Confessions, livre VIIl
'K% JRAN-JACQUFS ROUSSEAC.
temps. Ce qu'il détestait dans Voltaire, c'était l'aisance et l'ascendant (|ue lui donnait sa fortune, et qui faisait contraste avec l'allure timide et gênée qu'avait Rousseau. En face d'un grand seigneur bienveillant, Rousseau, qui se sentait son supérieur par le génie, ne souffrait guère d'être son inférieur par la fortune et par le rang; il retrouvait son compte d'un autre côté. En face de Voltaire, il se sentait son égal par le génie et son inférieur par tout le reste. Je sais bien que ce reste, qui se compose des biens accidantels du monde, peut et doit être méprisé par un philosophe; mais on déteste souvent chez les autres les biens qu'on méprise pour soi. C'est ici le lieu d'exposer rapidement les rapports de Rousseau avec Voltaire.
En 1755, Lisbonne avait été à moitié détruite par un tremblement de terre. Voltaire, qui était à l'affût de toutes les catastrophes et de tous les maux de l'humanité pour en faire des arguments contre Dieu, ne manqua pas de saisir cette occasion, et il fit un poëme sur le tremblement de terre de Lisbonne, où il attaqua vivement la maxime de Leibnitz et de Pope, que tout était bien. Ce n'était pas que Voltaire ne crût en Dieu; mais je dirai volontiers, empruntant mon exemple à l'histoire des gouvernements parlementaires, que Voltaire aimait le bon Dieu comme beaucoup de gens dans l'opposition aimaient le roi, c'est-à -dire à la condition de lui jouer de temps en temps de mauvais tours et de critiquer à leur aise son gouvernement. Voltaire envoya son poëme à Jean-Jacques Rousseau, parce que ces deux grands hommes se faisaient encore à ce moment des
politesses; mais il l'adressait mal. Rousseau n'entendait pas raillerie sur Dieu; il l'aimait, et il y croyait de tout son cœur. Un soir, dans le salon de mademoiselle Quinault, les beaux esprits du temps s'évertuaient à qui mieux mieux contre la religion. Madame d'Épinay, qui raconte la scène, « craignant qu'ils ne voulussent détruire toute religion, demanda grâce pour la religion naturelle. — Pas plus que pour les autres, dit Saint-Lambert; qu'est-ce qu'un Dieu qui se fâche et s'apaise? — Mademoiselle Quinault : Mais parlez donc, marquis; est-ce que vous seriez athée? — A sa réponse, Rousseau se fâcha, et murmura entre ses dents; on l'en plaisanta. — Rousseau : Si c'est une lâcheté que de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu qui est présent; et moi, messieurs, je crois en Dieu^. »
Le mot de Rousseau est beau, et vaut pour moi toute la profession de foi du vicaire savoyard ^
Ayant hardiment confessé Dieu chez mademoiselle Quinault, Rousseau n'hésita point non plus à défendre la divine Providence contre les arguments et les sarcasmes de Voltaire.
Tout est bien, dites-vous, et tout est nécessaire!
s'écriait Voltaire dans son poème;
Quoi! l'univers entier, sans ce gouffre infernal,
ï. Mémoires de Madame d'Épinay, t. p. 380. 2. Quelques personnes m'ont demandé des renseignements sur mademoiselle Quinault et sur sa société. Je ne puis que les ren-