CONCLUSION
Au terme de notre travail, une question se pose : Quel sort réserve l'avenir aux idées de Jaurès? Dans son œuvre immense et féconde, une idée brille d'un éclat particulier : c'est celle de la paix entre les nations comme hase de l'évolution organique et pacifique des sociétés modernes. Jaurès voyait clairement le lien intime existant entre la paix mondiale et l'évolution pacifique vers la démocratie socialiste. Jaurès préconisait la paix pour elle-même, comme l'essence même de la civilisation. Mais il l'appréciait surtout comme la garantie d'une évolution sociale normale, sans heurts ni violences inutiles, La paix extérieure était pour lui, comme de raison, organiquement liée avec la paix intérieure, l'évolution pacifique internationale avec l'évolution pacifique nationale.
Mais cette conception d'évolution pacifique intégrale faisait elle-même, chez Jaurès, partie intégrante de sa philosophie dans laquelle, malgré son esprit réaliste, l'idéalisme — subordination de la réalité à l'Idée — prédomine.
L'idéalisme a des amis dangereux — des pragmatistes ou des néo-mystiques — et des ennemis irréductibles : les savants naturalistes. Les pragmatistes opposent à la science rationaliste l'intuition idéaliste, rebelle à toute définition, à toute analyse rationnelle; de leur côté, les savants naturalistes identifient l'idéalisme avec le verbalisme. Un éminent professeur de faculté, M. Pierre Delbet, n'a-t-il pas proclamé tout récemment le délicieux, le « divin » Platon lui-même un « grand malfaiteur » convaincu du crime d'idéalisme? {La Science et la Réalité, p. iio.)
L'idéalisme ne mérite ni cette flétrissure indignée des positivistes ni l'apothéose des pragmatistes. On confond ordinairement deux espèces d'idéalisme qu'il est absolument nécessaire de distinguer : l'idéalisme d'action et l'idéalisme de raisonnement, de connaissance ou même de rêve. L'idée est une nécessité primordiale pour l'action. Un homme qui agit se pose un but — c'est-à-dire une idée — à réaliser. Uidée se transforme en idéal, en a but final » lorsqu'il s'agit d'un mouvement social de quelque envergure. Plus l'idée est nette et claire, plus elle a de force d'action. Elle devient une véritable idée-force. Plus elle correspond à des réalités sociales, plus elle est susceptible de « s'emparer des masses » selon l'expression de Karl Marx, peu enclin à idéaliser la réalité. L'idéalisme d'action, ou l'idéalisme agissant est donc une nécessité et un bienfait. C'est la prévoyance pratique, la prescience de ce qui doit arriver au terme d'une action déterminée. L'idée est l'âme de l'action, l'esprit qui dirige, le mobile qui pousse, la lumière qui éclaire la route, J'âimant qui attire l'énergie, la boussole qui indique la direction, l'œil qui voit de loin, le stimulant qui active et accélère le mouvement, en un mot, l'idée est un accumulateur de force.
Le champ d'action de l'idée n'est pas seulement la vie pratique. La science, elle aussi, a besoin de l'idée pour se mettre en mouvement. Les hypothèses sont des idées à réaliser par l'expérience, ses éclaireurs et ses guides indispensables. La raison — même la raison expérimentale — ne saurait vivre, pas plus qu'un Etat moderne, sans crédit.
En se faisant diriger par une idée — ou une hypothèse — elle fait un prélèvement sur l'avenir, elle se fait crédit à elle-même, ce qui n'est pas sans risques et périls. La recherche de la vérité est souvent un danger qui exige du courage.
Pour tout dire, l'idéalisme d'action est une nécessité bienfaisante d'ordre pratique et théorique.
Toute l'action de Jaurès, d'une fécondité et d'une portée historique incalculables, est le triomphe de cet idéalisme d^action. L'homme n'est pas un automate raisonnant, une machine à attacher les effets aux causes et vice versa. L'homme est
un être vivant et agissant. Il est mis en mouvement par des motifs, par des intérêts, par des idées et des passions. Le socialisme réalise une morale supérieure, agissante, qui s'interdit toute indifférence en face de l'iniquité triomphante, toute neutralité dans le duel à mort entre les forces de progrès et les forces de réaction. Jaurès n'aimait pas à marquer les coups dans cette lutte, mais, guidé par son idéalisme toujours en éveil, il intervenait toujours, au risque de soulever un monde contre lui. Le socialisme sera empreint de cet idéalisme révolutionnaire de Jaurès ou il ne sera pas! La terrible crise actuelle du socialisme international provient, en partie, de ce fait qu'oublieux de sa glorieuse tradition et de ses promesses, il s'est effacé, par endroits, devant la barbarie de la force brutale, de la force impérialiste. Le retour du socialisme à l'idéalisme agissant est la condition sine qiia non de sa renaissance, de son progrès, de sa vie.
Jaurès, dans le mouvement socialiste international, sera le maître immortel dé l'idéalisme agissant, de l'idéalisme révolutionnaire.
Il n'en est pas de même de l'idéalisme de raisonnement et de rêve qui prend ses idées, c'est-à-dire ses désirs, pour des réalités. Cet idéalisme rationaliste dit, avec Hegel, lorsque la réalité des faits ne justifie pas la théorie : « Tant pis pour les faits! » Dès qu'il s'agit de la constatation d'un état de fait, nous ne sommes plus libres ;: Nous avons le devoir de dire ce qui est. Notre intelligence doit se modeler sur la réalité. Son rôle est « passif », ou réceptif. Elle est obligée d'accueillir, de photographier toute la vérité, toutes les vérités. Dans l'action, lorsqu'un fait — disons un crime — nous révolte, nous ne nous inclinons pas. Dans ce cas — et dans ce cas seulement — nous avons le droit de dire : « Tant pis pour le fait! » Mais avant de le combattre, nous avons le devoir de connaître ce fait criminel. Et dans l'ordre de la connaissance, l'objectivité totale, absolue, en tant que possible, est obligatoire.
On sait que le socialisme a passé, avant d'arriver à son état scientifique, par une période utopique. Les utopistes furent des idéalistes de raisonnement et de rêve prenant leurs idées, leurs plans, leurs rêves, pour des réalités. Le socia-
lisme moderne depuis Saint-Simon et Karl Marx est entré dans la phase scientifique qui déduit l'idéal socialiste de l'évolution historique accomplie ou en train de s'accomplir.
Jaurès a loyalement et franchement adhéré aux idées et aux méthodes du socialisme scientifique moderne. Mais son tempérament de lutteur passionné et indomptable le portait parfois à un optimisme exagéré. Cet optimisme a beau être réfléchi et raisonné, il a beau se proclamer, non sans raison, un principe salutaire d'action, il n'en reste pas moins vrai que le propre de l'optimisme est de folorer la réalité. Et Jaurès est amené souvent à attribuer sa propre lumière, sa propre flamme aux hommes let aux choses qui l'entourent. Avide de progrès, partisan enflammé de la renaissance politique et sociale de la France et de l'humanité, il voyait dans toute amélioration, si minime fût-elle, un reflet de l'Idée, du Droit et -de la Justice. Et il exagérait parfois son importance, souvent à dessein, pour en faire un levier des progrès ultérieurs. . .;
Jaurès voyait rhorrible monstre de la guerre s'approcher. Il étudiait les moyens de le combattre. Mais jusqu'au dernier moment il s'est refusé à y croire. Car, avec sa clairvoyance merveilleuse, il entrevoyait les désastres qui devaient fatalement en découler. Il y entrevoyait surtout la destruction fatale de la base même de l'évolution organique et pacifique dont il était tout à la fois l'apôtre let le plus vigoureux, le plus fécond artisan.
Ce que Jaurès redoutait est arrivé. La réaction politique et militariste en poussant le monde dans l'abîme d'une aventure sanglante sans précédent a détruit les faibles garanties d'une évolution pacifique. Dans tous les pays qui sont privés, pour leur politique intérieure et extérieure, des conditions élémentaires de la liberté démocratique, elle a mis à l'ordre du jour : la Révolution.
Cette révolution destructrice de l'impérialisme et du militarisme aura comme premier résultat la démocratisation de l'Europe, tâche à laquelle Jaurès travailla pendant toute sa glorieuse vie.