Lettre du 6 mars
sa figure éternelle; et ce qui égare les romanciers, c'est qu'ils prennent souvent la physionomie du jour pour la figure éternelle, la grimace pour le visage, la minute pour l'heure. 11 y a des manières d'aimer ou d'exprimer l'amour qui varient selon les goûts et presque selon les modes; mais il y a aussi, en amour comme pour le reste, des sentiments et des émotions qui sont toujours les mêmes. Je dirai plus : le personnage qui dans tous les romans est destiné à représenter Famour ou à l'inspirer, la femme, a aussi, comme l'amour, sa physionomie contemporaine et son éternelle nature. Chaque siècle a sa femme qu'il façonne et qu'il pare à sa guise. La belle Oriané de VAmadis des Gaules ne ressemble pas à la bergère Astrée dans VAstrée; Astrée ne ressemble pas à délie; et Clélie ne ressemble pas à la Julie de la Nouvelle Béloïse. Plus chacun de ces personnages se rapporte à son siècle, plus il a de vogue et de crédit. Plus une femme est de son temps, de son jour, de sa minute, plus elle plaît et plus elle enchante. Elle est l'idéal du moment : il n'y a de grâce et de beauté que la sienne; mais, par un juste retour des choses d'ici-bas, plus ces héroïnes du roman et du monde ont ravi leur temps, moins elles ravissent la postérité. Comme la femme du jour et de l'heure effaçait en elles la femme naturelle et vraie, celle qui plaît toujours, la postérité reste froide et dédaigneuse devant ces portraits de l'an passé, devant ces poupées d'hier, La postérité d'ailleurs a aussi ses poupées qu'elle adore, et qu'elle croit les plus fidèles images de la femme. Les poupées se remplacent ainsi Tune l'autre pour Tamuse-
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JEAN-JACyUES ROUSSEAU.
ment de ces grands enfants qui s'appellent siècles ou générations. Les bons romanciers et les bons poètes dramatiques sont ceux qui, sachant écarter les poupées du jour, vont droit à la femme et la mettent dans leurs romans ou dans leurs drames avec sa véracité gracieuse et louchante. La belle Mandane et Tadorable Clélie sont des poupées, et tout aimables qu'elles étaient de leur temps, elles ont passé; la Chimène et la Pauline de Corneille, l'Andromaque et la Phèdre de Racine, la princesse de Clèves de madame de la Fayette, sont des femmes, et voilà pourquoi elles n'ont pas passé. Mettez beaucoup de la femme dans la poupée, la poupée a des chances pour vivre ; mettez beaucoup de la poupée dans la femme, la femme ne vivra pas. Il y a au théâtre et dans les romans des héroïnes qui ont beaucoup de vrai, voyez TAlzire et Tldamé de Voltaire ; mais comme elles ont encore plus de faux, comme elles ont trop pris l'air et Tallure de leur temps, comme elles sont trop devenues des poupées philosophiques et déclamatoires, elles ne nous plaisent plus. La poupée a tué la femme, tandis que Zaïre, qui n'a pris que le moins qu'elle a pu des minauderies du siècle, Zaïre vit encore et nous charme. La femme Fa emporté sur la poupée.
Dans la Julie de la Nouvelle HéloUe^ la poupée du temps, c'est-à-dire la femme telle que Jean-Jacques Rousseau Fa imaginée et représentée, est morte ; la femme naturelle et vraie vit encore et nous charme.
Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse^ a la prétention de peindre la femme, et son siècle a semblé croire qu'il y avait réussi. J'ose dire cependant que, de
toutes les choses humaines que Rousseau ignore, la femme est ce qu'il ignore le plus. Entendons-nous : il y a au sein des familles heureuses un être pur et charmant, qui semble y attirer par sa pureté les bénédictions du ciel, et par son charme les hommages du monde; ce sont nos filles, ce sont nos sœurs, aimées à la fois et dirigées, respectées et averties, à qui la tradition du foyer domestique enseigne par la bouche d'une mère les vertus qui embellissent les plus belles, et les grâces qui siéent aux plus sages. L'innocence de la vierge, la pudeur de l'épouse, la gravité de la mère, voilà les trois phases par lesquelles la femme passe de la vie de la terre à la vie du ciel, s'élevant toujours à mesure qu'elle accomplit ces devoirs domestiques, qui sont sa force et son honneur, et qui font qu'elle est le cœur, sinon la tête de sa famille. Tel est Fidéal de la femme dans la famille : non pas que je veuille dire que cet idéal se rencontre dans toutes les familles ; mais il y en a des traits partout répandus çà et là ; et quand nous voulons nous représenter la femme sous sa forme la plus gracieuse et la plus pure, c'est cette image charmante que nous évoquons d'autant plus aisément que les traits en sont près de nous.
La femme ne s'est jamais représentée à Rousseau sous cette forme à la fois familière et noble. Il connaît la femme, amoureuse et passionnée, qui veut régler ses passions philosophiquement; il connaît madame de Warens, triste idéal; mais il ignore ce que c'est que la jeune fille élevée par sa mère, la femme qui aime et honore son époux, la mère qui élève ses enfants, celle enfin à qui Dieu, par une bénédiction
1^2. IRAN-JACQUES HOUSSKAU.
particulière, a donné des devoirs qui sont en même temps désaffections, tempérant ainsi ce (jue le devoir a de sévère par ce (|ue l'affection a de doux, et soutenant ce que l'affection a de vif, et par conséquent de mobile, par ce que le devoir a de ferme et d'immuable. Voyez toutes les femmes que Rousseau a mises dans ses romans, Julie, Claire, Sophie; elles manquent de pureté, même quand elles sont vertueuses, ou quand elles le redeviennent; et comme elles manquent de cette douce pureté qui n'appartient qu'aux filles élevées par leurs mères, et non par les livres, elles manquent en môme temps de délicatesse et même d'élégance. Elles ne sont pas de bonne compagnie, j 'ose le dire, parce qu'elles ne sont pas de bonne famille. Il y a quelque chose de grossier et de hardi dans leurs sentiments, qui se ressent de la société de l'homme ou des livres. Elles ont beau couvrir cela de je ne sais quel vernis sentimental, la grossièreté perce. Voyez comme Julie écrit à son amant, quand Saint-Preux est à Paris : « . . . . Sais-tu goûter un amour tranquille et tendre, qui parle au cœur sans émouvoir les sens, et tes regrets sont-ils aujourd'hui plus sages que tes désirs l'étaient autrefois? Le ton de ta première lettre me fait trembler. Je redoute ces emportements trompeurs, d'autant plus dangereux que l'imagination qui les excite n'a point de bornes; et je crains que tu n'outrages ta Julie à force de l'aimer. Ah ! tu ne sens pas, non, ton cœur peu délicat ne sent pas combien l'amour s'offense d'un vain hommage...'. » Je ne peux pas con-