‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 88 sur 251 · Confessions, livre X · texte numérisé non relu

Confessions, livre X

.lE AN-JACQUES ROUSSEAU.

rite? Voltaire, jusqu'à cette lettre, n'était coupable envers Rousseau que de quelques plaisanteries contre son système. Rien de public : quelques bons mots pour défendre les lettres et la civilisation, et ces bons mots étaient adressés à Rousseau lui-même ou à des amis, et dans des lettres privées. En 4736 même, Voltaire, répondant à la grande lettre de Rousseau sur la Providence, lui disait : « Comptez que, de tous ceux qui vous ont lu,^personne ne vous estime mieux que moi malgré mes mauvaises plaisanteries, et que, de tous ceux qui vous verront, personne n'est plus disposé à vous aimer tendrement. » Gela, il faut l'avouer, ne ressemble guère au/e vom hais de Rousseau. Il est vrai que Voltaire, tout en s' excusant de ses mauvaises plaisanteries, n'y renonçait pas, et qu'en 1756, dans sa correspondance avec d'Alembert^ il raille assez gaiement la sagesse iroquoise de Jean- Jacques Rousseau. Ailleurs, en i757, il écrit encore à d'Alembert : « Si vous avez un moment de loisir, mandez-moi comment vont les organes pensants de Rousseau et s'il a toujours mal à la glande pinéale. S'il y a une preuve contre l'immortalité de l'âme, c'est cette maladie du cerveau ; on a une fluxion sur l'âme comme sur les dents. Nous sommes de pauvres machines. » Ces plaisanteries contre la spiritualité de l'âme humaine plutôt que contre Rousseau ne sont que des peccadilles dans Voltaire, et rien n'indique encore qu'il déteste Rousseau. Après la lettre même où Rousseau lui déclare solennellement sa haine et à laquelle Voltaire ne répond rien, nous ne voyons pas que Voltaire s'emporte jusqu'à la fureur. J'ai reçu, dit-il à Thiriot le 23 juin 1760, une

grande lettre de Jean- Jacques Rousseau; il est devenu tout à fait fou, c'est dommage 1 » Deux mois après, le 29 août, il n'est pas non plus fort irrité, car il écrit à Tliiriot encore : « Jean-Jacques, à force d'être sérieux, est devenu fou; il écrivait à Jérôme^ dans sa douleur amère : c( Monsieur, vous serez enterré pompeusement, et je serai jeté à la voirie. » Pauvre Jean-Jacques I Voilà un grand mal d'être enterré comme un chien, quand on a vécu dans le tonneau de Diogène. »

Qu'est-ce donc qui fit que Voltaire devint enfin furieux contre Rousseau ? Rousseau ne voulait point qu'il y eût de théâtre à Genève, et il ne voulait même pas que les Génevois allassent jouer la tragédie et la comédie chez Voltaire, qui avait construit un théâtre dans son château pour y jouer ses pièces. Voilà le crime impardonnable. Point de théâtre à Genève, ce n'était encore qu'une querelle entre Rousseau et d'Alembert : Voltaire pouvait être tolérant, et il Pétait; mais point de théâtre aux Délices, ou point de Génevois, c'est-à-dire point de public et point d'admirateurs au théâtre des Délices, cela peut-il se concevoir? Dès ce moment, Rousseau devient pour Voltaire un de ces noms détestés qu'il poursait d'abord de ses sarcasmes et plus tard de ses insultes. « Jean- Jacques Rousseau, homme fort sage et fort conséquent, a écrit plusieurs lettres contre ce scan-dale^k des diacres de l'église de Genève, à mon mar-

1. Jérôme Vadé, c'est un des pseudonymes que prenait Voltaire.

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