Correspondance, 18 août
JliAN-JACOUE.S UUUSSIiAU.
pie, (lii-il à Voltaire, que si la nature n'avait point rassemble à Lisbonne vingt mille maisons de six à
sept étaf^es, et (|uc si les habitants de cette f^^rande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eut été beaucoup moindre et peut-étrenul... Vous auriez voulu ([ue le trend)lement se fût fait au fond d'un désert plutôt qu'à Lisbonne. Peut-on douter (|u'il ne s'en forme aussi dans les déserts? Mais nous n'en parlons point, parce qu'ils ne font aucun mal aux messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils en font peu même aux animaux et aux sauvages qui habitent épars ces lieux retirés, et qui ne craignent ni la chute des toits, ni Tembrasement des maisons; mais que signitierait un pareil privilège'?* Serait-ce donc à dire que l'ordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit être soumise à nos lois, et que, pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n'avons qu'à y bâtir une ville ?» Chose étrange que l'aveuglement de l'esprit de système! il rapporte tout à sa manie. La terre tremble à Lisbonne : c'est, selon l'un, la faute de la Providence, et selon l'autre, c'est la faute de la société !
Après avoir donné carrière à sa mauvaise humeur contre les villes qui gênent la liberté des tremblements de terre, Rousseau arrive à la maxime tant attaquée par Voltaire : — Tout est bien — et il commence par faire une distinction fort juste entre le mal particulier, dont aucun philosophe n'a jamais nié l'existence, et le mal général que nie l'optimisme. <( Il n'est pas question, dit Rousseau, de savoir si
chacun de nous souffre ou non, mais s'il était bon que l'univers fût, et si nos maux étaient inévitables dans sa constitution. Ainsi l'addition d'un article rendrait, ce semble, la proposition plus exacte, et, au lieu de Tout est bien^ il vaudrait peut-être mieux dire : Le tout est bien, ou : Tout est bien pour le tout. Alors il est évident qu'aucun homme ne saurait donner de preuves directes ni pour ni contre, car ces preuves dépendent d'une connaissance parfaite de la constitution du monde et du but de son auteur, et cette connaissance est incontestablement au-dessus de rintelligence humaine. Les vrais principes de l'optimisme ne peuvent se tirer ni des propriétés de la matière ni de la mécanique de l'univers, mais seulement par inductfon des perfections de Dieu qui préside à tout, de sorte qu'on ne prouve pas l'existence de Dieu par le système de Pope, mais le système de Pope par l'existence de Dieu. » J'aime et j'admire cette manière hardie et forte de raisonner. Non, il n'est pas besoin que nous trouvions que tout est bien pour croire à l'existence de Dieu; mais, comme nous croyons à l'existence de Dieu, il faut nécessairement que tout soit bien. A prendre l'optimisme comme le fait Voltaire, l'existence de Dieu dépend d'une objection que nous ne saurons pas réfuter. J'ai mal aux dents; donc Dieu n'existe pas! A prendre au contraire l'optimisme comme le fait Rousseau, l'existence de Dieu, et par conséquent la nécessité que le tput^oit bien ou que tout soit bien pour le tout surmonte et renverse toutes les petites objections. En raisonnant ainsi, Jean-Jacques Rousseau raisonnait, sans le savoir, comme saint Augus-
JEAN-JACOUES ROUSSEAU.
tin dans la Cité de Dieu, Pourquoi, dit saint Augustin, vouloir juger la nature sur les avantages ou les inconvénients qu'elle a pour nous? « C'est la nature prise en soi et non dans ses rapports avec nous qui glorifie son Créateur... Si Tordre de la nature nous déplaît et si nous le critiquons, c'est que par la condition de noire nature mortelle^ incorporés nousmêmes* à la partie mobile et périssable de Tunivers, nous ne pouvons pas concevoir comment ce qui nous choque dans cette partie se rapporte d'une manière juste et salutaire à l'ensemble général. Aussi c'est avec raison que là où. la Providence du Créateur échappe à notre contemplation, elle est prescrite à notre foi pour interdire à la témérité humaine le moindre blâme sur l'œuvre de l'artisan suprême ^ » N'est-ce pas là, mot pour mot, le raisonnement de Rousseau? Ne jugeons pas Tunivers sur ce qui nous touche; jugeons-le sur fensemble, et, comme cet ensemble échappe à notre vue, là où nous ne pouvons pas comprendre, croyons, et suppléons à la science par la foi. Croyons à la bonté de l'univers à cause de Dieu, et ne croyons pas à Dieu à cause de la bonté de l'univers. Je ne veux pas dire que Rousseau ait emprunté le raisonnement à saint Augustin; j'aime qu'il l'ait retrouvé, et que lorsqu'il s'agit de défendre la Providence contre les chicanes de l'esprit humain, le philosophe et le Père de l'Église aient hardiment recours tous les deux à la foi, qui est toujours forcée de venir au secours de la raison humaine, aux uns plus tôt, aux autres plus tard, selon que la raison