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CHAPITRE VI

Le Problème de la Participation socialiste au Pouvoir

Jaurès a posé devant le socialisme international le problème de la participation des socialistes au Pouvoir dans la société bourgeoise. Pour lui, la politique n'était qu'un moyen de réaliser un grand et haut idéal social. Il vit le socialisme grandir et devenir une force nationale et internationale. Et il songea à le doter d'un instrument d'action, qui est le pouvoir politique. Mais, comme lie socialisme n'était pas assez fort pour s'emparer de tout le pouvoir, il en demanda pour lui et pour la classe ouvrière une part. C'est ainsi qu'est né le problème de la participation, qui a provoqué tant de discussions dans le socialisme français et international et amené même une scission passagère entre les forces socialistes françaises.

Jaurès se prononça énergiquement pourra, participation. En cela, il restait encore fidèle à sa conception d'évolution révolutionnaire. Oui, disait-il, il faut à la classe ouvrière, avantgarde de la démocratie, tout le pouvoir. Mais rien ne se conquiert d'un coup, par une rupture violente, catastrophique de la continuité historique. Et la conquête du pouvoir politique par le prolétariat doit se faire graduellement. Il aimait à citer, en cette occasion, la Révolution de 1848, où, pour la première fois, les représentants de la classe ouvrière, Louis Blanc et l'ouvrier Albert, participèrent, comme ministres, au gouvernement de Ja République. Et il ajoutait ce petit détail : Or on attachait alors un petit ruban rouge au drapeau tricolore. La participation, c'est le ruban rouge qui envahit la République bourgeoise. Et cette tâche rouge grandira, grandira... jusqu'à envahir toute la République.

Mais, à côté de cette continuité de l'histoire, il y a celle de l'évolution de la classe ouvrière elle-même. Là aussi, il ne faut pas de rupture. Et Jaurès noblement, stoïquement, se soumettait à la discipline du Parti socialiste et refusait de participer, comme ses anciens amis Millerand, Briand et Viviani, pour son propre compte au pouvoir, qui était à sa portée. Il ne cherchait pas le pouvoir pour le pouvoir, par ambition personnelle. Il le voulait pour son Parti, pour la classe ouvrière, pour le socialisme. Et il attendait patiemment le moment où le Parti lui-même, après mûre réflexion, après débat, donnera le mandat à ses porte-parole, à ses chefs autorisés d'aller le représenter au gouvernement, à côté des représentants des partis bourgeois.

C'est à la suite de l'affaire Dreyfus, qui bouleversa la France, que la question s'est posée. J'ai assisté aux hésitations de Jaurès. Il savait que les vieilles organisations socialistes, le Parti Ouvrier Français (P. O. F.) et le Parti Socialiste Révolutionnaire (les « blanquistes ») avec Jules Guesde et Edouard Vaillant, étaient hostiles à la participation. Il craignait surtout pour l'unité socialiste, qui était en train de se réaliser : la participation pouvait devenir un brandon de discorde entre socialistes des différentes écoles. Elle-même perdait, dans ces conditions, une part notable de son efficacité. Car le ministre socialiste ne pouvait pas se dire le représentant du Parti socialiste et de la classe ouvrière. Son autorité diminuait d'autant.

Jaurès donna les raisons de sa tactique « participationniste » dans un débat contradictoire avec Jules Guesde, qui, au Congrès de la salle Japy en 1899, avait prononcé un brillant discours contre la participation. Le débat eut lieu à Lille.

Jaurès commence par la définition de la lutte des classes :

« A mes yeux, citoyens, l'idée de la lutte de classe, le principe de la lutte de classe, est formé de trois éléments, de trois idées. D'abord, et à la racine même, il y a une constatation de fait, c'est que le système capitaliste, le système de la propriété privée des moyens de production, divise les hommes en deux catégories, divise les intérêts en deux vastes groupes, nécessairement et violemment opposés. Il y a, d'un côté, ceux qui détiennent les moyens de production et qui

peuvent ainsi faire la loi aux autres, mais il y a de l'autre côté ceux qui, n'ayant, ne possédant que leur force de travail et ne pouvant l'utiliser que par les moyens de production détenus précisément par la classe capitaliste, sont à la discrétion de cette classe capitaliste.

« Entre les deux classes, entre les deux groupes d'intérêts, c'est une lutte incessante du salarié, qui veut élever son salaire, et du capitaliste qui veut le réduire ; du salarié qui veut affirmer sa liberté et du capitaliste qui veut le tenir dans la dépendance.

« Voilà donc le premier élément de la lutte de classe. La condition de fait qui le fonde, qui le détermine, c'est le système de la propriété capitaliste, de la propriété privée. Et, remarquez-le bien, comme il s'agit des m.oyens de travailler et, par conséquent, des moyens de vivre, il s'agit de ce qu'il y a pour les hommes d'essentiel, de fondamental, il s'agit de la vie privée, de la vie de tous les jours. Et, par conséquent, un conflit qui a pour principe la division d'une société en possédants et en non-possédants n'est pas superficiel ; il va jusqu'aux racines mêmes de la société, jusqu'aux racines mêmes de la vie.

« Mais, citoyens, il ne suffit pas pour qu'il y ait lutte de classe qu'il y ait cet antagonisme entre les intérêts. Si les prolétaires, si les travailleurs ne concevaient pas la possibilité d'une société dijfférente, si tout en constatant la dépendance où ils sont tenus, la précarité dont ils souffrent, s'ils n'entrevoyaient pas la possibilité d'une société nouvelle et plus juste; s'ils croyaient, s'ils pouvaient croire à l'éternelle nécessité du système capitaliste, peu à peu cette nécessité s'imposant à eux, ils renonceraient à redresser un système d'injustices. Cette tâche ne leur apparaîtrait pas comme possible.

(( Donc, pour qu'il y ait vraiment lutte de classe, pour que tout le prolétariat organisé entre en bataille contre le capitalisme, il ne suffit pas qu'il y ait antagonisme des intérêts entre les capitalistes et les salariés, il faut que les salarié? espèrent, en vertu des lois mêmes de l'évolution historique, l'avènement d'un ordre nouveau dans lequel la propriété cessant d'être monopoleuse, cessant d'être particulière et privée, deviendra sociale, afin que tous les producteurs associés par-

- Hyô —

ticipent à la fois à la direction du travail et au fruit du travail.

« Il faut donc que les intérêts en présence prennent conscience d'eux-mêmes comme étant, si je puis dire, déjà deux sociétés opposées, en lutte, l'une, la société d'aujourd'hui, inscrite dans le titre de la propriété bourgeoise, l'autre, la société de demain, inscrite dans le cerveau des prolétaires.

« C'est cette lutte des deux sociétés dans la société d'aujourd'hui qui est un élément nécessaire à la lutte de classe.

« Et enfin, il faut une troisième condition pour qu'il y ait lutte de classe. Si le prolétariat pouvait attendre sa libération, s'il pouvait attendre la transformation de l'ordre capitaliste en ordre collectiviste ou communiste d'une autorité neutre, arbitrale, supérieure aux intérêts en conflit, il ne prendrait pas lui-même en main la défense de la cause.

« C'est ce que prétendent, vous le savez, les socialistes chrétiens dont quelques-uns reconnaissent la dualité, l'antagonisme des intérêts, mais qui disent au peuple : « Ne vous « soulevez pas, ne vous organisez pas, il y a une puissance « bienfaisante et céleste, la puissance de l'Eglise, qui fera « descendre parmi vous, sans que vous vous souleviez, {( la justice fraternelle. »

« Eh bien, si les travailleurs croyaient cela, ils s'abandonneraient à la conduite de cette puissance d'en haut et il n'y aurait pas de lutte de classe. Il n'y aurait pas de lutte de classe encore si les travailleurs pouvaient attendre leur libération de la classe capitaliste elle-même, de la classe privilégiée ellemême, cédant à une inspiration de justice.

« Vous savez, citoyennes et citoyens, que tant qu'a duré la période de ce que Marx et Engels ont appelé le « Socialisme utopique », les socialistes croyaient que la libération du prolétariat se ferait par en haut.

« Robert Owen, le grand communiste anglais, faisait appel, pour réaliser la justice sociale, aux puissances de la Sainte Alliance réunies au Congrès de Vienne. Fourier, notre grand Fourier, attendait tous les jours l'heure qu'il avait marquée, la venue du donateur généreux qui lui apporterait le capital nécessaire pour fonder la première communauté, et il espérait que le seul exemple de cette communauté radieuse, se

propagerait de proche en proche, étendant, pour ainsi dire, les cercles d'organisation et d'harmonie, suffirait à émanciper et à réjouir les hommes.

« Et, plus tard, à un autre point de vue, Louis Blanc s'imaginait que c'était la bourgeoisie, à condition qu'elle revînt à certaines inspirations de 1793, qui pourrait affranchir les prolétaires. A la fin de son Histoire de Dix ans, il invitait la classe bourgeoise à se constituer la tutrice du prolétariat.

« Tant que le prolétariat a pu attendre ainsi des tuteurs, tuteurs célestes ou tuteurs bourgeois, tant qu'il a pu attendre son affranchissement d'autres puissances que la sienne, il n'y a pas eu lutte de classe.

« La lutte de classe a commencé le jour oii, à l'expérience des journées de Juin, le prolétariat a appris que c'était seulement dans sa force à lui, dans son organisation, qu'il portait l'espérance du salut.

« C'est ainsi que le principe de la lutte de classe, qui suppose d'abord la division de la société en deux grandes catégories contraires, les possédants et les non-possédants; qui suppose ensuite que les prolétaires ont pris conscience de la société de demain et de l'expérience collectiviste, c'est ainsi que la lutte de classe s'est complétée par la conviction acquise par le prolétariat qu'il devait s'émanciper lui-même et pouvait seul s'émanciper. »

Il est difficile de mieux définir la lutte des classes, qui suppose antagonisme profond des intérêts primordiaux, conscience de l'intérêt de classe et indépendance de tactique. Aucun marxiste ne trouvera rien à redire à cette définition. Il s'agissait donc pour Jaurès de lier sa tactique de participation à sa conception de la lutte des classes, qui est celle du socialisme international. Et il chercha à le faire avec sa courageuse franchise habituelle.

« Voilà, citoyens, comment m'apparaît, comment je définis la lutte de classe et j'imagine qu'en ce point, il ne pourra pas y avoir de contradiction grave entre nous. Mais je dis que, quand vous l'avez ainsi analysée, quand vous l'avez ainsi définie, il vous est impossible d'en faire usage pour

déterminer d'avance, dans le détail, la tactique de chaque jour, la méthode de chaque jour.

« Oui, le principe de la lutte de classe vous oblige à faire sentir aux prolétaires leur dépendance dans la société d'aujourd'hui. Oui, il vous oblige à leur expliquer l'ordre nouveau de la propriété collective. Oui, il vous oblige à vous organiser en syndicats ouvriers, en groupes politiques, en coopératives ouvrières, à multiplier les organismes de classe.

« Mais il ne vous est pas possible, par la seule idée de la lutte de classe, de décider si le prolétariat doit prendre part à la lutte électorale et dans quelles conditions il y doit prendre part; s'il peut ou s'il doit, et dans quelles conditions il peut ou il doit, s'intéresser aux luttes des différentes fractions bourgeoises. Il ne vous est pas possible de dire, en vertu du seul principe de la lutte de classe, s'il vous est permis de contracter ou si vous êtes tenus de répudier toutes les alliances électorales.

« Ce principe si général vous indique une direction générale; mais il ne vous est pas plus possible d'en déduire la tactique de chaque jour, la solution des problèmes de chaque jour, qu'il ne vous suffirait de connaître la direction générale des vents pour déterminer d'avance le mouvement de chaque arbre, le frisson de chaque feuille dans la forêt.

« De même, vous aurez beau connaître tout le plan de campagne d'un général, il vous sera impossible, par la connaissance générale de ce plan de campagne, de déterminer d'avance tous les mouvements particuliers d'offensive ou de défensive, d'escalade ou de retraite que devra accomplir chacune des unités tactiques qui composent l'armée.

« Dans chaque cas particulier, il faudra que vous examiniez l'intérêt particulier du prolétariat. C'est donc une question de tactique, et nous ne disons pas autre chose.

« De même, il n'est pas possible que vous prétendiez introduire le principe de la lutte des classes, en disant, comme le font souvent nos contradicteurs, que le Parti socialiste doit être toujours un parti d'opposition. Je dis qu'une pareille formule est singulièrement équivoque et singulièrement dangereuse.

« Oui, le Parti socialiste est un parti d'opposition continue,

profonde, à tout le système capitaliste, c'est-à-dire que tous nos actes, toutes nos pensées, toute notre propagande, tous nos votes doivent être dirigés vers la suppression la plus rapide possible de l'iniquité capitaliste. Mais, de ce que le Parti socialiste est ainsi foncièrement, essentiellement, un parti d'opposition à tout le système social, il ne résulte pas que nous n'ayons à faire aucune différence entre les différents partis bourgeois et entre les différents gouvernements bourgeois qui se succèdent. »

Mais toute la question est précisément de savoir si en participant, comme minorité au pouvoir, le Parti socialiste sera en état de réagir contre la tendance fondamentale du régime et de sa majorité gouvernementale. Et il s'agit de savoir si c'est le socialisme qui tiendra le Pouvoir ou si c'est le Pouvoir qui tiendra, c'est-à-dire aura à sa disposition et à sa discrétion le socialisme. Jaurès a dû sentir la difficulté, et, en dialecticien habile, il s'empresse de quitter ce terrain pour passer à une question où il se sent très fort — et l'est réellement — celle de l'attitude vis-à-vis des différents partis bourgeois. Jules Guesde les mettait tous dans le même sac... à jeter dans la Seine. D'accord avec la pratique du Parti socialiste de tous pays, la France y comprise, Jaurès distingue entre les partis bourgeois.

« Ah ! oui, la société d'aujourd'hui est divisée entre capitalistes et prolétaires; mais, en même temps, elle est menacée par le retour offensif de toutes les forces du passé, par le retour offensif de toute la barbarie féodale, de la toute-puissance de l'Eglise, et c'est le devoir des socialistes, quand la liberté républicaine est en jeu, quand la liberté intellectuelle est en jeu, quand la liberté de conscience est menacée, quand les vieux préjugés qui ressuscitent les haines de race et les atroces querelles religieuses des siècles passés paraissent renaître, c'est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière.

« Je suis étonné, vraiment, d'avoir à rappeler ces vérités élémentaires, qui devraient être le patrimoine et la règle de tous les socialistes. C'est Marx lui-même qui a écrit cette pa-

rôle admirable de netteté : « Nous, socialistes révolution- « naires, nous sommes avec le prolétariat contre la bourgeoi- « sie et avec la bourgeoisie contre les hobereaux et les « prêtres.»

« Et de même qu'il est impossible au prolétariat socialiste, sans manquer à tous ses devoirs, à toutes ses traditions et à tous ses intérêts, de ne pas faire une différence entre les fractions bourgeoises les plus violemment rétrogrades et celles qui veulent au moins sauver quelques restes ou quelque commencement de liberté, il est impossible, particulièrement aux élus socialistes, de ne pas faire une différence entre les divers gouvernements bourgeois.

« Je n'ai pas besoin d'insister là-dessus, et le bon sens révolutionnaire du peuple fait, lui, une différence entre le ministère Méline et le ministère Bourgeois; il fait une différence entre le ministère d'aujourd'hui et les combinaisons nationalistes qui le guettent. »

On notera avec quelle habileté Jaurès oppose Marx luimême aux marxistes français, qui ne pouvaient jamais se départir d'une erreur de conception et de tactique qui les compromettait sérieusement aux yeux des socialistes du monde entier et semblait donner une apparence de justification à l'accusation lancée contre eux de vouloir faire « le jeu de la réaction ».

L'Affaire Dreyfus présentait ce que Bacon appelle « un cas privilégié » pour vérifier cette tactique.

Le capitaine Dreyfus était un bourgeois. Ses adversaires l'étaient également. Mais ceux-ci appartenaient à la réaction qui a fait de la prétendue culpabilité de Dreyfus son affaire, une affaire du parti. Et Jaurès illustre sa tactique par l'attitude à tenir dans cette affaire.

« Il y a des heures où il est de l'intérêt du prolétariat d'empêcher une trop violente dégradation intellectuelle et morale de la bourgeoisie elle-même et voilà pourquoi, lorsque, à propos d'un crime militaire, il s'est élevé entre les diverses fractions bourgeoises la lutte que vous savez, et lorsqu'une petite minorité bourgeoise, contre l'ensemble de toutes les forces de mensonge déchaînées, a essayé de crier justice et

de faire entendre la vérité, c'était le devoir du prolétariat de ne pas rester neutre, d'aller du côté où la vérité souffrait, où l'humanité criait.

« Guesde a dit, à la salle Vantier : « Que ceux qui admi- « rent la société capitaliste s'occupent d'en redresser les er- « reurs; que ceux qui admirent le soleil capitaliste s'appli- « quent à en effacer les taches. »

« Eh bien, qu'il me permette de le lui dire, le jour où contre un homme un crime se commet ; le jour où il se commet par la main de la bourgeoisie, mais où le prolétariat en intervenant pourrait empêcher ce crime, ce n'est plus la bourgeoisie seule qui en est responsable, c'est le prolétariat luimême; c'est lui qui, en n'arrêtant pas la main du bourreau prêt à frapper, devient le complice du bourreau; et alors ce n'est plus la tache qui voile, qui flétrit le soleil capitaliste déclinant, c'est la tache qui vient flétrir le soleil socialiste levant. Nous n'avons pas voulu de cette flétrissure de honte sur l'aurore du prolétariat. »

Il y a deux façons de comprendre la lutte des classes. On peut n'envisager que l'intérêt direct, immédiat et, pour ainsi dire, palpable du prolétariat: l'amélioration des conditions matérielles de son travail, l'élévation de son standard of life. N'importe quel parti peut y contribuer jusqu'à un certain degré. Tout parti politique, même réactionnaire, surtout dans un pays de suffrage universel, comme la France, peut s'engager à servir les intérêts immédiats et quotidiens du prolétariat. Telle n'est pas la conception du Parti socialiste. Il défend non seulement les intérêts matériels et immédiats de la classe ouvrière dans la société capitaliste, mais aussi et surtout ses intérêts généraux et permanents, ses intérêts sociaux, politiques et moraux. Il veut son émancipation intégrale. Il l'élève au-dessus de sa condition de classe exploitée pour lui conquérir celle d'une classe d'avant-garde, d'une classe révolutionnaire. Le prolétariat conscient de son grand et noble rôle historique accomplit ainsi une mission sociale très importante qu'il se donne à lui-même, dans son propre intérêt supérieur et bien compris. D'après cette conception, le prolétariat devient le défenseur né de tous les intérêts gêné-

laux et permanents de la société elle-même. Ainsi le prolétariat ne vit plus en dehors de la société, mais dans, par et pour la société, en ce qu'elle a de vivant et de progressif. Le prolétariat devient alors la force par excellence du progrès. II en a la charge. Il en est la garantie la plus solide. Et il peut dire : Humanitas sum et nihil humant mihi alienum puto. Le prolétariat annonce alors la venue d'une nouvelle humanité.

Telle était aussi la conception de Jaurès dans l'Affaire Dreyfus. Et il le dit avec son éloquence supérieure. Il ne veut pas que « le prolétariat devienne le complice du bourreau » ou, ce qui revenait alors au même, le complice de la réaction militariste et nationaliste. Ce rôle du prolétariat était à la fois si beau et si naturel pour lui qu'il a séduit, un moment, Jules Guesde lui-même. Jaurès le raconte en présence de ce dernier, au cours de la réunion.

« Ce qu'il y a de singulier, ce qu'il faut que tout le parti socialiste en Europe et ici sache bien, c'est qu'au début même de ce grand drame, ce sont les socialistes révolutionnaires qui m'encourageaient le plus, qui m'engageaient le plus à entrer dans la bataille.

« Il faut que vous sachiez, camarades, comment, devant le groupe socialiste de la dernière législature, la question s'est posée.

« Quand elle vint pour la première fois, quand nous eûmes à nous demander quelle attitude nous prendrions, le groupe socialiste se trouva partagé à peu près en deux.

« D'un côté, il y avait ceux que vous me permettrez bien d'appeler les modérés du groupe. C'était Millefànd, c'était Viviani, c'était Jourde, c'était Lavy, qui disaient : « Voilà « une question dangereuse, et où nous ne devons pas inter- « venir. »

« De l'autre côté, il y avait ceux qu'on pouvait appeler alors la gauche révolutionnaire du groupe socialiste. Il y avait Guesde. Vaillant et moi, qui disions : « Non, c'est une « bataille qu'il faut livrer. »

« Ah! je me rappelle les accents admirables de Guesde /orsque parut la lettre de Zola. Nos camarades modérés du groupe socialiste disaient : « Mais Zola n'est point un socia-

« liste; Zola est, après tout, un bourgeois. Va-t-on mettre « le Parti socialiste à la remorque d'un écrivain bourgeois ? »

« Et Guesde, se levant comme s'il suffoquait d'entendre ce langage, alla ouvrir la fenêtre de la salle oh le groupe délibérait, en disant : « La lettre de Zola, c'est le plus grand acte « révolutionnaire du siècle ! »

« Et puis, lorsque animé par ces paroles, en même temps que par ma propre conviction, lorsque j'allai témoigner au procès Zola; lorsque devant la réunion des colonels, des généraux, dont on commençait alors à soupçonner les crimes, sans les avoir profondément explorés, lorsque j'eus commencé à témoigner, à déposer, et que je revins à la Chambre, Guesde me dit ces paroles, dont je me souviendrai tant que je vivrai : « Jaurès, je vous aime, parce que, chez vous, « l'acte suit toujours la pensée. »

« Et comme les cannibales de l'Etat-Major continuaient à s'acharner sur le vaincu, Guesde me disait : « Que ferons- « nous un jour, que feront les socialistes d'une humanité ainsi « abaissée et ainsi avilie? Nous viendrons trop tard, disait-il, « avec une éloquente amertume; les matériaux humains sert ront pourris, lorsque ce sera notre tour de bâtir notre « maison. »

« Eh bien, pourquoi après ces paroles, pourquoi après ces déclarations, le Conseil national du Parti, quelques mois après, au mois de juillet, a-t-il essayé de faire sortir le prolétariat de cette bataille?

« Peut-être, j'ai essayé de me l'expliquer bien des fois, les révolutionnaires ont-ils trouvé que nous tardions trop dans ce combat, que nous y dépensions trop de notre force et de la force du peuple?

« Mais qu'ils me permettent de leur dire : Où sera, dans les jours décisifs, l'énergie révolutionnaire des hommes si, lorsqu'une bataille comme celle-là est engagée contre toutes les puissances de mensonge, contre toutes les puissances d'oppression, nous n'allons pas jusqu'au bout?

«Pour moi, j'ai voulu continuer, j'ai voulu persévérer jusqu'à ce que la bête venimeuse ait été obligée de dégorger son venin. Oui, il fallait poursuivre tous les faussaires, tous les menteurs, tous les bourreaux, tous les traîtres; il fallait les

poursuivre à la pointe de la vérité, comme à la pointe du glaive, jusqu'à ce qu'ils aient été obligés à la face du monde entier de confesser leurs crimes.

« Et, remarquez-le, le manifeste par lequel on nous signifiait d'avoir à abandonner cette bataille, paru en juillet, a précédé de quelques semaines l'aveu qu'en persévérant nous avons arraché au colonel Henry.

« Eh bien, laissez-moi me féliciter de n'avoir pas entendu la sonnerie de retraite qu'on faisait entendre à nos oreilles; d'avoir mis la marque du prolétariat socialiste, la marque de la Révolution sur la découverte d'un des plus grands crimes que la caste militaire ait commis contre l'humanité.

« Ce n'était pas du temps perdu, car, pendant que s'étalaient ses crimes, pendant que vous appreniez à connaître toutes ses hontes, tous ses mensonges, toutes ses machinations, le prestige du militarisme descendait tous les jours dans l'esprit des hommes et, sachez-le, le militarisme n'est pas dangereux seulement parce qu'il est le gardien armé du capital, il est dangereux aussi parce qu'il séduit le peuple par une fausse image de grandeur, par je ne sais quel mensonge de dévouement et de sacrifices.

«Lorsqu'on a vu que cette idole si glorieusement peinte et si superbe; que cette idole qui exigeait pour le service de ses appétits monstrueux, des sacrifices de générations; lorsqu'on a vu qu'elle était pourrie, qu'elle ne contenait que déshonneur, trahison, intrigues, mensonges, alors le militarisme a reçu un coup mortel, et la Révolution sociale n'y a rien perdu.

« Je dis qu'ainsi le prolétariat a doublement rempli son devoir envers lui-même. Et c'est parce que dans cette bataille le prolétariat a rempli son devoir envers lui-même, envers la civilisation et l'humanité; c'est parce qu'il a poussé si haut son action de classe qu'au lieu d'avoir, comme le disait Louis Blanc, la bourgeoisie pour tutrice, c'est lui qui est devenu dans cette crise le tuteur des libertés bourgeoises que la bourgeoisie était incapable de défendre; c'est parce que le prolétariat a joué un rôle décisif dans ce grand drame social que la participation directe d'un socialiste à un ministère bourgeois a été rendue possible. »

Il me sera permis de souligner les dernières paroles de Jaurès. L'admirable campagne de l'Affaire Dreyfus, qui aboutit à la participation d'un socialiste notoire au pouvoir, a dévié un moment par l'efïet de préoccupations étrangères à la campagne.

Il s'agit ici d'expliquer le pourquoi et le comment de la tactique « participationniste » de Jaurès. On s'élevait, à l'époque du ministère Waldeck-Rousseau-Millerand-Gallififet, contre l'intervention tragique des troupes dans les grèves de la Martinique et de Chalon. Jaurès ne cherche pas à la justifier, mais à l'expliquer.

« Et maintenant, je ne veux dire que quelques mots des douloureux événements de la Martinique et de Ch:iIon ; m.ais laissez-moi rappeler à ceux de nos camarades qui se laissent emporter jusqu'à en faire un grief contre nous qu'ils commettent une confusion étrange.

« Lorsqu'on soutient un ministère dans la société bourgeoise, même un ministère où il y a un socialiste, cela n'implique pas qu'on ait la naïveté d'attendre de ce ministère, et d'aucun ministère bourgeois, l'entière justice et l'entière déférence aux intérêts du prolétariat. Nous savons très bien que la société capitaliste est la terre de l'iniquité et que nous ne sortirons de l'iniquité qu'en sortant du capitalisme.

« Mais nous savons aussi qu'il y a des ennemis plus forcenés dans la société bourgeoise, des adversaires plus haineux et plus violents les uns que les autres; et lorsque nous soutenons un ministère, ce n'est pas pour ce ministère, c'est contre les autres plus mauvais qui viendraient le remplacer pour vous faire du mal.

« Alors c'est une injustice meurtrière de nous reprocher les fautes, les erreurs ou les crimes de ceux que nous ne soutenons que pour empêcher des crimes plus grands.

(( Quoi! le maire de Lille, le citoyen Delory, le maire de Fourmies, — de Fourmies ! la ville assassinée — tous ces maires élus, tous ceux qui portent en eux la responsabilité de la cité, vont s'asseoir à la même table que Waldeck-Rousseau. et lorsque la Chambre est rentrée, lorsque le Parlement est réuni, lorsqu'il y a une interpellation sur la politique géné-

raie, lorsqu'il ne s'agit pas seulement de Chalon et de la Martinique, mais de Sipido, ignominieusement expulsé, mais de Morgari, chassé ; lorsqu'il s'agit de tout cela, telle est pourtant la force des choses, tel est l'intérêt suprême du prolétariat à ne pas se livrer à la réaction nationaliste et cléricale que tous vos élus, tous, tous, Zévaès qui est ici, comme Vaillant, tous ont donné un vote de confiance au Gouvernement. »

Après avoir écarté les reproches faits au ministre « socialiste » à la suite de l'intervention gouvernementale dans les grèves, Jaurès cherche à prouver la nécessité et l'utilité de la participation ministérielle en la représentant comme conséquence naturelle et logique de l'action parlementaire. Cette forme d'action, elle aussi, a été combattue, comme une atteinte grave à l'intransigeance socialiste. Le socialisme a passé outre, et il a bien fait. Il en serait de même de la participation ministérielle. Et Jaurès, admirablement renseigné sur l'histoire du mouvement socialiste en Allemagne, en tire habilement argument pour sa thèse. ,

« Ah ! citoyens, depuis trente ans, le Parti socialiste a fait du chemin dans le monde. Il s'est mêlé à beaucoup d'événements, à beaucoup d'institutions en dehors desquelles il se tenait d'abord. Nous discutons aujourd'hui pour savoir si le Parti socialiste peut participer, par un des siens, au gouvernement bourgeois, mais nous sommes tous d'accord pour dire que le Parti socialiste doit participer à l'action parlementaire.

« N'allez pas pourtant vous imaginer, camarades, qu'il en a toujours été ainsi. Il y a eu dans l'histoire du Parti socialiste depuis trente ans un moment oti ceux qui conseillaient l'entrée des socialistes dans le Parlement étaient combattus aussi violemment, dénoncés aussi âprement que nous, nous le sommes aujourd'hui.

« Ecoutez, je vous prie, ce qu'écrivait, en 1869, le grand socialiste démocrate dont l'humanité socialiste a pleuré la mort, le citoyen, le compagnon Wilhelm Liebknecht.

« En 1869, au moment oti venait d'être créé depuis deux ans déjà le suffrage universel en Allemagne, pour le Parlement de la Confédération de l'Allemagne du Nord, Iviebknecht a

écrit une brochure pour chercher ce que les socialistes pouvaient et devaient faire au Parlement.

« Non seulement il ne voulait pas qu'on s'y occupât d'action réformatrice, mais il considérait que la tribune parlementaire était inutile même pour les discours de pure propagande et il disait :

« Nos discours ne peuvent avoir aucune influence directe « sur la législation; nous ne convertissons pas le Parlement « par des paroles ; par nos discours nous ne pouvons jeter « dans la masse des vérités qu'il ne soit possible de mieux « divulguer d'une autre manière.

« Quelle utilité pratique offrent alors les discours au Parce lement? Aucune; et parler sans but constitue la satisfac- « ti 1 des imbéciles.

« Pas un seul avantage.

« Et voici de l'autre côté les désavantages : Sacrifice des «. principes, abaissement de la lutte politique, réduite à une « escarmouche parlementaire; faire croire au peuple que le « Parlement bismarckien est appelé à résoudre la question « sociale serait une imbécillité ou une trahison. »

« Voilà comment, en 1869, apparaissait aux socialistes démocrates l'action même, l'action de propagande de nos élus dans le Parlement. J'imagine que vous avez reconnu là, appliquée à un objet différent, les condamnations que l'on porte contre nous à propos de l'entrée d'un socialiste dans un ministère bourgeois.

« Quelques années après, pourtant, entraîné par l'irrésistible mouvement des choses, non seulement Liebknecht demeurait un combattant à l'assemblée de l'empire, mais il entrait au Landtag saxon, 011 on ne peut entrer qu'en prêtant le serment de fidélité à la constitution royale et bourgeoise : « Je jure devant Dieu... »

(( Mais voyez, citoyens, à quel malentendu extraordinaire peuvent conduire les préventions que nous avons les uns contre les autres. Je viens de vous annoncer qu'on ne pouvait entrer au Landtag sans prêter un serment de fidélité au roi de Saxe; je vous rappelle, je vous décris la formule du serment prêté par Liebknecht pour entrer au Landtag de Saxe,

et voilà des camarades un peu pressés qui ne sont pas fâchés de me taxer de cléricalisme.

« Représentez-vous bien que c'est Liebknecht qui parle :

« Je jure devant Dieu d'être inébranlablement fidèle à la « Constitution et de servir, selon ma conscience, par mes « propositions et mes votes, l'intérêt inséparable du roi et de « la patrie. Ainsi Dieu me soit en aide. »

« Il se trouva à ce moment, camarades, des purs, des intransigeants qui accusèrent Liebknecht, envers la démocratie socialiste, d'avoir prêté ce serment en vue d'obtenir un siège au Landtag; et Liebknecht, l'admirable révolutionnaire, répondait avec raison : « Mais alors nous serions éternel'le- « ment les dupes des dirigeants, s'il leur suffisait de mettre (( sur notre route cet obstacle de papier d'une formule de « serment. »

« Et moi je vous demande, lorsqu'on fait un crime à un ministre socialiste d'avoir accepté ce que j'appellerai la formalité ministérielle de l'apparente solidarité de vote avec ses collègues du Cabinet, je vous demande si cette formalité est plus humiliante pour le Parti socialiste de France que ne l'était, pour les révolutionnaires socialistes d'Allemagne, le serment prêté devant Dieu d'être fidèle au roi.

« Je vous demande si, nous aussi, nous nous arrêterons devant ces obstacles de papier, devant ces formalités et ces chinoiseries, et si nous hésiterons, quand il le faudra pour notre cause, à jeter un des nôtres dans la forteresse du gouvernement bourgeois. »

Que répondit Guesde à cette argumentation de Jaurès ? Pour faire ressortir toute la gravité du problème nous donnons largement la parole à Jules Guesde lui-même qui, avec sa fougue ordinaire, reprit un à un les arguments du grand orateur socialiste :

Il vous a dit : De l'affaire Dreyfus, de la carriipagne que j'ai menée avec un certain nombre de socialistes pour Dreyfus, il est sorti la collaboration d'un socialiste à un Gouvernement bourgeois. Cela est vrai, citoyen Jaurès, et cela suffirait, en dehors du reste, pour condamner toute espèce de coopération socialiste à la campagne dont vous vous vantez.

Oui, :1 a fallu cette première déformation, il a fallu l'abandon de 5cn terrain de classe par une partie du prolétariat pour qu'à un moment

donné on ait pu présenter comme une victoire la pénétration dans un ministère d'un socialiste qui ne pouvait pas y faire la loi, d'un socialiste qui devait y être prisonnier, d'un socialiste qui n'était qu'un otage, d'un socialiste que M. Waldeck-Rousseau, très bon tacticien, a été prendre dans les rangs de l'opposition pour s'en faire une couverture, un bouclier, de façon à désarmter l'opposition socialiste, de façon à empêcher les travailleurs de tirer non seulement sur Waldeck-Rousseau, mais de tirer sur Galliffet, parce qu'entre eux et Galliffet, il y a la personne de Mililerand.

Ah ! vous dites et vous concluez que vous aviez raison dans la campagne Dreyfus parce qu'elle a conduit Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau-Gal'lifïet. Je dis, moi, que là est la condamnation définitive de cette campagne. Il a suffi qu'une première fois le Parti socialiste quittât f ragmentairement son terrain de classe ; il a suffi qu'un jour iL nouât une première alliance avec une fraction de la bourgeoisie, pour que sur cette pente glissante il menace de rouler jusqu'au bout. Pour une œuvre de justice et de réparation individuelle, il s'est mêlé à la classe ennemie, et le voilà maintenant entraîné à faire Gouvernement commun avec cette classe.

Et la lutte de classe aboutissant ainsi à la collaboration des classes, cette nouvelle forme de coopérative réunissant dans le même Gouvernement un homme qui, s'il est socialiste, doit poursuivre le renversement de la société capitaliste, et d'autres hommes, en majorité, dont le seul but est la conservation de la même société, on nous la donne comme un triomphe du prolétariat, comme indiquant la force acquise par le socialisme. Dans une certaine mesure, oui, comme le disait Lafargue. C'est parce que le socialisme est devenu une force et un danger pour la bourgeoisie, à laquelle il fait peur, que celle-ci a songé à s'introduire dans le prolétariat organisé pour le diviser et l'annuler; mais ce n'est pas la conquête des pouvoirs publics par le socialisme, c'est la conquête d'un socialiste et de ses suivants par les pouvoirs publics de la bourgeoisie.

Et alors, nous avons vu, camarades, ce que j'espérais pour mon compte ne jamais voir, nous avons vu la classe ouvrière, qui a sa République à faire, comme elle a sa Révolution à faire, appelée à monter la garde autour de la République de ses maîtres, condamnée à défendre ce qu'on a appelé la civilisation capitaliste.

Je croyais, moi, que quand il y avait une civilisation supérieure sous l'horizon, que lorsque cette civilisation dépendait d'un prolétariat responsable de son affranchissement et de l'affranchissement général, c'était sur cette civilisation supérieure qu'on devait avoir les yeux obstinément tournés ; je croyais qu'il fallait être prêt à piétiner le prétendu ordre d'aujourd'hui pour faire ainsi place à l'autre.

Il paraît que non; il paraît que les grands bourgeois de 1789 auraient dû se préoccuper de défendre l'ancien régime, sous prétexte des réformes réalisées au cours du dix-huitième siècle; je croyais, moi, qu'ils avaient marché contre ce régime, qu'ils avaient tout balayé, le mauvais et le bon, le bon avec le mauvais; et je croyais que le prolétariat ne serait pas moins révolutionnaire, que, classe providentielle

à son tour, appelé à i-éaliser, à créer une société nouvelle, émancipatrice non plus de quelques-uns, mais de tous, il devait n'avoir d'autre ■ mobile que son égoïsme de classe, parce que ses in'érêts se confondent avec les intérêts généraux et définitifs de l'espèce humaine tout entière !

1/a nouvelle politique que l'on préconise au nom de la lutte de classe consisterait donc à organiser à part, sur son propre terrain, le prolétariat, et à l'apporter ensuite, comme une armée toute faite, à un quelconque des états-majors bourgeois. Alors que, abandonnée par les salariés, qui sortaient de ses rangs politiques au fur et à mesure de leur conscience de classe éveillée, la bourgeoisie se sentait perdue, on nous fait aujourd'hui un devoir, pour demain comme pour hier, de nous porter à son secours chaque fois que se produira une injustice, chaque fois qu'une tache viendra obscurcir son soleil.

Ah ! camarades, s'il vous fallait faire disparaître l'une après l'autre toutes ces taches, non seulement vos journées, mais vos nuits n'y suffiraient pas et vous n'aboutiriez pas à nettoyer ce qui est innettoyable; mais, â ce travail de Pénélope, vous auriez prolongé la domination qui vous écrase, vous auriez éternisé l'ordre de choses d'aujourd'hui qui pèse sur vos épaules, après dix-huit mois de collaboration socialiste au pouvoir bourgeois, aussi lourdement qu'à l'époque des Méline, des Dupuy et des Perier.

Il n'y a rien de changé et il ne peut rien y avoir de changé dans la société actuelle tant que la propriété capitaliste n'aura pas été supprimée et n'aura pas fait place à la propriété sociale, c'est-à-dire à votre propriété à vous.

Cette idée-là que, depuis vingt et quelques années, nous avons introduite dans tous les cerveaux ouvriers de France, doit rester l'unique directrice des cerveaux conquis et doit être étendue aux cerveaux d'à côté oià la lumière socialiste ne s'est pas encore faite. C'est là notre tâche exclusive ; il s'agissait de recruter, d'augmenter la colonne d'assaut qui aura, avec l'Etat emporté de haute lutte, à prendre la Bastille bourgeoise comme a été prise la Bastille féodale; et malheur à nous si nous nous laissions arrêter le long de la route, attendant comme une aumône les prétendues réformes que l'intérêt même de la bourgeoisie est quelquefois de jeter à l'appétit de la foule, et qui ne sont en ne peuvent être que des trompe-la-faim! Nous sommes et ne pouvons être qu'un parti de révolution, parce que notre émancipation et l'émancipation de l'humanité ne peuvent s'opérer que révolutionnairement.

Nous détourner de cette lutte, camarades, c'est trahir, c'est déserter, c'est faire le jeu des bourgeois d'aujourd'hui qui savent bien, comme le disait Millerand à Lens, que le salariat n'est pas éternel, qui savent bien, comme l'a répété, comme un écho, Deschanel à Bordeaux, que le salariat est un phénomène provisoire... mais qui renvoient la disparition de cette dernière forme de l'esclavage à je ne sais quelle date plus éloignée que le paradis même des religions, qui au moins doit suivre immédiatement votre mort. Vous ne vous paierez pas de cette

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monnaie de promesses, vous êtes actuellement trop conscients et trop forts.

Mais Jaurès a été plus loin ; il a essayé d'assimiler l'action électorale du socialisme emmanchant le suffrage universel comme un moyen de combat, à l'action ministérielle d'un socialiste emmanché comme ministre par la bourgeoisie gouvernementale. Il a été encore au delà, il a prétendu qu'en installant avec vos propres forces Carrette à l'Hôtel de Ville de Roubaix et Delory à l'Hôtel de Ville de Lille, vous aviez autorisé Millerand à accepter un morceau de pouvoir de la classe contre laquelle vous êtes obligés de lutter jusqu'à la victoire finale. Il vous a cité, d'autre part, certaines paroles de Liebknecht, qui aurait condamné en 1869 l'entrée des socialistes dans le Parlement bourgeois, alors que la même année il se laissait porter avec Bebei dans le Reichstag de la Confédération de l'Allemagne du Nord; il vous a rappelé que Liebknecht a pénétré également dans le Landtag de Saxe alors qu'il y avait un serment à prêter et que Liebknecht disait : « Si nous n'étions pas capables de passer par-dessus cet obstacle de papier, nous ne serions pas des révolutionnaires. »

Quel rapport est-il possible d'établir entre ces deux situations ? Pour entrer dans le Reichstag de la Confédération de l'Allemagne du Nord, il fallait y être porté par les camarades ouvriers organisés; il fallait y entrer par la brèche ouverte de la démocratie socialiste; on était le fondé de pouvoir de sa classe. Il fallait, pour le Landtag de Saxe, prêter serment, sans doute; mais ce serment dérisoire, comme celui que Gamibetta devait prêter à l'Empire, n'empêchait pas que ce fût en ennemi qu'on s'introduisait dans l'Assemblée élective, comme un boulet envoyé par le canon populaire... Et vous osez soutenir que les conditions seraient les mêmes de Millerand acceptant un portefeuille de Waldeck-Rousseau ? C'est le prolétariat, paraît-il, qui, l'année dernière, a donné un tel coup d'épaule électoral que la brèche a été faite par laquelle Millerand a passé. Une pareille thèse n'est pas soutenable. Il est arrivé au Gouvernement appelé par la bourgeoisie gouvernementale qui, autrement, n'aurait pas fait appel à son concours. On pouvait constituer un ministère, même de plus de défense républicaine que celui dont nous jouissons depuis dix-huit mois, sans qu'un socialiste en fît pa-rtie. Vous avez parlé du cabinet Bourgeois; il n'y avait pas de socialiste dans ce cabinet, et il a fait, on peut l'affirmer, une œuvre plus républicaine que le cabinet d'aujourd'hui. Une preuve, entre autres, c'est que la loi sur les successions, votée alors, n'a pas trouvé grâce devant le Gouvernement de défense républicaine de l'heure présente, qui compte un socialiste, et qui a lâché une partie de la réforme d'alors.

iCamarades, le jour où le Parti socialiste, le jour oiî le prolétariat organisé comprendrait et pratiquerait la lutte des classes sous la forme du partage du pouvoir politique avec la classe capitaliste, ce jour-là il n'y aurait plus de socialisme ; ce jour-là il n'y aurait plus de prolétariat capable d'affranchissement; ce jour-là les travailleurs seraient redevenus ce qu'ils étaient, il y a vingt-deux ans, lorsqu'ils répondaient, soit à l'appel de la bourgeoisie opportuniste contre la

bourgeoisie monarchiste, soit à l'appe! de îa bourgeoisie radicale contre la bourgeoisie opportuniste; ils ne seraient plus qu'une classe, qu'un parti à la suite, domestiqué, sans raison d'être et surtout sans avenir.

Quelle que soit l'attitude du Parti socialiste, qui est le nôtre, dans la question de la participation, l'argumentation de Jules Guesde contient une idée d'une portée incalculable et qui lui est personnelle. Il dit notamment que « les grands bourgeois de 1789... avaient tout balayé, le mauvais et le bon, le bon avec le mauvais... » de l'ancien régime. Et Guesde demande que le prolétariat qui est une classe non moins révolutionnaire, non moins providentielle que la bourgeoisie de 1789, ne suive que « son égoïsme de classe parce que ses intérêts se confondent avec les intérêts généraux et définitifs de l'espèce humaine tout entière ».

Nous sommes de nouveau en face de deux conceptions, de deux tactiques, de deux manières. Guesde ne voit que le prolétariat, son égoïsme de classe, qui, comme tel, agit dans le sens de l'émancipation intégrale. Jaurès suit de près toute l'évolution humaine et veut faire participer la classe ouvrière, partie intégrante de la société, son avant-garde, à cette évolution. La classe ouvrière n'a le droit de se désintéresser d'aucun problème politique et social. Pour Guesde, le prolétariat remplit son devoir social, tout son devoir social en faisant ses propres affaires, en combattant sur son propre terrain. Jaurès l'envoie sur tous les terrains, tout en cherchant à lui garder partout sa physionomie propre. La participation découle donc pour Jaurès d'une conception du socialisme ayant pour base « l'évolution révolutionnaire » et îa continuité historique, dans le temps et dans l'espace, dans la suite des événements comme dans la solidarité présente des intérêts, de certains intérêts de toutes les classes.

Mais bien que défendant ses propres vues, sa propre tactique, Jaurès conclut à l'unité du Parti socialiste. Il place au-dessus de sa conception personnelle celle du socialisme organisé. Et il dit :

« Citoyens et amis, j'ai abusé de votre bienveillante attention et je ne me consolerais pas de brusquer ainsi ma démonstration, de la laisser incomplète, pour céder à Guesde

mon tour de parole, si je ne me disais qu'après tout, quels

que soient les dissentiments, quelles que soient les difficultés, quelles que soient les polémiques d'un jour, entre socialistes on se retrouve.

« Nous reviendrons, non plus pour batailler, non plus pour polémiquer, mais quand le Parti sera organisé, pour chercher ensemble, en loyaux camarades, quel est le meilleur moyen de servir les intérêts du Parti. Ah! on dit au Parti : « Restez isolés, restez à l'écart, ne vous mêlez pas à l'action « gouvernementale; tenez-vous aussi loin que possible de « l'Etat bourgeois. »

« Et moi je vous dis que toutes les grandes révolutions ont été faites dans le monde parce que la société nouvelle, avant de s'épanouir, avait pénétré par toutes les fissures, par toutes ses plus petites racines, dans le sol de la société ancienne.

« L'autre jour, Kautsky, nous raillant un peu, nous disait : « Mais vous imaginez-vous conquérir le pouvoir gouverne- (( mental de l'Etat en conquérant portefeuille par porte- « feuille? C'est comme si, au temps de la Réforme, les pro- « testants s'étaient imaginés qu'ils allaient conquérir le « monde en conquérant un cardinal après l'autre, dans le « Sacré-Collège. »

« J'en demande pardon à Kautsky ; ce qui a fait la force des hérésies, des grandes révoltes de la conscience religieuse indépendante au xii^ et au xiii* siècles, ce qui fit ensuite la force de la Réforme, c'est précisément qu'elle a surgi en s'emparant d'une partie même du pouvoir de l'ancienne Eglise; c'est qu'il y a eu, au xvi^ siècle, une période où les fiidèles ne savaient plus au juste si leurs cardinaux, évêques ou moines, étaient restés avec le pape ou étaient allés avec Luther.

« L'Eglise l'a si bien senti, elle a si bien compris que le péril pour elle était dans cette pénétration, que l'ordre des jésuites, qui s'est constitué pour la sauver, s'est donné pour mot d'ordre de pénétrer partout et d'être, lui, impénétrable à tous.

« L'Eglise s'est sauvée pour des siècles en se fermant à l'action de la société nouvelle. Mais ce que l'Eglise a pu faire, la démocratie bourgeoise ne peut pas le faire ; elle ne pourra

se fermer; elle vous a laissé déjà pénétrer dans les municipalités.

« On parle des responsabilités qu'assume un ministre socialiste dans un ministère bourgeois ; mais est-ce que vos élus municipaux n'assument pas des responsabilités?

« Est-ce qu'ils ne sont pas une partie de l'Etat bourgeois? Mais le suffrage universel qui le nomme, il est réglé, il est limité par la loi bourgeoise.

« Et si je voulais triompher au point de vue intransigeant oiî se placent quelques-uns de vos amis, comme je pourrais vous rappeler que vous acceptez ainsi le pouvoir municipal d'un suffrage universel d'où la loi bourgeoise, en excluant les assistés ou les ouvriers errants, a exclu les plus pauvres des prolétaires; comme je pourrais vous dire que le maire socialiste, tout socialiste qu'il est, peut être suspendu par le pouvoir central, et pour un an n'être pas rééligible; comme je pourrais vous dire qu'il accepte forcément parce qu'il est maire, d'appliquer, d'administrer un grand nombre de lois bourgeoises; comme je pourrais vous dire que s'il se produit des conflits violents dans vos rues, il est obligé, lui aussi, sous peine de laisser dire que le socialisme c'est le pillage et le meurtre, de faire appel à la force publique. »

Rien ne fait mieux ressortir la pureté des intentions, la grandeur d'âme de Jaurès que son attitude vis-à-vis du problème de la participation, préconisée en théorie et refusée en pratique. Jaurès soutenait un principe général, mais se refusait à toute œuvre de division sociailiste, à toute manœuvre politicienne.

- SgS - CHAPITRE VII

La Conception socialiste de Jaurès

Jaurès est considéré comme un idéaliste. Certes, il ne lui serait jamais venu à l'idée de répudier ce nom d'une signification supérieure. En effet, Jaurès était idéaliste par la grandeur et la noblesse de son caractère, par l'élan de son cœur et l'élévation de son esprit. Il l'était aussi par la force durable et solide de son enthousiasme., Enfin, il l'était par la portée qu'il attribuait aux idées.

Mais, philosophiquement parlant, il serait injuste d'enfermer l'infinie complexité de la pensée de Jaurès dans un terme d'école par trop étroit et exclusif. Jaurès n'aimait pas ces sortes de prisons intellectuelles qui éliminent l'horizon et rendent impossible tout essor libre de l'esprit. Aux systèmes figés il préférait de vastes synthèses qui réconcilient les contraires.

On désigne par idéaliste, dans la théorie de la connaissance, celui qui nie l'existence du monde. Or, Jaurès, comme nous l'avons montré, affirmait la réalité du monde sensible. Dans le domaine de la philosophie de l'Histoire, on dit idéaliste celui qui déduit les événements historiques des idées et des opinions de fortes individualités, celui qu'on peut appeler partisan de la conception intellectualiste ou héroïque de l'histoire. Or, Jaurès était trop imprégné de l'esprit réaliste et trop panthéiste pour abandonner la destinée humaine à l'arbitraire individuel ou individualiste.

Fidèle à son principe constant, Jaurès cherchait l'unité, la synthèse de la conception idéaliste et de ia conception matérialiste du socialisme.

Dans sa discussion publique avec Paul Lafargue sur V Idéalisme et le Matérialisme dans la conception de l'Histoire, il veut montrer que « la conception matérialiste de l'histoire n'empêche pas son interprétation idéaliste ». Et Jaurès défend Marx, qu'il connaissait peut-être mieux que certains repré-

sentants du marxisme français — car les sources directes lui étaient accessibles — contre toutes sortes de fausses interprétations. Selon lui, Marx ne réduit pas « tout phénomène de conscience à de simples groupements de molécules matérielles ».

« Ce n'est pas non plus ce que l'on appelle parfois le matérialisme moral, c'est-à-dire la subordination de toute l'activité de l'homme à la satisfaction des appétits physiques et à la recherche du bien-être individuel. Au contraire, si vous vous rappelez comment, dans son livre sur le Capital, Marx traite la conception utilitaire anglaise, si vous vous rappelez comment il parle avec dédain, avec mépris de ces théoriciens de l'utilitarisme comme Jérémie Bentham, qui prétendent que l'homme n'agit toujours qu'en vue d'un intérêt personnel consciemment recherché par lui, vous verrez qu'il n'y a rien de commun entre ces dejjax doctrines. Bien mieux, c'est l'inverse; car précisément parce que Marx estime que les modes mêmes du sentiment et de la pensée sont déterminés dans l'homme par la forme essentielle des rapports économiques de la société où il vit; par là Marx fait intervenir dans la conduite de l'individu des forces sociales, des forces collectives, des forces historiques, dont la puissance dépasse celle des mobiles individuels et égoïstes. Ce qu'il entend, c'est ce qu'il y a d'essentiel dans l'histoire, ce sont les rapports économiques, les rapports de production des hommes entre eux.

« C'est selon que les hommes sont rattachés les uns aux autres par telle ou telle forme de la société économique qu'une société a tel ou tel caractère, qu'elle a telle ou telle conception de la vie, telle ou telle morale, et qu'elle donne telle ou telle direction générale à ses entreprises. De plus, suivant Marx, ce n'est pas selon une idée abstraite de justice, ce n'est pas selon une idée abstraite du droit que les hommes se meuvent : ils se meuvent, parce que le système social formé entre eux, à un moment donné de l'histoire, par les relations économiques de production, est un système instable qui est obligé de se transformer pour faire place à d'autres systèmes; et c'est la substitution d'un sys-

tème économique à un autre, par exemple de l'esclavage à ranthropophagie, c'est cette substitution qui entraîne, par une ccirespondance naturelle, une transfortmation équivalente dans les conceptions politiques, morales, esthétiques, scientiiiques et religieuses : en sorte que, selon Marx, le ressort le plus intime et le plus profond de l'histoire, c'est le moae d'organisation des intérêts économiques.

« Jue nom de matérialisme économique s'explique donc en ce que l'homme ne tire pas de son cerveau une idée toute faite de justice, mais qu'il se borne à réfléchir en lui, à réfléchir dans sa substance cérébrale les rapports économiques de production.

« En regard de la conception matérialiste, il y a la conception idéaliste sous des formes multiples. Je la résumerai ainsi : C'est la conception d'après laquelle l'humanité, dès son point de départ, a, pour ainsi dire, une idée obscure, un pressentiment premier de sa destinée, de son développement.

(( Avant l'expérience de l'histoire, avant la constitution de tel ou tel système économique, l'humanité porte en ellemême une idée préalable de la justice et du droit, et c'est cet idéal préconçu qu'elle poursuit, de forme de civilisation en forme supérieure de civilisation ; et quand elle se meut, ce n'est pas par la transformation mécanique et automatique des modes de la production, mais sous l'influence obscurément ou clairement sentie de cet idéal.

« En sorte que c'est l'idée elle-même qui devient le principe du mouvement et de l'action, et que bien loin que ce soient les conceptions intellectuelles qui dérivent des faits économiques, ce sont les faits économiques qui traduisent peu à peu, qui incorporent peu à peu dans la réalité et dans l'histoire l'idéal de l'humanité. »

Ainsi sont écartées dédaigneusement et justement toutes les objections vulgaires contre le marxisme qui abaissent cette grande et subtile conception de la vie sociale à une sorte de socialisme de ventre ramenant toute la complexité de la vie à une question d'intérêt matériel. « Marx fait intervenir dans la conduite de l'individu des forces sociales, des forces collectives, des forcés historiques, dont la puissance dépasse

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celle des mobiles individuels et égoïstes ». Jaurès relève ainsi le sens profond du marxisme, qui est avant tout ime philosophie sociale, une philosophie collectiviste, ayant pour point de départ non l'individu isolé et égoïste, mais l'organisation sociale. Il y a plus. Marx n'étudie pas, à la manière des sociologues bourgeois, la société en général, et ne fait pas, comme Taine, dépendre l'individu du milieu général. Non. Il examine la société historiquement déterminée, exactement circonscrite : la société esclavagiste, la société féodale et surtout la société capitaliste, dont il découvre le secret.

Jaurès voit juste quand il explique que Marx n'admet pas que les hommes se meuvent « selon une idée abstraite de justice » ou de droit. C'est le fond même de la doctrine: le ressort le plus intime de l'histoire est « le mode d'organisation des intérêts économiques » ou, comme disent plus exactement les marxistes, « le mode de production », ou « la croissance des forces productives de la société ».

C'est une chose infiniment plus complexe que « l'intérêt égoïste et matériel des individus ».

L'intérêt égoïste et matériel est simple et connu : toujours plus de richesse et plus de puissance, et ainsi plus de moyens d'action et de jouissance. Mais le mode de production est autre chose. Pour le connaître, il faut connaître tout le système des « forces sociales », l'anatomie et la physiologie. de l'histoire, l'économie et la politique des sociétés humaines.

Rien n'est moins simpliste que la conception matérialiste de l'histoire, dont Jaurès définit exactement et largement le sens profond.

Les conceptions matérialiste et idéaliste de l'histoire paraissent exclusives l'une de l'autre. Tel n'est pas l'avis de Jaurès. Il prétend que « dans la conscience contemporaine elles sont à peu près confondues et réconciliées ». En effet, « il n'y a pas un seul idéaliste qui ne convienne qu'on ne pourrait réaliser un idéal supérieur de l'homme sans une transformation préalable de l'organisme économique ». D'autre part, les adeptes du matérialisme économique font appel à l'idée de la justice et du droit. La société communiste de demain sera non seulement « la conséquence fatale de l'évolution économique », mais « une réalisation plus haute de la justice et diî

droit ». Il est vrai que Marx n'a que « des railleries pour ceux qui font un appel — exclusif, aurions-nous ajouté — à l'idée pure de justice ». Néanmoins Jaurès croit réalisable la conciliation entre les deux conceptions. Il la voit s'opérer dans l'histoire de la pensée elle-même. Et il croit pouvoir constater que « depuis quatre siècles, depuis la Renaissance, c'est la conciliation, la synthèse des contraires et même des contradictoires ». Il trouve dans cet effort constant vers la conciliation de la conception idéaliste et matérialiste « la marque, la caractéristique de tout le mouvement philosophique et intellectuel ».

« La Renaissance se trouvait devant une sorte de contradiction en apparence insoluble : l'esprit chrétien persistant et l'esprit de l'antiquité réveillé. Or, l'esprit de l'antiquité, c'était le culte, mieux que l'acceptation : l'adoration de la nature; l'esprit chrétien, c'était la condamnation, la négation de la nature.

« En sorte que les hommes pensants, au sortir du moyen âge, se sont trouvés en face d'un héritage intellectuel contradictoire, d'un dualisme à concilier, à ramener à l'unité. »

« Le développement continu des sciences exactes semblait aggraver le conflit. Grâce aux études exactes, mathématiques et mécaniques, la nature elle-même perdait avec « le prestige de beauté » , son « apparence de vie intérieure et divine » , et devenait une simple trame de causes et d'effets. Descartes se renferme et s'isole dans l'intérieur de sa conscience (Cogito, ergo sum). Il croit arriver ainsi à la certitude. Pourtant, « il retrouve l'idée de Dieu » . Mais, après « avoir traversé l'état d'esprit chrétien, il ne s'en sert que pour fonder la science positive, expérimentale et déductive «.

« Dans Leibniz, vous voyez la même tentative pour ramener à l'unité l'homme et la nature, en montrant partout, jusque dans les forces purement matérielles, jusque dans cette table, jusque dans ce sol sur lequel nous marchons, quelque chose d'analogue à l'esprit; le désir, le sens même de la beauté, des rapports harmonieux, mathématiques et certains, dans les lois de la physique et les combinaisons de la chimie. C'est la même conciliation entre l'universel déterminisme et l'universelle liberté.

« D'un côté il affirme qu'il n'y a pas dans le monde un 'ieul mouvement qui ne soit lié à l'infini à d'autres mouvements.

« Le mouvement que je détermine en ce moment dans l'atmosphère par l'émission de la voix est la suite d'innombrables mouvements antérieurs, et ce mouvement lui-même sera, répercuté à l'infini, ébranlant imperceptiblement la muraille même de cette enceinte, par elle l'atmosphère extérieure, et par là se transmettant sous des formes obscures que nous ne pouvons suivre mais que rien n'arrête ; de telle sorte que nous ne pouyons produire un seul mouvement, déplacer un seul grain de sable sans modifier l'équilibre de l'univers tout entier. Mais en même temps que cette liaison des mouvements, des phénomènes, des faits est universelle et illimitée, il n'y a pas une seule force qui procède par la contrainte ; lorsqu'une boule de billard en choque une autre, cette dernière se met en mouvement; mais elle ne le fait que suivant certaines lois d'élasticité qui lui sont propres, qui résultent de sa contexture, et ce mouvement qui a l'air de venir du dehors, jaillit du dedans : il y a tout ensemble continuité et spontanéité absolue.

« Pour Spinoza, c'est la même conciliation entre la nature et Dieu, entre le fait et l'idée, entre la force et le droit.

« Pour Kant, vous le savez tous, le problème philosophique consiste expressément à trouver la synthèse des affirmations contradictoires qui s'offrent à l'esprit de l'homme : L'univers est-il limité ou infini? le temps est-il limité ou infini ? la série des causes est-elle limitée ou infinie ? tout est-il soumis à l'universelle et inflexible nécessité ? ou y a-t-il une part pour la liberté des actions humaines ?

« Autant de thèses et d'antithèses, de négations et d'affirmations, entre lesquelles hésite l'esprit.

« L'effort de la philosophie kantienne est tout entier dans la solution de ces contradictions, de ces antinomies fondamentales.

« Enfin c'est Hegel qui vient donner la formule de ce long travail en disant que la vérité est dans la contradiction : ceux-là se trompent, ceux-là sont les jouets d'une logique étroite, illusoire, qui affirment une thèse sans lui opposer la

thèse inverse. En fait, dans la nature, dans la réalité, les contraires se pénètrent; le fini, par exemple, et l'infini se pénètrent. Ce plateau est limité, c'est une surface restreinte et pourtant, dans la limite de cette surface, je puis tracer indéfiniment figures et figures ; en sorte que si vous vous bornez à affirmer la limitation de ce carré, vous ne dites qu'une part de 'la vérité, vous êtes dans l'erreur : il est tout ensemble fini et infini. »

Nous retrouvons de nouveau l'idée fondamentale de la conception jauressiste: celle de l'unité et de la pénétration universelles. On se trompe en séparant ce qui est rationnel de ce qui est réel, et « ce qui est réel de ce qui est rationnel ». On croit que l'idéal en se réalisant se diminue. C'est une idée fausse. « Tout ce qui est rationnel rentre nécessairement dans la vie ». Et « il n'y a pas une idée rationnelle qui ne soit traduite dans la réalité et il n'est pas une seule réalité qui ne puisse se ramener à une idée et recevoir une explication rationnelle ».

Nous tenons ici la célèbre formule de Hegel : Tout ce qui est est rationnel (« Ailes, was existîert ist vernuenftig »). Jaurès ne le dissimule pas. Et il dit :

« Je crois inutile de rappeler aux adeptes de la doctrine de Marx, que Marx a été le disciple intellectuel de Hegel; il le déclare lui-même, il Je proclame dans son introduction du Capital (et Engels, depuis quelques années, semble, par cette pente qui porte l'homme qui a longtemps vécu à revenir vers ses origines, s'appliquer à l'étude approfondie de Hegel lui-même). Il y a une application saisissante de cette formule des contraires, lorsque Marx constate aujourd'hui l'antagonisme des classes, l'état de guerre économique, opposant la classe capitaliste à la classe prolétarienne ; parce que cet antagonisme est né sous le régime capitaliste, sous un régime de guerre et de division, il prépare un régime nouveau de paix et d'harmonie. Selon la vieille formule d'Héraclite que Marx se plaît à citer : « La paix n'est qu'une « forme, qu'un aspect de la guerre ; la guerre n'est qu'une « forme, qu'un aspect de la paix. II ne faut pas opposer « l'une à l'autre; ce qui est lutte aujourd'hui est le com- « mencement de la réconciliation de demain. »

Jaurès soutient « l'identité des contraires » qui est caractéristique de la pensée moderne. Et il la retrouve dans la conception marxiste. En effet, qu'enseigne le marxisme? L'humanité a été jusqu'ici conduite, pour ainsi dire, par la force inconsciente de il'histoire. Les hommes ne se meuvent pas d'eux-mêmes : ils s'agitent et l'évolution économique le? mène. « L'humanité a été, en quelque sorte, tomme un passager endormi qui serait porté par le cours d'un fleuve sans contribuer au mouvement, ou du moins sans se rendre compte de la direction, se réveillant d'intervalles en intervalles et s'apercevant que le paysage a changé. »

Mais le socialisme, selon Marx lui-même, ouvre une nouvelle ère de conscience. L'humanité passe du régime de la dure nécessité au « régime de la liberté ».

« Eh bien, lorsque sera réalisée la révolution socialiste, lorsque l'antagonisme des classes aura cessé, lorsque la communauté humaine sera maîtresse des grands moyens de production selon les besoins connus et constatés des hommes, alors l'humanité aura été arrachée à la longue période d'inconscience où elle marche depuis des siècles, poussée par la force aveugle des événements, et elle sera entrée dans l'ère nouvelle oii l'homme, au lieu d'être soumis aux choses, réglera la marche des choses. Mais cette ère prochaine de pleine conscience et de pleine clarté, elle n'a été rendue possible que par une longue période d'inconscience et d'obscurité.

« Si les hommes, à l'origine incertaine de l'histoire, avaient voulu délibérément régler la marche des événements et des choses, ils auraient contrarié simplement le cours de ces événements, ils auraient gaspillé les ressources de l'avenir, et pour avoir voulu agir trop tôt avec pleine conscience, ils se seraient retiré le moyen d'agir jamais avec pleine conscience; comme l'enfant que l'on aurait appelé trop tôt à la vie pleinement consciente de la raison réfléchie, et en qui on n'aurait pas laissé se produire l'évolution inconsciente de la vie organique ;et des premières manifestations de la vie morale, pour avoir été un penseur à la première heure de la vie, aurait été incapable de penser ensuite. »

Jaurès se demande « si l'on ne peut pas, si l'on ne doit pas, sans manquer à l'esprit même du marxisme, pousser

plus loin cette méthode de conciliation des contraires, de synthèse des contradictoires )) et chercher « la conciliation fondamentale du matérialisme économique et de l'idéalisme ».

Cette conciliation, Jaurès ne la veut pas mécanique et artificielle. Il ne veut pas mettre la conception matérialiste d'un côté d'une cloison, et la conception idéaliste de l'autre. ' Il prétend qu' « elles doivent se pénétrer l'une l'autre comme se pénètrent, dans la vie organique de l'homme, la mécanique cérébrale et la spontanéité consciente ».

« Je idis qu'il n'y a pas dans le cerveau un seul mouvement qui ne corresponde d'une façon claire ou obscure à un état de conscience, et qu'il n'y a pas un seul état de conscience qui ne corresponde à un mouvement cérébral. Et si l'on pouvait ouvrir le cerveau et suivre l'infinie délicatesse des mouvements qui s'y produisent, s'y déterminent et s'y enchaînent, on pourrait suivre par l'envers physiologique tout le travail psychologique de nos pensées, de nos conceptions, de nos volitions; et pourtant il y a là une singulière antinomie résolue par la vie sans que nous paraissions nous en douter. »

Nos idées actuelles sont déterminées par les idées antérieures, avec lesquelles elles ont des rapports logiques. Elles sont également provoquées par des intentions et des fins à réaliser dans l'avenir, de sorte que « ma pensée présente, en même temps qu'elle est déterminée par la série des pensées antérieures, semble provoquée par une idée d'avenir ».

Ce n'est pas le cas du développement physiologique, mécanique des mouvements cérébraux. Ici le présent n'est déterminé que par le passé.

« On dirait donc qu'il y a contradiction absolue entre le mode selon lequel fonctionne ma vie cérébrale et le mode selon lequel fonctionne le développement conscient de nos idées et de nos pensées.

« Et pourtant, quoiqu'il y ait antinomie apparente entre ces deux modes, entre ces deux points de vue, la synthèse est faite, la conciliation est faite, et il n'y a pas une seule de mes pensées qui ne corresponde à un mouvement cérébral comme il n'y a pas un seul mouvement cérébral qui ne corresponde au moins à un commencement de pensée. »

Il en est de même dans l'histoire. On peut expliquer en

même temps « tous les phénomènes historiques par la pure évolution économique », mais on peut aussi les expliquer (( par le désir inquiet, permanent que l'humanité a d'une forme supérieure d'existence ». Et Jaurès se trouve obligé de demander aux théoriciens du marxisme quelques explications :

« Marx dit : « Le cerveau humain ne crée pas de lui-même « une idée du droit qui serait vaine et creuse; il n'y a « dans toute la vie, même intellectuelle et morale, de l'hu- « manité qu'un reflet des phénomènes économiques dans « le cerveau humain ».

« Eh bien, je l'accepte. Oui, il n'y a dans tout le développement de la vie intellectuelle, morale, religieuse de l'humanité que le reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain; oui, mais il y a en même temps le cerveau humain, il y a par conséquent la préformation cérébrale de l'humanité.

(( L'humanité est le produit d'une longue évolution physiologique qui a précédé l'évolution historique, et lorsque l'homme, selon cette évolution physiologique, a émergé de l'animalité immédiatement inférieure, il y avait déjà dans le premier cerveau de l'humanité naissante des prédispositions, des tendances. »

Quelles étaient-elles, ces tendances ? Il y avait « les sensations désintéressées » esthétiques et morales. Aux rangs inférieurs de l'animalité, la vue et l'ouïe, les deux véhicules des sensations désintéressées, sont peu développées. A mesure que les sens supérieurs se développent « l'univers pénètre dans l'animalité sous une autre forme que celle de la lutte pour la vie ». C'est déjà le besoin, la joie, l'éblouissement de la lumière, l'enchantement de la mélodie et de l'harmonie. « L'univers entre dans l'animal comme un roi. »

Outre ces facultés esthétiques, il y avait dans l'hommeanimal celle « de saisir le général dans le particulier, de démêler la ressemblance générique à travers les diversités individuelles ». En un mot, la faculté de raisonner.

A côté de lui, l'homme-animal voit des semblables. Et il s'éveille en lui un premier instinct de sympathie. Il sent et il devine les joies et les douleurs des autres. « Dès le début de la vie, à côté de l'égoïsme brutal on trouve ce sentiment

sympathique préparant la réconciliation fraternelle de tous les hommes ».

Enfin, dès le début de sa vie, l'homme a « ce qu'on peut appeler le sens de V unité ». L'homme est dès la première heure « un animal métaphysicien ». Car l'essence même de la métaphysique, c'est « la recherche de l'unité totale dans laquelle seraient compris tous les phénomènes et enveloppées toutes les lois ». C'est ainsi qu'est né le langage, avec « ses hiérarchies de mots » qui ne font que représenter des hiérarchies d'idées « s'enveloppant les unes les autres ».

Jaurès accorde à Marx que tout le développement ultérieur ne sera que le réfléchissement des phénomènes économiques dans le cerveau, mais il demande la reconnaissance de ce fait que des forces fondamentales du cerveau interviennent dans la vie économique par le sens esthétique, par la sympathie et par le besoin de l'unité.

« Remarquez, encore une fois, que je ne juxtapose pas les facultés intellectuelles aux forces économiques, que je ne veux pas reconstituer ce syndicat de facteurs historiques que notre ém'inent ami Gabrielle Deville a dispersé avec tant de vigueur il y a quelques mois. Non, je ne veux pas cette juxtaposition, mais je dis qu'il est impossible que les phénomènes économiques constatés pénètrent dans le cerveau humain sans y mettre en jeu ces ressorts primitifs que j'analysais tout à l'heure. Et voilà pourquoi je n'accorde pas à Marx que les conceptions religieuses, politiques, morales ne sont qu'un reflet des phénomènes économiques : il y a dans l'homme une telle pénétration de l'homme même et du milieu économique qu'il est impossible de dissocier la vie économique et la vie morale ; pour les subordonner l'une à l'autre, il faudrait d'abord les abstraire l'une de l'autre; or, cette abstraction est impossible : pas plus qu'on ne peut couper l'homme en deux et dissocier en lui la vie organique et la vie consciente, on ne peut couper l'humanité historique en deux et dissocier en elle la vie idéale et la vie économique. Telle est ma thèse, dont je trouve la confirmation partielle dans la philosophie grecque. »

Les Grecs ont réuni d'un même coup d'œil et dans une même conception les phénomènes économiques et les phéno-

mènes naturels. Dans Heraclite, le mot Kosmos formule tout à la fois l'ordre du monde résultant de la conciliation des contraires, et l'ordre dans la cité, résultant de la conciliation des factions. « C'est d'une seule vue que les penseurs grecs saisissent l'ordre du monde se débrouillant du chaos social ».

Jaurès tente ensuite une critique téléologique de la conception matérialiste de l'histoire, qui paraît exclure la notion de finailité, de progrès.

« Il ne suffit pas de dire qu'une forme de la production succède à une autre forme de la production ; il ne suffit pas de dire que l'esclavage a succédé à l'anthropophagie, que le servage a succédé à l'esclavage, que le salariat a succédé au servage, et que le régime collectiviste ou communiste succédera au salariat. Non, il faut encore se prononcer. Y a-t-il évolution ou progrès ? Et s'il y a progrès, quelle est l'idée décisive et dernière à laquelle on mesure les diverses formes du développement humain ? Et encore, si l'on veut écarter comme trop métaphysique cette idée de progrès, pourquoi le mouvement de l'histoire a-t-il été ainsi réglé de forme en forme, d'étape économique en étape économique, de l'anthropophagie à l'esclavage, de l'esclavage au servage, du servage au salariat, du salariat au régime socialiste, et non pas d'une autre façon ? Pourquoi, en vertu de quel ressort, je ne dis pas en vertu de quel décret providentiel, puisque je reste dans la conception matérialiste et positive de l'histoire, mais pourquoi, de forme en forme, le développement humain a-t-il suivi telle direction et non pas telle autre ? »

La raison en est simple si on admet, avec Jaurès, « l'action de l'homme comme homme », l'action des forces fondamentales de l'homme: le sens de beauté, la sympathie et l'intelligence. Les rapports économiques de production s'adressent à des hommes. De ce fait, les contradictions et les oppositions sont fatailes. Spinoza et Hegel l'ont constaté en faisant ressortir la fragilité de tout régime tyrannique obligé de traiter comme des instruments inertes des hommes qui, quels qu'ils soient, « ne pensent jamais descendre à l'inertie des machines matérielles » (ces expressions sont celles de Hegel). Et fidèle à sa méthode à la fois idéaliste, humaine

et objective, Jaurès concentre son attention sur les contradictions résultant de la nature humaine elle-même et non, comme Marx, de la nature des forces sociales en lutte. L'homme-animal s'oppose à l'homme-machine. Une réaction automatique des forces humaines se produit contre l'abaissement de l'homme par les forces mécaniques aveugles. L'anthropophagie était contradictoire. Car en faisant égorger Innomme par l'homme, elle faisait violence à l'instinct de sympathie. L'esclavage ménageait mieux et blessait moins cet instinct fondamental. On peut raisonner de même pour le sei-vage et pour le salariat. Ainsi tout le mouvement de l'histoire résulte « de la contradiction essentielle entre l'homme et l'image qui est fait de l'homme )). On formulerait la pensée de Jaurès en disant que la contradiction fondamentale de l'histoire est celle de l'homme compris comme un orgianisme vivant et de l'homme traité en mécanisme soumis à des pressions inhumaines.

Aucun marxiste ne s'opposerait à cette nouvelle description du processus social. Elle est exacte et originale. Marx luimême, en critiquant le régime capitaliste, montre le rôle du prolétaire comme « appendice » à la machine, comme automate travaillant à produire la plus grande quantité de plusvalue. Et il cite Aristote parlant de l'esclave antique comme d'un instrument parlant. .

Marx n'exclut pas l'homme et toutes ses facultés. Mais il trouve ce point de vue trop général, trop élevé, et, par conséquent, de valeur explicative moindre pour les phénomènes particuliers de la vie sociale. Les facultés dont parle Jaurès sont incontestables. Elles agissent d'une façon permanente et efficace. Mais leur permanence, leur constance même les prive de la faculté d'expliquer le passage d'une étape à une autre de l'histoire. Pourquoi l'anthropophagie a-t-elle cédé la place à l'esclavage, l'esclavage au servage et le servage au salariat ? On répondra qu'il y eut accumulation, développement du sens esthétique, de la sympathie et de l'intelligence. Mais comment expliquer cette accumulation? Et surtout quelle fut la marche concrète et particulière de l'évolution historique ? Quelles sont les forces sociales particulières mises en mouvement ?

Jaurès a raison lorsqu'il s'agit de construire un système de philosophie intégrale de l'histoire et de la sociologie. Tout doit être alors pris en considération. Aucune parcelle de vérité ne doit être négligée. Tous les ressorts humains entrent alors en action. La nature et le jeu de nos facultés, leur influence et leur développement doivent être étudiés et évalués.

Mais, pour expliquer la transformation sociale, la méthode de Marx, que Jaurès accepte et applique brillamment dans s*^n œuvre historique, est sans doute plus efficace. Elle nous aide à diécouvrir toute une série de forces concrètes, des classes sociales et des phénomènes économiques, qui résolvent bien des « énigmes » historiques et nous fournissent un moyen sûr de prévision et souvent un critère d'action.

D'ailleurs, Jaurès lui-même, avec son impartialité habituelle, reconnaît que Marx n'a pas éliminé le facteur humain tout en laissant à d'autres le soin d'en approfondir l'analyse. Il dit:

« Mais, pour revenir à la question économique, est-ce que Marx lui-même ne réintroduit pas dans sa conception historique l'idée, la notion de l'idéal, du progrès, du droit? Il n'annonce pas seulement la société com^muniste com.me la conséquence de la société capitaliste : il montre qu'en elle cessera enfin cet antagonisme des classes qui épuise l'humanité; il montre aussi que pour la première fois la vie pleine et libre sera réalisée par l'homme, que les travailleurs auront tout ensemble la délicatesse nerveuse de l'ouvrier et la vigueur tranquille du paysan, et que l'humanité se dressera, plus heureuse et plus noble, sur la terre renouvelée.

« N'est-ce pas reconnaître que Je mot de justice a un sens, même dans la conception matérialiste de l'histoire ? et la conciliation que je vous propose n'est-elle pas, dès lors, acceptée de vous ? »

A l'appui de sa thèse. Jaurès aurait pu citer les statuts de l'Internationale composés par Marx et dont voici un article :

« Le Congrès de l'Association internationale des Travailleurs, tenu à Genève le 3 septembre 1866, déclare que cette Association, ainsi que toutes les Sociétés ou individus y adhérant, reconnaîtront comme devant être la base de leur

conduite envers tous les hommes la Vérité, la Justice, la Morale, sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité. » (i).

Cet esprit de conciliation, Jaurès l'applique également dans son action pratique. Il concilie l'action réformatrice avec l'action révolutionnaire, l'action parlementaire avec l'action syndicale : en un mot, l'évolution avec la révolution. Jaurès veut le socialisme total, intégral, universel et humain.

Dans cette œuvre de conciliation, Jaurès se trouva entravé et combattu — violemment avant l'unité socialiste — par le Parti Çuvrier Français, viilgo les « guesdistes ». Jaurès n'aimait pas Ja polémique. Il répugnait à tout ce qui n'était pas action positive et créatrice. Mais il fut obligé, surtout sous le Gouvernement Waldeck-Rousseau-Millerand qu'il soutenait, de défendre sa tactique de collaboration avec le parti républicain. Et il iîe fit en termes très mesurés, en exposant les idées directrices de sa tactique. Il profita d'une élection à Lille pour critiquer la tactique « guesdiste ».

« Mais il reste vrai qu'à Lille et dans la région du Nord a éclaté d'une façon déplorable la contradiction de pensée qui perdra le Parti Ouvrier Français. // a deux conceptions rigoureusement opposées du mouvement social. De ces deux conceptions opposées dérivent deux tactiques contraires. Le Parti Ouvrier Français à Lille recourt successivement, et dans un très faible espace de temps, à deux tactiques; et, comme elles sont inconciliables, il est clair qu'elles se paralysent et qu'elles le paralysent.

(( D'un côté, le Parti Ouvrier Français interprète la lutte de classe dans le sens le plus étroit, si nettement répudié par Marx. Il déclare volontiers qu'en dehors du prolétariat proprement dit, toutes les forces sociales ne forment qu'un bloc réactionnaire. Il affecte de ne pas distinguer entre les diverses catégories de classes possédantes et entre les divers partis. Il met sur le même plan, il coud dans le même sac les réactionnaires, les modérés, les radicaux socialistes. Il affirme qu'entre les cléricaux et les démocrates même d'extrême gau-

(r) Voir Un peu d'Histoire, par Ch. Rappoport, i" volume de l'Encyclopédie Socialiste.

che, le peuple ouvrier n'a aucune différence à faire. Et même, comme les radicaux démocrates pourraient surprendre plus aisément, par quelques formules de progrès social, la confiance populaire, c'est eux que l'on dénonce avec le plus de virulence. Voilà un des aspects de la pensée du Parti Ouvrier Français, voilà une de ses tactiques. C'est celui qui a joué à Lille au premier tour de scrutin.

« Mais il y a un autre aspect, et il y a une autre tactique. Foncièrement, malgré l'affectation d'intransigeance de dasse, les ouvriers socialistes du Nord adhérents au Parti Ouvrier Français sont républicains, démocrates et anticléricaux. Ils savent que la République est, au moins en France, une force populaire, une condition du progrès ; et ils sentent aussi qu'elle est un commencement de socialisme, et la forme politique du collectivisme. Ils sont démocrates : ils tiennent passionnément à l'égalité des droits politiques, au suffrage universel, à la portion de souveraineté que le peuple peut conquérir dans les municipalités, dans les Conseils généraux, au Parlement. Enfin, ils veulent arracher à l'Eglise sa puissance politique, ses privilèges sociaux, sa dotation budgétaire. Ils veulent l'exclure de tous les services publics, de l'enseignement, de l'assistance, et la réduire à être une association privée, jusqu'à ce que le progrès des lumières, l'influence de l'éducation publique laïque et le relèvement social des opprimés aient séché peu à peu des habitudes et des croyances qui ont encore des racines tenaces dans le prolétariat comme dans la bourgeoisie.

« Parce qu'ils sont républicains, démocrates, anticléricaux, ils ont de grands intérêts communs avec les partis' non socialistes qui veulent maintenir la République, développer la démocratie, combattre le privilège de l'Eglise. Ils font donc nécessairement une différence entre les partis qui soutiennent et les partis qui combattent la République, la démocratie, le libre examen. Et voilà la seconde conception sociale du Parti Ouvrier. Cette conception, il l'a affirmée par ses actes, lorsqu'il a conquis la municipalité de Lille avec le concours des radicaux. Il l'affirmait encore au second tour de scrutin lorsqu'il faisait appel, au nom de la République, aux suffrages des radicaux mis en minorité au premier tour. A Bor-

deaux, le Parti Ouvrier Français parle de « solidarité républicaine ». A Lille, il fait appel au second tour aux vrais républicains. Mais que signifie cette solidarité ? Et en vertu de quel droit fait-on cet appel ? »

Jaurès a absolument raison lorsqu'il déclare que l'idée que « toutes les forces sociales ne forment qu'un bloc réactionnaire » a été nettement répudiée par Marx. Cette idée hantait l'esprit de Lassalle, et surtout de son successeur Schweitzer, accusé, par Bebel, non sans raison, de faire le jeu de la réaction et de Bismarck. Marx, au contraire, proclame dans son Manifeste que le prolétariat doit parfois soutenir « les ennemis de ses ennemis », la bourgeoisie industrielle contre la réaction féodale et terrienne. Mai^x combat la thèse de Lassalle dans sa Lettre sur l'Unité socialiste en Allemagne.

Jaurès sait que les prolétaires du Nord, la force principale du (( gucsdisme », sont foncièrement républicains et démocrates. Comme le déclarait Delory au Congrès de Toulouse, ils se prononcent toujours pour les républicains contre les réactionnaires. Et Jaurès signale la contradiction réelle qui existe entre la tactique des socialistes du Nord et les idées de Jules Guesde qui, à l'occasion, met au même niveau républicains et réactionnaires.

Si républicains et réactionnaires ne forment qu'un bloc, les socialistes doivent, dans leur tactique électorale, agir en conséquence.

J'ai demandé en vertu de quel principe le Parti Ouvrier Français faisait appel, au second tour, aux républicains radicaux. Comment les discerne-t-il tout à coup dans la mêlée, après avoir déclaré qu'ils sont indiscernables, confondus dans la même armée ennemie ? Et quel titre peut-il invoquer auprès d'eux pour les appeler à lui ? Il leur dit : « Vous êtes républicains et démocrates; nous sommes républicains et démocrates: vous devez voter pour nous. » Mais les radicaux; et républicains bourgeois ne peuvent voter pour des socialistes qu'en faisant abstraction des antagonismes de classe. Ils ne le peuvent qu'en se détachant du bloc réactionnaire. Ils ne le peuvent qu'en proclamant qu'il y a plus d'intérêt pour eux, républicains bourgeois, à voter pour des républicains, m.ême socialistes, que pour des non-républicains, même bourgeois. Les socialistes qui les appellent supposent donc que la masse bourgeoise peut se dissocier. Ils supposent donc que chez une partie au moins des républicains bourgeois l'antagonisme de classe, si puissant qu'il soit, peut être vaincu par des forces d'union, par la solidarité républicaine let démocratique. Ou l'appel du second

tour lancé par le Parti Ouvrier Français n'a pas de sens, ou il a celui-là. Et il est absolument contraire aux formules intransigeantes du premier tour.

Encore une fois, ces contradictions n'excusent pas l'attitude des radicaux lillois, qui, eux, ont commis la contradiction suprême: celle daffimer la République et de la livrer ensuite par ressentiment de quelques outrages électoraux, les plus vains de tous.

Mais la question électorale est secondaire pour Jaurès. Il est préoccupé d'un problème infiniment plus grave : celui des réformes.

« La classe ouvrière veut des réformes, j'entends des réformes prochaines, immédiates. Elle en a besoin pour vivre, pour ne pas fléchir sous le fardeau, pour aller d'un pas plus ferme vers l'avenir. Elle a besoin de lois d'assistance; elle a besoin que sa force de travail soit protégée; elle a besoin que la loi ramène à des proportions humaines la durée quotidienne du labeur. Elle a besoin que l'âge d'admission des enfants dans les usines soit élevé, pour qu'ils puissent recevoir une assez haute culture. Elle a besoin que l'inspection du travail soit plus sérieusement soumise à l'action du prolétariat luimême. Elle a besoin que la puissance sociale et légale des Syndicats soit renforcée, qu'ils deviennent de plus en plus les représentants du droit de la classe ouvrière. Elle a besoin que des institutions sociales d'assurance contre la maladie, la vieillesse, l'invalidité, le chômage, soient établies. Elle a besoin d'être introduite peu à peu, comme classe, dans la puissance économique, dans la propriété.

« Et elle aura tm grand intérêt, si les services capitalistes. mines, chemins de fer, sont nationalisés, à obtenir que les Syndicats ouvriers et les grandes corporations soient associés à l'Etat dans la gestion et le contrôle des nouveaux services publics. Elle aura un grand intérêt à être représentée de droit, par ses Syndicats, dans les Conseils d'administration des six mille Sociétés anonymes, civiles ou commerciales, qui détiennent le grand commerce et la grande industrie. Elle aura intérêt à exiger, à obtenir qu'une partie des actions soit réservée de droit, en toute entreprise, aux organisations ouvrières, afin qu'ainsi, peu à peu, le prolétariat pénètre au centre même de la puissance capitaliste, et que la société nouvelle sorte de l'ancienne avec cette force irrésistible d' « évolution révolutionnaire » dont a parlé Marx, n

Le Parti Ouvrier Français ne méconnaît pas la valeur des réformes, bien que, dans le feu de la polémique, des paroles amères contre toute réforme échappent parfois à son chef, Jules Guesde. En réalité, l'organisation de Guesde, la plus forte de toutes les organisations socialistes de France, réclamait et acceptait toutes les réformes, même les « réformettes ». Mais — et en cela elle avait indiscutablement raison — elle se refusait à substituer l'œuvre réformatrice dans les cadres du régime capitaliste à l'organisation et à la propagande purement socialistes. Autrement dit, le Parti Ouvrier était « poicr les réformes contre le réformisme », comme doctrine.

Jaurès, au contraire, espérait briser les cadres mêmes de la société capitaliste en la faisant envahir de toutes parts par l'esprit socialiste. Nous retrouvons là, une fois de plus, son idée fondamentale de l'unité, de la continuité et de la pénétration universelles. La société communiste prolonge la société capitaliste. La société capitaliste, pénétrée et saturée de réformes sociales, aboutit, par étapes, à la société communiste. Le socialisme se réaliserait ainsi « par l'influence grandissante de la classe ouvrière sur l'ensemble de la nation, par l'adhésion plus ou moins spontanée de la majorité de la nation aux réformes successivement proposées par la minorité socialiste ».

Jaurès combattait, vers 1900, la conception blanquiste de la Révolution. Connaissant à fond l'œuvre de Marx, il se réclamait habilement du fondateur du socialisme scientifique pour confirmer sa thèse de l'évolution révolutionnaire .

On sait que Marx lui-même était en lutte vers 1850 avec la fraction révolutionnaire allemande Willich-Schapper, qui voulait agir à la mode blanquiste, par des conspirations et des émeutes condamnées d'avance à la défaite. Et Marx leur disait: « Alors que nous attirons l'attention des ouvriers allemands sur l'état informe du prolétariat d'Allemagne, vous flattez de la façon la plus lourde le sentiment national et le préjugé corporatif des artisans allemands, ce qui, sans nul doute, est plus populaire. De même que les démocrates avaient fait du mot peuple un être sacré, vous en faites autant du mot prolétariat. Comme les démocrates, vous substituez à l'évolution révolutionnaire la phrase révolutionnaire ».

Marx adre«oait un autre reproche aux révolutionnaires qui, se souvenant trop bien des succès partiels des mouvements révolutionnaires de 1848, voulaient continuer : « A la place de la conception critique, la minorité (c'est-à-dire les révolutionnaires à la Willich-Schapper) en met une dogmatique, à la place de l'interprétation matérialiste l'idéaliste. Au lieu que ce soient les rapports véritables, c'est la simple volonté qui devient le moteur de la révolution. Tandis que nous disons aux ouvriers : « Il vous faut traverser quinze, vingt et cinquante ans de guerres civiles et de guerres entre peuples non seulement pour changer les rapports existants, mais pour vous changer vous-mêmes et vous rendre capables du pouvoir politique », vous dites au contraire: « Nous devons arriver tout de suite au pouvoir, ou sinon, alJer nous coucher. »

Ces lignes de Marx datent de 1850. Le fondateur de la nouvelle école socialiste ne varia jamais sur ce point. Il s'opposait à toute aventure révolutionnaire, à toute tentative prématurée de soulever les masses inconscientes et inorganisées. Embrassant d'un coup d'oeil génial l'ensemble des phénomènes sociaux, Marx attendait que le concours des choses se combinât avec l'initiative révolutionnaire des hommes. L'évolution économique et politique doit précéder la révolution pour lui faire donner son maximum d'efficacité. Et il est évident que lorsque Marx parlait de l'évolution révolutionnaire, il ne songeait nullement à substituer l'évolution à la révolution en rendant cette dernière inutile. Non, il voulait rendre seulement la révolution efficace. Il demandait qu'elle s'accomplît dans des conditions normales lui assurant un succès, devenu possible par la force des choses. Il reconnaissait à l'évolution elle-même une vertu révolutionnaire. La révolution violente, nécessaire, ne devait être que l'aboutissement de l'évolution.

Jaurès, sans le vouloir, força le sens des paroles de Marx en faisant de lui un simple évolufionniste. Mais il est clair que Jaurès eut raison d'opposer les vues de Marx à la théorie insurrectionnelle des « coups de main » en disant :

En somme, le mode de croissance de la démocratie, dans les Etats de l'Europe occidentale, a déconcerté et déconcerto toutes interventions

violentes des puissances cF oppression. Ce n'est pas par exjplosion soudaine que la démocratie prend possession des Etats et que le socialisme prend possession de la démocratie. Les^ lois par lesquelles, de 1860 à 1885, l'Angleterre a conquis à peu près le suffrage universel, sont aussi profondes que des révolutions, et pourtant, hors des érudits, nul n'en connaît Ja portée précise. C'est comme une floraison silencieuse. Le rôle nouveau des classes ouvrière et paysanne dans la vie nationale et gouvernementale italienne est aussi l'équivalent paisible d'une révolution : c'est un autre risorgimento. Et de même la poussée multiple du prolétariat français. Le tsarisme peut contrarier et amortir tous ces mouvements. Il peut, par sa diplomatie à la fois subtile et pesante, envelopper Je Gouvernement, mais il ne peut plus arrêter l'irrésistible mouvement des nations vers l'entière démocratie, et il'irrésistible croissance de la classe ouvrière dans les démocraties.

Ainsi l'obstacle qui, selon Marx, devait disparaître avant que la classe ouvrière fiit capable vraiment en Europe du pouvoir politique, n'a pas été brisé, mais il a été diminué ou tourné. Il a été diminué par la guerre de Crimée, qui a immobilisé pour de longues années l'autocratie russe, et qui a permis quatre ans après, en 1859, la résurrection de la nation italienne. Il a été tourné par la subtilité de l'histoire, qui a désarmé les défiances du tsarisme en suscitant un commencement de démocratie allemande sous les auspices de l'absolutisme prussien. Il est miné sur place par la force grandissante de la classe ouvrière et du libéralisme russes. Enfin, il est éludé et comme réduit à rien par la continuité même de la croissance démocratique er socialiste qui partout en Europe s'affirme sans crise de guerre.

L'idée de la continuité historique qui est à la base même du marxisme, héritier socialiste du saint-simonisme, concordait absolument avec les vues intimes, la conception philosophique de Jaurès lui-même. Et voilà pourquoi, malgré ses tendances idéalistes, Jaurès reste profondément réaliste, plus réaliste que certains représentants quasi-officiels du « marxisme français » qui empruntaient à Marx des formules toutes faites, dont souvent ils méconnaissaient le sens réel et profond.

C'est en s'appuyant et sur la conception marxiste et sur l'expérience historique que Jaurès combattait la théorie blanquiste des « minorités agissantes », initiatrices des révolutions :

« Ces grands changements sociaux qu'on nomme des révolutions ne peuvent pas ou ne peuvent plus être l'œuvre d'une minorité. Une minorité révolutionnaire, si intelligente, si énergique qu'elle soit, ne suffit pas, au moins dans les sociétés

modernes, à accomplir la révolution. Il y faut le concours, l'adhésion de la majorité, de l'immense majorité.

« Il se peut — c'est un difficile problème d'histoire à résoudre — qu'il y ait eu des périodes et des pays où la multitude humaine était si passive, si inconsistante que les volontés fortes de quelques individus ou de quelques groupes la façonnaient. Mais depuis la constitution des nations modernes, depuis la Réforme et la Renaissance, il n'y a presque pas un seul individu qui ne soit une force distincte. Il n'y a presque pas un individu qui n'ait ses intérêts propres, ses attaches au présent, ses vues d'avenir, ses passions, ses idées. Tous les individus humains sont donc depuis des siècles, dans l'Europe moderne, des centres d'énergie, de conscience, d'action. Et comme dans les périodes de transformation où les antiques liens sociaux se dénouent, toutes les énergies humaines sont équivalentes, c'est forcément la loi de la majorité qui décide. Une société n'entre dans une forme nouvelle que lorsque l'immense majorité des individus qui la composent réclame ou accepte un grand changement.

« Cela est évident pour la Révolution de 1789. Elle n'a éclaté, elle n'a abouti que parce que l'immense majorité, on peut dire la presque totalité du pays, la voulait. Qu'étaient les privilégiés, haut clergé et noblesse, en face du tiers état des villes et des communes ? Un atome: deux cent mille contre vingt-quatre millions ; un centième. Et encore le clergé et la noblesse étaient divisés, incertains. Il y a des privilèges que les privilégiés renoncent à défendre. Eux-mêmes doutaient de leurs droits, de leurs forces, et semblaient se livrer au courant. La royauté même, acculée, avait dû convoquer les Etats généraux, tout en les redoutant. »

Dans ma Révolution Sociale (IV* vol. de l'Encyclopédie socialiste) je suis arrivé aux mêmes conclusions en partant de prémisses purement marxistes. Ce sont les majorités qui font l'histoire telle qu'elle est. Les « minorités agissantes » sont utiles et nécessaires, mais à la condition qu'elles agissent dans le sens de l'évolution historique et qu'elles s'assurent l'adhésion, exprimée ou tacite, des majorités. Les minorités peuvent triompher par surprise. Mais les révolutions faites par les minorités sont, tôt ou tard, défaites par les majorités.

C'est ainsi que s'expliquent les désastres des minorités révolutionnaires de 1793, de 1848 et de la Commune de 1871, Jaurès a mille fois raison lorsqu'il démontre que le recours à la force des minorités apparentes du 14 juillet et du 10 août n'avait pas pour objet d' « imposer à la nation la volonté d'une minorité ». Toute la France acclama le 14 juillet. Toute la France ratifia le 10 aoiit. Le recours à la force fut « la vigoureuse sauvegarde des majorités ». Et le triomphe de la République de 1792 était dans « la logique même de la volonté générale ».

Et Jaurès conclut :

« Plus certainement encore, ce n'est pas par l'effort ou la surprise d'une minorité audacieuse, c'est par la volonté claire et concordante de l'immense majorité des citoyens, que s'accomplira la Révolution socialiste. Qui compterait sur la faveur des événements ou les hasards de la force et renoncerait à amener à nos idées l'immense majorité des citoyens renoncerait par là même à transformer l'ordre social. »

Jaurès cite pour appuyer sa thèse «les fortes paroles de Liebknecht père, qui expriment bien sa propre pensée :

Il ne faut pas demander : Es-tu salarié? mais : Es-tu socialiste?

Réduit aux salariés, le socialisme est incapable de vaincre. Compris par l'ensemble du peuple qui travaille et par l'élite morale et intellectueille de la nation, sa victoire est certaine.

Pourquoi dievons-nous maintenant subir la persécution infligée à nos amis ? Pourquoi sommes-nous soumis aux plus indécentes brutalités ?

Parce que nous sommes encore faibles.

Et pourquoi sommes-nous faibles ?

Parce que seule une petite partie du peuple connaît la doctrine socialiste.

Et nous devrions, nous qui sommes' faibles, accroître encore notre faiblesse en écartant de nous des miUiers d'hommes, sous prétexte que le hasard n'a pas fait d'eux les membres d'un groupe social déterminé ? L,a sottise serait ici trahison envers le Parti.

Ne pas resserrer, étendre, voilà quelle doit être notre devise. De plus en plus le cercle du socialisme doit s'élargir, jusqu'à ce que nous ayons converti la majorité de nos adversaires à être nos amis, ou que tout au moins nous les ayons désarmés.

Et la masse indifférente, qui dans les temps paisibles n'est d^aucun poids dans la balance politique, mais qui dans les temps d'agitation est la force décisive, doit être si largement éclairée sur les buts et

l'essence même de notre Parti qu'elle cesse de le craindre et qu'elle ne puisse plus être lancée contre nous comme la meute de la sorcière. Toutes les mesures législatives que, si l'occasion nous en est offerte, nous aurons à^ appuyer, doivent avoir pour but de prouver l'aptitude Hu socialisme à servir les intérêts communs, et de détruire les préjugés 'ourants contre nous.

Jaurès, commentant les paroles de Liebknecht, ajoute:

« Ainsi Liebknecht conçoit toute une période d'action législative où le socialisme fera, si je puis dire, ses preuves de large compréhension, où il apparaîtra aux plus aveugles: comme un parti d'intérêt général, et où il habituera ainsi tous les hauts esprits, toutes les nobles consciences, toute la petite bourgeoisie et les paysans, à le suivre jusqu'au bout de sa doctrine et de son idéal, sans répugnance et sans peur. Ce sera comme une propagande en action complétant la propagande de la parole. »

Et, pour résumer, Jaurès cite cette parole significative du même Liebknecht :

« La démocratie socialiste est le parti de Vensemhle du peuple, à l'exception de deux cent mille grands propriétaires, hobereaux, bourgeois et prêtres. »

Ici, un malentendu est possible. Le Parti socialiste n'est pas simplement un parti démocrate populaire. Il a pour base le prolétariat industriel et agricole. Mais il se trouve heweusement que l'intérêt du prolétariat est identique aux intérêts permanents de l'immense majorité de la nation. Le prolétariat est également le meilleur défenseur des libertés démocratiques, en dehors desquelles il ne saurait vivre ni s'organiser. Enfin, le prolétariat est le combattant le plus résolu du progrès social. Car sa situation fait qu'il n'a rien à perdre et tout à gagner. C'est la classe la plus révolutionnaire parce que l'intérêt de la possession ne le lie pas organiquement à la société actuelle.

En faisant du socialisme la chose de tous, nous avons raison dans un sens profond, pour l'avenir et pour les intérêts généraux du présent. Mais cette idée prête à confusion si l'on veut l'appliquer dès maintenant et à toutes les questions. L'esprit prolétarien s'émousse et cède la place à l'esprit petitbourgeois, qui reflète la situation économique équivoque des

petits propriétaires malheureux. Le petit bourgeois n'aime pas les abus de la société capitaliste, mais s'accommode bien avec elle si elle lui accorde des satisfactions personnelles sous forme de mesures protectionnistes contre la concurrence intérieure et extérieure du grand capital ou d'impôts sur les grands revenus.

Jaurès est partisan d'un Parti socialiste groupant indistinctement tous les adversaires de la propriété oligarchique, petits bourgeois aussi bien que prolétaires. Il compte sur la force des choses et sur la puissance de la propagande pour élargir l'horizon étroit de la petite bourgeoisie, éternellement ballottée entre deux peurs : celle de perdre son apparence d'indépendance économique et celle de se compromettre avec le prolétariat révolutionnaire.

La tactique prolétarienne « resserre » les cadres du Parti socialiste tandis que Jaurès cherche à les « élargir ». Mais, en cherchant à élargir indéfiniment nos cadres, nous risquons de perdre notre centre de gravité, notre colonne vertébrale ou notre force d'appui : le prolétariat révolutionnaire, et de subir le sort peu enviable du radicalisme bourgeois.

En citant Marx et Liebknecht, Jaurès ne cherchait pas à couvrir sa tactique évolutionniste et réformiste d'une autorité révolutiomiaire et à se donner des apparences d'intransigeance. Rien ne répugnait plus à la loyauté de Jaurès que cette mascarade. Il le dit courageusement :

« Je ne cite point ces magnifiques paroles pour couvrir d'une autorité révolutionnaire la politique socialiste que j'ai en vue. Le Parti socialiste serait bien misérable et bien lâche ai chacun de nous n'y disait pas toute sa pensée sans autre recours qu'à la raison.

« Non, nous n'avons pas besoin de l'autorité de personne, de la protection de personne, pour rechercher tout haut, avec le prolétariat lui-même, quel est le chemin le plus large, le plus lumineux, le plus doux et le plus rapide.

« Et, à vrai dire, je crois que, dans l'esprit même de Liebknecht, ces grandes idées si nobles et si pratiques tout ensemble étaient contrecarrées et obscurcies par trop d'idées différentes ou même opposées pour qu'elles aient pu surgir utilement et profondément. Je crois que l'heure est venue

de les méditer et d'en faire non plus l'heureux et brillant accessoire, mais le fond même et la substance de notre politique et de notre pensée. Je crois que si le Parti socialiste ne laissait pas ces grandes pensées à l'état de formule générale, s'il les réalisait en un programme précis d'évolution équitable et large vers un communisme bien défini, s'il donnait l'impression qu'il est à la fois généreux et pratique, ardent au combat et ami de la paix, très ferme contre les institutions iniques et décidé à les abattre méthodiquement, très conciliant aussi envers les personnes, il avancerait d'un demi-siècle la vraie Révolution sociale, celle qui serait dans les choses, dans les lois et dans les cœurs, non dans les formules et dans les mots, et il épargnerait à la grande œuvre de la Révolution prolétarienne l'écœurante et cruelle odeur de sang, de meurtre et de haine qui est restée attachée à la Révolution bourgeoise. »

Il est évident que Jaurès sentait le danger de confusion qui peut résulter d'une conception démocratique du socialisme embrassant toutes les classes et tous les individus qui souffrent, à un degré quelconque, du régime capitaliste et des survivances politiques et religieuses du passé.

Pour combattre ce danger, il comptait sur trois facteurs : la propagande strictement socialiste, V organisation d'un Parti socialiste indépendant des partis bourgeois bien que collaborant avec eux à il'occasion, et sur Valliance étroite avec les organisations purement ouvrières.

Jaurès donnait toujours à V idéal socialiste l'expression la plus magnifique, la plus brillante, qui rend impossibles toute confusion, toute équivoque. Nous citons, à titre d'exemple, en entier, ce bel exposé de notre but final, qui n'a rien de banal ni de vulgaire malgré sa publication dans un quotidien socialiste s'adressant au grand public :

« La première condition du succès pour le socialisme, c'est d'expliquer à tous clairement son but et son essence ; c'est de dissiper beaucoup de malentendus créés par nos adversaires, et quelques malentendus créés par nous-mêmes.

« L'idée socialiste est claire et noble. Nous constatons que la formule actuelle de la propriété divise la société d'aujourd'hui en deux grandes classes, et que l'une de ces classes,

celle des prolétaires, est obligée pour vivre, pour exercer en quelque mesure ses facultés, de payer une sorte de dîme à la classe capitaliste. Voici une multitude d'êtres humains, de citoyens; ils ne possèdent pas. Ils ne peuvent vivre que de leur travail, et comme, pour travailler, ils auraient besoiir~ d'un coûteux outillage qu'ils n'ont pas, de matières premières et d'avances qu'ils n'ont pas, ils sont obligés de se mettre à la disposition d'une autre classe qui possède les moyens de production, le sol, les mines, les machines, les matières premières et des ressources monétaires accumulées. Et naturellement, la classe capitaliste et propriétaire, usant de sa puissance, fait payer à la classe prolétarienne une large redevance. Elle ne se borne pas à récupérer les avances faites par elle et à amortir l'outillage. Sur le produit du travail ouvrier et paysan, elle prélève tous les ans et indéfiniment une part notable: fermage, rente du sol, loyer des immeubles urbains, arrérages de la rente d'Etat, revenus des actions et obligations, bénéfice industriel, bénéfice commercial.

« Ainsi, dans la société d'aujourd'hui, le travail des prolétaires ne leur appartient pas tout entier. Et comme, dans notre société fondée sur la production intensive, l'activité économique est une fonction essentielle de toute personne humaine, comme le travail est une partie intégrante de la . personnalité, la personne des prolétaires ne leur appartient pas tout entière. Ils aliènent une part de leur activité, c'est-àdire une part même de leur être, au profit d'une autre classe. Le droit humain en eux est donc incomplet et inutile. Ils ne peuvent plus faire un acte de la vie sans subir cette restriction du droit, cette aliénation de la personne. A peine sont-ils sortis de l'usine, de la mine, du chantier, oti ils ont abandonné une partie de leur effort pour créer le dividende et le bénéfice, à peine sont-ils rentrés dans le pauvre appartement où est entassée leur famille, nouvel impôt, nouvelle redevance pour créer le loyer. En même temps, l'impôt d'Etat dans toutes ses formes, impôt direct et impôt indirect, rogne leur salaire déjà deux fois rogné, non pas pour pourvoir seulement à des dépenses de civilisation et d'intérêt commun, mais pour assurer l'écrasant service de la rente au profit de la même classe capitaliste, ou pour entretenir de formidables et inutiles armées.

Enfin, quand avec le résidu du salaire ainsi entamé, ie prolétaire va acheter les denrées nécessaires à la vie de chaque jour, ou bien, faute de suffisantes avances et de temps, il s'adresse au détaillant, et il subit ainsi la charge de toute une organisation surabondante d'intermédiaires; ou bien il s'adresse au grand magasin, au grand bazar, et il doit assurer, en sus des frais directs de manutention et de répartition de la marchandise, le bénéfice à dix ou douze pour cent du grand capital commercial. Comme la route féodale est encombrée et coupée presque à chaque pas de droits de péage, la route de la vie est coupée, pour le prolétaire, par les droits féodaux de tout ordre que lui impose le capital. Il ne peut ni travailler ni se nourrir, ni se vêtir ni s'abriter, sans payer à la classe capitaliste une sorte de rançon.

« Et non seulement il est atteint dans sa vie même, mais il est atteint dans sa liberté. Pour que le travail soit vraiment libre il faut que tous les travailleurs soient appelés pour leur part à le diriger, il faut qu'ils participent au gouvernement économique de l'atelier, comme ils participent par le suffrage universel au gouvernement politique de la cité. Or, les prolétaires jouent dans l'organisation capitaliste du travail, un rôle passif. Ils ne décident point, ils ne contribuent point à décider quel travail sera fait, quel emploi sera donné aux énergies disponibles. C'est sans les consulter, c'est souvent à leur insu que le capital créé par eux suscite ou abandonne telle ou telle entreprise. Ils sont les manœuvres du système capitaliste, chargés seulement d'exécuter les plans que le capital détermine seul. Et ces entreprises conçues, voulues par le capital, c'est sous la direction de chefs élus par le capital que les prolétaires les accomplissent. Ainsi, les travailleurs ne concourent ni à déterminer le but du travail, ni à régler le mécanisme d'autorité sous lequel le travail s'exécute. C'est dire que le travail est doublement serf, puisqu'il va à des fins qu'il n'a pas voulues, par des moyens qu'il n'a point choisis. Ainsi, le même système capitaliste qui exploite la force de travail de l'ouvrier, attente à la liberté du travailleur. Et la personnalité du prolétaire est diminuée, comme sa subsistance. »

Jaurès n'a jamais cessé d'affirmer, d'expliquer, de prouver

notre but final : la socialisation des moyens de production et d'échange. Il a toujours évité de soutenir des paradoxes dans le genre de celui de Bernstein : le mouvement est tout, le but final n'est rien. Ce qui distingue la conception socialiste de Jaurès, c'est d'abord la déduction idéaliste. Jaurès ne déduit pas le socialisme de l'évolution économique. Il voit dans le socialisme la réalisation d'une idée : celle du Droit. Le contenu, ou l'objet du socialisme est d'ordre économique. Mais la forme du socialisme, son âme, pour ainsi dire, est d'ordre moral. Le socialisme, c'est la Révolution Française arrivée à son terme normal, la démocratie intégrale réalisée, les Droits de l'Homme et du Citoyen passés du domaine de la théorie dans celui des faits.

Par cette déduction du socialisme, Jaurès est idéaliste. Il connaissait et exposait assez souvent la conception marxiste qui fait dériver le socialisme de l'évolution de la société capitaliste divisée contre elle-même en classes opposées et en lutte. Pour Marx, le capitalisme moderne élabore dans son sein les éléments techniques, matériels, de la Révolution sociale : les forces de production, et l'élément humain : le prolétariat conscient et organisé, devenu « fossoyeur » du régime. La Révolution sociale sort de l'usine capitaliste. Jaurès la fait sortir de l'enceinte législative.

Jaurès ne nie pas le but final. Mais il le fait sortir du c, mouvement » démocratique qui a, comme arme principale et décisive le suffrage universel et la législation. La classe ouvrière joue un rôle extrêmement important comme force de pression sur le Parlement. Jaurès est donc profondément légaliste et évolutionniste. La tactique de classe est acceptée par lui comme moyen provisoire. « Il n'y a — dit-il — que la nation qui puisse fournir à tous des moyens de libre développement. Les associations particulières, restreintes, temporaires, peuvent protéger pour un temps des groupes restreints d'individus. Mais il n'y a qu'une association permanente qui puisse assurer le droit de tous les individus sans exception, et non pas seulement des individus vivants, mais de ceux qui sont à naître, dans la suite des générations » (1901). Jaurès ne sacrifie pas à la nation-idole la liberté des individus. « Le droit social, le droit national n'est

pour nous que le lien géométrique des droits de toutes les personnes ». La domination d'une classe est un attentat à l'humanité. Le socialisme est une restitution de l'humanité. Qu'on ne dise pas qu'il est puéril d'invoquer la justice, que « c'est une idée toute métaphysique et ployable e.; tous sens, et qu'en cette pourpre banale toutes les tyrannies se sont taillé un manteau ». Non, « le mot de justice prend un sens de plus en plus précis et vaste ». On peut même dire que pour Jaurès le mot de justice n'est pas un mot : c'est un fait. Mais « c'est seulement par l'abolition du capitalisme et l'avènement du socialisme que V humanité s'accomplira ».

Ainsi l'humanité est donnée pour ainsi dire a priori. Le socialisme n'a qu'à 1' « accomplir », à la réaliser. C'est la méthode idéaliste platonicienne ou hégélienne.

Marx, représentant type de la méthode matérialiste, parle aussi d'une idée devenant « une force matérielle en s'emparant des masses ». Mais Marx vise une idée concrète s'emparant d'une classe déterminée : l'idée socialiste s'emparant de la classe ouvrière, tandis que Jaurès, ne voulant pas rompre la continuité idéologique, emprunte à l'idéologie ancienne (' le mot de justice », et cherche à réaliser l'idée de justice à l'aide -du socialisme. Ici, encore une fois, Jaurès demeure essentiellement, profondément idéaliste. Il écrit en 1901 : « C'est le socialisme seul qui donnera à la Déclaration des Droits de l'Homme tout son sens et qui réalisera tout le droit humain ».

Pour un matérialiste, cette Déclaration n'est qu'une expression idéologique des tendances de la bourgeoisie révolutionnaire. Le fait révolutionnaire a précédé l'idée. Pour Jaurès, l'idée précède le fait, comme chez le « divin » Platon. « La vie n'abolit point le passé : elle se le soumet. La Révolution n'est point une rupture, c'est une conquête » (1901).

« Ainsi jusque dans le droit révolutionnaire bourgeois, dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du droit à la vie, il y a une racine de communisme. Mais cette logique interne de l'idée de droit et d'humanité serait restée inefficace et dormante sans la vigoureuse action extérieure du prolétariat. Dès les premiers jours de la Révolution, il intervient. Il n'écoute pas les absurdes conseils de classe de ceux

qui, comme Marat, lui disent : « Que fais-tu? et pourquoi « vas-tu prendre la Bastille, qui n'a jamais enfermé dans « ses murs de prolétaires? » Il marche; il livre l'assaut; il décide du succès des grandes journées ; il court aux frontières ; il sauve la Révolution au dehors et au dedans ; il devient une force nécessaire et il recueille en chemin le prix de son incessante action. D'un régime semi-démocratique et semibourgeois, il fait en trois ans, de 1789 à 1792, une démocratie pure, où parfois l'action des prolétaires est dominante. A déployer sa force, il prend confiance en lui-même, et il finit par dire, avec Babeuf, qu'ayant créé une puissance commune, celle de la nation, il doit s'en servir pour fonder le bonheur commun.

« Ainsi, par l'action des prolétaires, le communisme cesse d'être une vague spéculation philosophique pour devenir un parti, une force vivante. Ainsi, le socialisme surgit de la Révolution Française sous l'action combinée de deux forces : la force de l'idée du droit, la force de l'action prolétarienne naissante. Il n'est donc pas une utopie abstraite. Il jaillit au point le plus bouillonnant, le plus effervescent des sources chaudes de la vie moderne. »

La conception jauressiste n'exclut pas la prédominance du rôle du prolétariat mis au service de la justice. En cela, Jaurès se distingue de tous ses anciens amis du socialisme réformiste (Millerand, Viviani, Briand). Il ne quitte pas le prolétariat, en dehors duquel il ne voit pas la possibilité de la réalisation socialiste.

« Non, le socialisme n'est pas une conception arbitraire et utopique; il se meut et il se développe en pleine réalité; il est une grande force de vie, rnêlée à toute la vie et capable bientôt d'en prendre la direction. A l'application incomplète de la justice et du droit humain que faisait la Révolution démocratique et bourgeoise, il a opposé la pleine et décisive interprétation des droits de l'homme. A l'organisation de richesse incomplète, étroite et chaotique qu'essayait le capitalisme, il a opposé une magnifique conception de richesse harmonique oti l'effort de chacun s'agrandissait de l'effort solidaire de tous. A la sécheresse de l'orgueil et de l'égoïsmc bourgeois rapetisses en exploitation censitaire et monopo-

leuse, il a opposé l'amertume révolutionnaire, l'ironie provocante et vengeresse, la meurtrière analyse qui dissout le mensonge. Et voici enfin qu'à la primauté sociale du capital il oppose l'organisation de classe, tous les jours plus forte, du prolétariat grandissant. »

Et Jaurès considère comme « la honte intellectuelle du parti radical » de n'avoir répondu à l'immense problème qui nous presse tous que par une équivoque formule électorale : « Maintien de la propriété individuelle ». Cette indignation de Jaurès vient surtout de l'idée que les radicaux ne comprennent pas leurs propres principes généraux contenus dans la Déclaration des Droits. Au lieu de dire que cette Déclaration correspond au caractère bourgeois des radicaux, Jaurès préfère accuser les radicaux d'infidélité à leurs principes bourgeois. C'est la conséquence fatale de la conception idéaliste, de la méthode idéaliste.

Et il est facile à Jaurès de prouver, dans une brillante série d'études réunies par Charles Péguy sous le titre l'Action Socialiste (1901) que « le mot de propriété individuelle ne signifie rien ».

La propriété change constamment de forme et de mains. L'Etat s'est fait une spécialité de la violation permanente du droit de propriété. Il en use et en abuse. L'esclavage était un des modes de la propriété individuelle. Il a été remplacé. Le servage en était un autre. Il a disparu. C'est maintenant le tour de la propriété capitaliste, battue en brèche par tout un système d'impôts qui va souvent jusqu'à la confiscation partielle ou totale.

Et Jaurès trace, de main de maître, une page sociale de l'histoire de la Révolution bourgeoise qui traite la propriété comme une matière molle à pétrir à volonté. La voici, cette page maîtresse :

M. Sagnac écrit dans son livre vraiment magistral sur la Législation civile de la Révolution française:

« Après avoir fortifié le droit de propriété, les révolutionnaires l'affaiblissent. L'individu a bien le pouvoir d'user et d'abuser de ses biens; mais c'est un droit essentiellement viager qui ne doit jamais nuire à la famille et à la société. Au-dessus de l'individu sont des groupes naturel et artificiel, la famille et l'Etat, qui ne doivent point

être sacrifiés, et dans l'intérêt desquels le législateur doit établir les règles de la transmission des biens. »

Le Code civil, tel qu'il a été fixé sous le Consulat, ne nous donne qu'une bien faible idée des audaces de la Révolution en matière successorale. La Constituante, la Législative discutèrent le problème, et les vues les plus hardies furent émises par Mirabeau, Petion, Tronchet, mais elles n'aboutirent pas. C'est la Convention qui légiféra. Voilà pourquoi, dans l'Histoire Socialiste, j'ai réservé à la Convention l'exposé minutieux et l'analyse critique de cette partie si importante de la pensée et de l'œuvre révolutionnaires. Mais la Convention ne fit que formuler en lois les principes affirmés dans toutes les Assemblées de la Révolution. Ces lois, au point de vue de la transmission des biens, ne se bornaient pas à réduire le droit de la propriété individuelle ; elles le supprimaient presque complètement.

Tandis qu'aujourd'hui le père peut disposer de la moitié de son bien s'il a un enfant, du tiers s'il en a deux, et du quart s'il en a trois, et qu'il peut en disposer au profit d'un de ses enfants, qui recevra ainsi une part plus grande que les autres, la Convention décrète, le 7 mars 1793, que « la faculté de disposer de ses biens, soit à cause de mort, soit entre vifs, soit par donation contractuelle en ligne directe, est abolie et que, en conséquence, tous les descendants auront une portion égale sur les biens des ascendants ». Le père ne peut favoriser aucun de ses fils, le grand-père ne peut favoriser aucun de ses petitsfils. Tous, ils recevront absolument, mathématiquement, part égale. C'est la suppression complète du droit de tester, du droit de disposer en ligne directe. A l'égard des fils ou des petits-fils, la volonté individuelle de l'ascendant ne compte pas ; il n'est pas vraim'ent propriétaire ; il n'est que le gérant d'une propriété sur laquelle tous les descendants du même degré ont, par la loi de l'Etat, un droit égal et souverain. Et non seulement l'ascendant ne peut favoriser aucun ^de ses descendants, non seulement il ne peut accroître la part d'aucun d'eux en leur donnant la quotité disponible, mais cette quotité est réduite presque à rien. Ce n'est pas d'une moitié, ou d'un tiers ou d'un quart de sa fortune que le père peut disposer. Les lois de la Convention de 1793 ne permettent à l'ascendant, s'il a des descendants, fils ou petits-fils, de disposer que d'un dixième.

On voit que l'idéalisme de Jaurès n'exclut pas la compréhension aiguë des réalités économiques. Il suit de près le3 faits eux-mêmes. Mais il était nécessaire et juste de marquer les traits capitaux de sa méthode. Jaurès, tout en cherchant la conciliation universelle, se rattache aux grands idéalistes qui soumettent la Réalité à Vidée.

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