l<yVN-.lACUUES ROUSSEAU
Sans (3ngloulir Lishonuc, oûL-il été plus mal?
Je désire liumblement^ sans ofTenscr mon maître, Que ee gouffre enflammé de soufre et de salpêtre
voyer aux Mémoires do madame d^Épinay, qui sont assurément la plus piquante et la plus fidMc peinture de la société philosophique du dix-huitième siècle. Il a paru en 1745, sous le nom de Recueil de ces Messieurs^ un livre composé des impromptu de la société de mademoiselle Quinault, petits contes, portraits en vers et en prose, dialogues, réflexions, lettres. J'ai lu ce livre, qui est fort médiocre, soit que les écrits qui s'y trouvent ne fussent que des bagatelles dont leurs auteurs se souciaient fort peu et qui ne méritaient pas que le public s'en souciât davantage, soit plutôt, et c'est ce que je crois, que la société de mademoiselle Quinault fût encore, en 1745, frivole et badine seulement; elle n'est devenue philosophique qu'un peu plus tard, et au moment oii la philosophie prit le pas sur la littérature proprement dite. C'est de 1 7 45 à 1755 que ce changement se fait dans les esprits. Le Recueil de ces Messieurs, en 1745, a donc encore le ton littéraire. Les conversations du salon de mademoiselle Quinault, racontées d'une manière charmante par madame d'Épinay, sont au contraire en général philosophiques. C'est à peine si, dans le Recueil de ces Messieurs^ j'ai trouvé quelques mots qui se sentent de l'esprit du siècle, ou qui soient seulement ingénieux. Voici pourtant quelques phrases d'un éloge de la paresse et du paresseux : « Les princes sont trop heureux d'avoir des paresseux dans leurs États. Le véritable paresseux, ne connaissant pas l'ambition, est bien éloigné de former aucune cabale et d'entrer dans
aucun poste; il est au contraire le sujet le plus soumis
Pourvu qu'on ne trouble point son repos personnel, il ne critique point le gouvernement. » {Recueil de ces Messieurs, p. 332.) Il y a là une petite part de malice politique qui décèle le siècle. Je veux citer encore un mot qui semble être une réflexion du siècle contre lui-môme. «La marque de l'esprit borné d^un siècle est lorsque tout le monde a de l'esprit : c'est la marque qu'il n'y a pas d'esprits supérieurs, car ils ne sont jamais en troupe. » (Ibid.y p. 374.)
Elit allumé ces feux dans le fond des déserts. Je respecte mon Dieu^ mais j'aime Tunivers. Quand l'homme ose gémir d'un fléau si terrible, il n'est point orgueilleux, hélas! il est sensible. Les tristes habitants de ces bords désolés^ Dans l'horreur des tourments, seraient-ils consolés, Si quelqu'un leur disait : Tombez, mourez tranquilles! Pour le bonheur du monde on détruit vos asiles; D'autres mains vont bâtir vos palais embrasés, D'autres peuples naîtront dans vos murs écrasés; Le Nord va s'enrichir de vos pertes fatales; Tous vos maux sont un bien dans les lois générales!
Gomme cette façon de trouver en faute la Providence plaisait fort à Voltaire, il la reprend dans la préface de son poëme, et, si je cite encore quelques phrases de cette préface, c'est que la prose de Voltaire, toujours vive et piquante, fait comprendre, par le contraste, ce qui manque souvent à sa poésie. (( Si, lorsque Lisbonne, Méquinez, Tétuan et tant d'autres villes furent englouties avec un si grand nombre de leurs habitants au mois de novembre 1755, nos philosophes avaient crié aux malheureux qui échappaient à peine des ruines : Tout est bien I les héritiers des morts augmenteront leurs fortunes, les maçons gagneront de Targent à rebâtir des maisons, les bêtes se nourriront des cadavres enterrés dans les débris : c'est l'effet nécessaire des causes nécessaires; votre mal particulier n'est rien; vous contribuez au bien général I un tel discours certainement eût été aussi cruel que le tremblement de terre a été funeste, et voilà ce que dit l'auteur du poëme sur le désastre de Lisbonne. »
Si Voltaire veut dire qu'il ne faut pas prêcher que tout est bien à ceux qui sortent à peine de l'éruption d'un volcan ou d'une peste, Voltaire a mille fois raison; mais est-ce à ceux-là aussi qu'il faut prêcher que tout est mal ? Gela ne me semble guère plus raisonnable : il ne faut dire aux malheureux ni qu'ils doivent être contents, ce qui est impossible, ni qu'ils doivent être mécontents et se plaindre de la Providence, car cela leur est trop facile et ne leur servira pas à grand'chose : ils y perdront seulement la résignation, qui est le seul remède aux maux irréparables. Que leur dit donc Voltaire? car, après avoir critiqué à loisir ceux qui disent que tout est bien, il ne veut pourtant pas arriver à dire que tout est mal. Il dit que tout est douteux, conclusion fort commode , mais qui ne peut guère consoler les échappés des volcans et de la peste :
Que peut donc de l'esprit la plus vaste étendue?
Rien. Le livre du sort se ferme à notre vue.
L'homme étranger à soi de l'homme est ignoré.
Que suis-je? où suis-je? où vais-je? et d'où suis-je tiré?
Atomes tourmentés sur cet amas de boue,
Que la mort engloutit et dont le sort se joue^
Mais atomes pensants, atomes dont les yeux
Guidés par la pensée ont mesuré les cieux.
Au sein de l'infini nous élançons notre être
Sans pouvoir un moment nous voir et nous connaître.
Voilà de beaux vers cette fois, mais de pauvres consolations. C'est là pourtant tout le système de Voltaire sur la Providence, système d'ailleurs qu'il serait facile de rendre chrétien, en y ajoutant un mot,
et Voltaire ne se faisait pas faute d'ajouter ce mot, quand il le croyait utile à sa sécurité. Ce que Voltaire en effet appelle le doute qui plane sur tout notre être n'est rien autre chose que le mystère de la vie humaine, tel que le chrétien le conçoit, et le résout par la foi et par l'espérance qu'il a en son Père céleste. Où le philosophe doute, le chrétien espère. C'est la même condition, le sentiment seul est différent.
Voyons maintenant ce que dit Rousseau sur ce grand problème de l'existence du mal dans ce monde. Il commence par une fort spirituelle analyse du poëme de Voltaire, qui reproche à Pope et à Leibnitz d'insulter à nos maux en soutenant que tout est bien, et qui charge tellement le tableau de nos misères, qu'il en aggrave le sentiment. « Au lieu des consolations que j'espérais, dit Rousseau, vous ne faites que m'affliger ; on dirait que vous craignez que je ne voie pas assez combien je suis malheureux, et vous croiriez, ce me semble, me tranquilliser beaucoup en
me prouvant que tout est mal Le poëme de Pope
adoucit mes maux et me porte à la patience; le vôtre aigrit mes peines, m'excite aux murmures, et m'ôtant tout, hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir. ^ ))
Voltaire et Rousseau s'étaient donné chacun un adversaire qu'ils attaquaient en toute occasion : Voltaire le bon Dieu, Rousseau la société. De même que Voltaire reproche au bon Dieu le tremblement de terre de Lisbonne, Rousseau le reproche à la société. Le passage est curieux. « Convenez, par exem-