NOTICE BIOGRAPHIQUE
ARMi les peintres du dixhuitième siècle, il en est un qui occupe une place à part comme homme et comme artiste. Son œuvre peint et gravé, au moins au premier coup d'œil; possède une allure particulière. L'homme est un original qui, tout jeune encore, va carrément trouver le gouverneur de sa province, lui demande sa protection et l'obtient ; puis, à peine adolescent, épouse une femme presque vieille, rompt peu de temps après avec elle, s'enfuit à l'étranger, est pris par des corsaires qu'il charme avec son violon, explore la Russie d'un bout à l'autre, est présenté au czar et choyé à
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Saint-Pétersbourg, revient en France, est nommé académicien, séduit Diderot, invente un procédé de gravure dont il tire des effets ravissants et qu'il ne trouve pas à vendre, gagne beaucoup d'argent, dépense sans compter, achète une maison de campagne dans laquelle il doit bientôt mourir, en léguant pour tout héritage, à une jeune nièce qui Ta soigné^ une assez jolie collection de créanciers.
Tel est, à grands traits, le portrait de Tartiste que nous demandons au lecteur^ la permission de lui présenter.
G)mme on le voit, Jean Le Prince n'est pas le premier venu ; s'il n'est pas un grand peintre, c'est au moins un peintre original, et on ajoute même que c'était un homme d'esprit ayant tous les vices et aussi toutes les qualités du siècle au milieu duquel il vécut.
Brillant viveur, libertin spirituel, peintre facile, graveur plein de brio, il dépensait avec autant d'aisance sa santé que son argent, et ne comptait pas plus avec l'une qu'avec l'autre.
Aussi mourut-il jeune et malheureux, après avoir mené une existence assez accidentée. Peut-être aussi, descendant d'une famille d'artistes, avait-il été habitué à mener dès sa jeunesse ce que nous appelons la vie de bohème ? Cela est probable.
Jean Le Prince se rattache en effet par ses origines à toute une lignée d'artistes qui, en qualité de
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maitres-sculpteurs-doreurs, consacrèrent, pendant près d'un siècle et demi, leurs talents à la décoration des édifices religieux de Rouen et des environs.
Le grand-père de notre peintre fut même baptisé en Téglise Sainte-Croix-Saint-Ouen de Rouen, le 29 novembre 1648^ ainsi que le prouve l'acte de baptême ci-après extrait du registre de cette paroisse pour Tannée 1648 :
le 29* jour fut baptisé Robert / filz de Robert Leprince et de / Catherine daubourg son parrain / toussaint Leprince sa marraine / margueritte Saugy.
D'après les renseignements donnés par M. de Chennevières, dans ses Portraits inédits d'artistes français, ce Robert Le Prince aurait eu d^tix fils : Fun serait resté à Rouen où il aurait continué à exercer la profession de ses ancêtres, tandis que Tautre, Jean-Baptiste, serait parti pour Metz où il se serait établi maître-sculpteur.
Après y avoir contracté un premier mariage avec Marie Plante, Jean- Baptiste Le Prince convola en secondes noces et épousa Anne Gautier.
De ce mariage naquit, le 17 septembre 1784, l'artiste dont nous avons à nous occuper. Il fut baptisé le surlendemain, comme l'indique l'extrait suivant tiré du registre des actes de baptême de la paroisse de Saint-Victor de Metz :
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Le dix neuf y^»^ lyM» ^^^ ^ <^^ M' Jean
Jean Baptiste le Prince m^ sculteur et d*Ânne Gau-
Le Prince, tier, son épouse a été baptisé né du dix sept
dudit mois, il a eu pour pareîn M' Jean Charuel et pour marreine d^c Anne Parent qui ont signé :
J. Charnel . Anne Parent. C. Pierre.
vicaire de S* Victor.
De cet acte de baptême il résulte que tous les biographes de J. Le Prince (sauf toutefois M. le baron Portalis) ont fait erreur en indiquant Tannée 1733 comme étant celle de sa naissance.
Cela prouve^ une fois de plus^ combien est supérieure la méthode de la critique moderne^ qui n'accepte plus sans vérification les renseignements biographiques donnés souvent avec légèreté par les anciens auteurs.
Il paraît (si les contes de fées disent vrai) que l'union de Jean-Baptiste Le Prince avec Anne Gautier fut heureuse, car ils eurent beaucoup d'enfants *; mais la fortune du ménage ne croissait pas aussi vite que la famille, et cependant il fallait donner aux enfants des moyens d'existence qui leur permissent plus tard de subvenir à leurs besoins. Les parents sont artistes, les enfants le seront aussi ; la profes-
I Nous en connaissons au moins cinq, qui sont : Jean; — Marier François, qui devint bourgeois de Paris; -— Anne^atherine^Louise^ depuis femme Charpentier; — Marie-Anne^ bourgeoise de Saint-Denis en France, qui resta célibataire ; — Jean^Robert, le géographe, dont la veuve et les deux filles vinrent habiter, en 1764, avec notre artiste.
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sion de peintre ou de musicien n'exige pas de mise de fonds^ c'est ce qui convient. Des marmots qui grouillent au foyer^ les uns seront remis entre les mains d'un musicien pour apprendre son art ; Tautre (c'est Jean) sera confié à un peintre de Metz, dont il sera l'élève et leràpin. La fille restera à la maison pour épouser plus tard un maître de langues de l'Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, M. Jean-Baptiste-Jude Charpentier.
Voilà donc notre artiste maniant le crayon ou la sanguine et tripotant la couleur dans l'atelier de son maître. Il est présumable que, doué de grandes dispositions, il arriva promptement à apprendre ce que pouvait lui enseigner son professeur, car Tenvie de quitter Metz, de voir Paris et d'étudier sous un maître sérieux le prit, d'une façon si violente, qu'il adopta sans hésiter une résolution bien hardie pour un enfant. Il ne fallait point songer à demander au père le sacrifice d'une somme d'argent pour faire le voyage et subsister à Paris. Le refus eût été certain. Jean a bien vite organisé un plan de campagne, et c'est contre la bourse du personnage le plus considérable de la province qu'il a dressé ses batteries.
Sachant que la ligne droite est le chemin le plus court pour aller d'un point à un autre, il va trouver le maréchal de Belle-Isle, alors gouverneur de Metz. Il lui raconte si gentiment sa situation présente^ ses
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espérances et ses projets que, peu à peu^ il llntéresse à son sort, le touche par sa vîradté et sa Cm dans ravenlr, et finit enfin par le séduire à tel point qu^il en obtient une pension. Ce n était point assez. Jean n'était ^us dès lors le rapin du pauvre peintre de Metz, c'était le protégé de Monseigneur le Gouverneur, et il n'était plus convenable qu'un tel personnage fît dans la capitale une entrée modeste et inaperçue. Le maréchal de Belle-Isle devait se rendre à Paris ; notre jeune gaillard trouve moyen d'être autorisé à £aire partie de la suite du grand seigneur, et, suivant toute apparence, de Êdre ain^ gratis et en brillante compagnie un voyage qui ne devait pas laisser que d'être coûteux, surtout pour une bourse peu garnie.
De même que, dans sa province, il s'était adressé au protecteur le plus élevé, de même, à Paris, c'est encore à la porte de Tatelier du maître le plus en renom qu'il va frapper, et c'est Boucher qui va lui ouvrir. Il est certain que le maréchal de Belle-Isle ne fut pas sans faciliter à Le Prince l'accès du peintre qui donnait des leçons à madame la marquise de Pompadour. Du reste, il faut reconnaître que le choix du professeur était heureux et que jamais maître et élève ne durent se mieux convenir.
Se figure-t-on Boucher donnant des leçons à Le Prince, le peintre des amours faciles, des volup-
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tueux abandons faisant l'éducation d'un élève aussi fin^ aussi malin^ aussi fûtë I Evidemment Jean Le Prince ne devait pas sortir fruit sec d'une pareille école. Si^ comme artiste, il ne peut désavouer son maître^ comme homme, il le reflète également. Même facilité de travail^ même facilité de mœurs, avec cette nuance toutefois, que Tun est et restera toujours le maître, tandis que l'autre ne sera et ne restera toujours que l'élève.
Avec son caractère, ses goûts et ses aptitudes, il fallait à Le Prince une vie facile, ce que ne rencontrent pas toujours les élèves peintres en sortant de l'atelier. Une fois son éducation artistique ébauchée, notre jeune peintre remercia le maréchal de Belle-Isle de la pension qu'il lui faisait et voulut voler de ses propres ailes.
Que se passa-t-il alors? Son talent ne lui permit-il pas de vivre assez à sa guise? Ou bien le hasard de ses relations lui fit-il contracter une union disproportionnée ? Les deux hypothèses sont vraisemblables. Toujours est-il qu'en 1752, il épousa une femme, Mademoiselle Marie Guiton, qui avait deux fois son âge, mais qui avait aussi quelque aisance. Le mariage se fit en l'église Saint-Eustache, et voici l'extrait des registres des mariages de cette paroisse qui le constate, extrait que nous empruntons à l'ouvrage de M. de Chennevières, car nous n'avons pu nous en procurer directement une autre copie, les
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registres de Saint-Eustache ayant été brûlés sous la G)mmune :
L'an mil sept cent cinquante-deux le deux décembre, après les fiançailles &ites, un ban publié sans opposition en cette église, à Saint-Roch et en celle de Saint- Victor de la ville et diocèse de Metz, dispenses obtenues pour les deux diocèses ( ici se trouve un mot illisible) ; vu le consentement du père du marié cy-après nommé ; par acte passé devant M« Armet et son confrère, notaires à Paris ; ont été mariés Jean Le Prince peintre, fils mineur de Jean-Baptiste Le Prince, et de feue Anne Gautier, demeurant rue Sainte Honoré, de fait de cette paroisse, de droit de celle susdite de Metz, et cy devant de Saint-Roch. Et Marie Guiton, fille majeure des defiiints Claude Guiton, bourgeois, et de Marie Cuvilier, demeurant rue du Four, de cette paroisse, en présence de messire Jacques Martin Prévost, seigneur de Rosoy, écuYer, fourrier-des-logis du corps de la Reine, ami du marié, de Louis-Charles Luce, bourgeois de Paris son cousin, de M'* Charles-Ambroise Guillemot, sieur Dalby, avocat en Parlement, et de M« Pierre Bevière, ancien avocat au Parlement, témoins pour la mariée. Et ont signé.
Collatîonné à Toriginal, et délivré par moi prêtre docteur en théologie de la £iculté de Paris, vicaire en la dite église. A Paris ce 9 janvier 1752.
Dans cet extrait, nous avons relevé trois indications qui nous avaient paru inexactes^ et que nous voulions vérifier sur les registres de la paroisse ; mais nous n'avons pu le faire, ces registres étant brûlés^ comme nous venons de le dire.
La première rectification concerne l'existence du père du marié au moment de la cérémonie, puisqu'elle se fait avec son consentement, tandis que
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dans ses Portraits inédits M. de Chennevières le fait mourir en 1 749.
La seconde a trait au nom du notaire qui reçut le contrat. Le prêtre qui rédigea Tacte de mariage^ consultant le contrat des époux^ prit la première signature de notaire qu'il vit apposée au bas, et la mentionna comme celle de Tofficier ministériel qui avait reçu le contrat, tandis qu'elle n'était que celle du notaire signant en second. Nous aurions désiré, en effet, donner au lecteur la teneur même du contrat de mariage de Le Prince^ et pour cela nous nous sommes adressé à M"" Thomas, notaire à Paris, successeur médiat de M* Armet. Cet honorable officier ministériel voulut bien, sur notre prière, faire les recherches nécessaires dans ses minutes; mais elles aboutirent à un résultat négatif qui ne s'explique que par la légèreté avec laquelle le nom du notaire, véritable rédacteur du contrat, fut omis dans l'acte de mariage.
Enfin, la troisième erreur que nous devons relever est bien grosse et doit être évidemment l'œuvre d'un copiste maladroit ou étourdi. Elle est du reste sans importance réelle, puisqu'elle consiste seule- . ment dans ce fait, que l'extrait de l'acte de mariage est délivré le 9 janvier 1752, alors que la cérémonie n'est célébrée que le 2 décembre de la même année.
G)mme tous les mariages disproportionnés d^âge^
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comme tous les mariages d'argent, celui de Le Prince ne fut pas heureux et la discorde se mit rapidement dans le ménage. Femme âgée^ économe, avare peut-être, veut bien d'im jeune mari, mais à la condition qu'il ne dissipera pas le bien qu'elle apporte. Sous ce rapport M"«Guiton était mal tombée, car son époux ne faisait cas de l'argent qu'en raison directe des jouissances qu'il procurait. Aussitôt mis en possession de la dot de sa femme, Le Prince en prit à son aise et se reposa plus qu'il ne travailla. La ménagère, loin de voir les talents de son mari apporter des écus au logis^ s'aperçut bientôt que sa petite fortime allait tous les jours en diminuant. De là des discussions de chaque instant, des reproches qui rendirent la vie commune impossible. Hâtonsnous de rendre ici à chacun la justice qui lui est due et de dire que, des deux époux, le moins loyal fut notre artiste^ qui ne sut pas tenir le marché qu'il avait conclu. Quand on contracte une union de cette sorte, il faut au moins avoir la pudeur d'être convenable envers la femme que l'on épouse pour son argent. Marie Guiton, elle^ prenant un jeune mari, lui donnait l'aisance ; Le Prince qui, sans se rendre bien compte de ce qu'il faisait, se vendait (il faut bien dire le mot) à dix-huit ans à une femme deux fois plus âgée, devait au moins en retour se comporter dignement et savoir supporter les inégalités de caractère de sa parcimonieuse moitié. Ce n'est
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pas ce qui eut lieu^ et bientôt il fallut se séparer. A ce moment^ Le Prince comprit que s^il abandonnait sa femme^ il ne pouvait se retirer que les mains nettes. Il lui rendit donc sa dot en reprenant sa liberté. Si la morale perdit à cette rupture^ il nous fieiut confesser que Fart y gagna -, car c'est probablement à elle que Le Prince dut son talent. Ne pouvant rester à Paris sous peine d*y rencontrer celle qu'il ne voulait ou ne pouvait plus voir, l'élève de Boucher s'arrêta au parti que l'on prend toujours en pareil cas. Il voyagea et se dirigea vers l'Italie, tant pour se distraire que pour continuer ou fortifier ses études artistiques. Ce dut être vers 1754 quil boucla ses malles et partit pour le Midi, car le seul témoignage que nous trouvions de ce voyage et de ses résultats, il faut le chercher dans quelques vues de ruines d'Italie, que Saint-Non grava à l'eauforte. Ces planches ovales inscrites dans un carré portent la date de lySô, et forment une suite de sept feuilles, titre compris. Voici la liste de ces pièces grand in-4** :
Titre.
Aqueduc de VAcqua Claudia.
Arc de triomphe deDrusus.