît. Je crois à l'égalité à Gonstantinople et à Saint-Pétersbourg ; je n'y crois pas à Saint-Marin. Le jour où l'idée de la hiérarchie, c'est-à-dire de la différence des individus, sera perdue, allez dans la plus petite commune de France; vous l'y retrouverez. L'égalité est facile, je me trompe, elle est inévitable à Paris, dans les douze arrondissements, où personne ne connaît son voisin : elle est impossible au village.

Rousseau s'était cru habile en ne demandant pas la permission de faire sa dédicace, et peut-êtr€ avaitil contrevenu aux procédés de la politesse, dont il ne faut pas plus sé dispenser à l'égard des États qu'à l'égard des particuliers. Le conseil de Genève fut à

î. LeUre à M. PerdriaU; de Genève, 28 novembre 1754.

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la fois habile et poli en accepiarit la dédicace l'aile et en s'honorant du talent d*un de ses concitoyens, sans se mêler d'approuver les principes du Discours sur l'inégalité des conditions. Rousseau ne fut pas content de cette mesure gardée par les magistrats de Genève, et il se plaint dans ses Confessions de la lettre honnête et froide que lui écrivit le premier syndic. En rendant un hommage, il avait voulu imposer une profession de foi.

Dans les premiers moments de son séjour à Genève, plein d'un beau zèle patriolique, il avait abjuré le catholicisme pour recouvrer ses droits de citoyen, et il était rentré dans le sein du calvinisme. C'est ainsi qu'il explique lui-même sa nouvelle conversion : (( Honteux, dit-il, d'être exclu de mes droits de citoyen par la profession d'un autre culte que celui de mes pères, je résolus de reprendre ouvertement ce dernier. Je pensais que, l'Évangile étant le même pour tous les chrétiens et le fond du dogme n'étant différent qu'en ce qu'on se mêlait d'expliquer ce qu'on ne pouvait entendre, il appartenait en chaque pays au seul souverain de fixer et le culte et le dogme inintelligible, et qu'il était par conséquent du devoir du citoyen d'admettre le dogme et de suivre le culte prescrits par la loi^. i) Voilà cette théorie de la religion civile que nous retrouverons dans le Contrat social et dans les Lettres de la Montagne, Je n'en veux point parler en ce moment, sinon pour protester contre l'insolence et la tyrannie d'une pareille doctrine, qui ôte à l'homme

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