REQUIESCAT IN PAGE
Ce portrait et cette plaque ont d'ailleurs été lithographiéS; par F. Legrip, dans les Portraits inédits de M. de Chennevières.
Le Prince mourut dans une situation pécuniaire déplorable^ comme on le suppose bien d'après ce que nous avons déjà eu l'occasion d'en dire. Il laissait des créanciers qui n'étaient point encore payés en mars 1782. Le Roi lui avait prêté 3, 000 fr. que les héritiers Le Prince, sa mère (?) et sa nièce se préoccupèrent d'abord de payer. Le Directeur général y mit du reste toute la bonne volonté possible, comme il le prouve dans la lettre suivante adressée à M. Pierre, directeur de l'Académie :
A M. Pierre.
du 7 çbfe 81.
Arch, Nat. Parmi les notes, M* que vous m'avés addressées
O / i3g^ et à la plupart desquelles j'ai répondu par ma der-
p, 21S. nière il en étoit une qui concemoit la dette de la
succession de M' Le Prince, envers le roy, pour
compensation de la quelle ses héritiers offrent le
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dernier tableau qu'il a mis au sallon. Comme j'ai eu toujours beaucoup d*estime pour les talens et les qualités personnelles de cet artiste, je suis éloigné de Êiire valoir les droits du roy à la rigueur. Ainsi quoique probablement le prix de ce tableau n'équivale pas aux 3,ooo liv. dus au Roy , jadopte cet expédient pour libérer cette succession et la rendre plus fructueuse à sa mère et à sa nièce que je sçais rester avec très peu de fortune. Si pourtant, parmi de nombreux desseins de m^ Le Prince il en étoit quelques uns qui vous parussent pouvoir convenir au roy, cela pouroit former un supplément à la valeur du tableau, sur quoi je vous laisse le soin d'en référer avec les héritiers. Vous pouvez leur annoncer en attendant que je prends pour le roy le tableau en question et qu'ils peuvent compter sur mes dispositions à arranger cette affaire d'une manière Êivorable à la succession.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre.
Le Directeur général ne borna pas là ses bontés pour M"' Le Prince ; il lui laissa encore, jusqu'au I* avril 1782, la jouissance du logement de son oncle au Louvre^ mais en prêtant toutefois Fatelier à Casanova. Voici la dépêche du 3o novembre 1781, qui contient cette autorisation :
A M. Pierre.
du 3o gbcc 81 •
MUe Le Prince, M. m'avoit demandé attendu le peu de fortune que lui laisse son oncle, le petit logement que cet artiste s'étoit pratiqué au dessus de son attelier, mais j'ai considéré que ce seroit un exemple qui tireroit à conséquence, et que d'ailleurs
72 T^otice biographique.
l'artiste à qui je destine Tattelier de feu M' Le Prince, seroit extrêmement gêné par une pareille disposition. Ainsi en approuvant d'ailleurs les arrangemens que vous m'avés proposés pour secourir la d^^ Le Prince, au moyen de Tacquisition du secret de M' Le Prince, je ne puis lui accorder cette demande. Toutefois pour lui donner le temps de mettre en ordre les afi&ires de la succession de son oncle, je veux bien consentir qu'elle continue d'occuper le logement en question jusqu'au x^ avril prochain passé lequel temps elle sera tenue de le laisser libre pour celui a qui l'attelier sera accordé.
Quant à cet attelîer, comme sans logement même, l'artiste à qui il sera donné ne pourroit guère en hire usage, j'agrée la proposition que vous m'avés faite de le prêter jusqu'au i«r avril à M. Casanova, pour lui &ciliter Texécution des tableau dont il est chargé par M** le Prince de Nassau. Mais passé ce terme, que ces tableaux soyent achevés ou non. M' Casanova Tévacuera ; c'est la condition expresse de ce prêt, et je vous recommande d'y
tenir la main.
J'ai l'honneur d'être, M. votre
Plus tard ce logement, que Ton avait offert à Bachelier, fut refusé par lui et accordé à Suvée^ sur lequel Tattention de la direction avait été appelée par ses derniers succès au Salon de 1781. Toute cette affaire se trouve développée dans les trois dépêches suivantes datées du même jour, extraites des Archives nationales :
A M. Pierre.
du 14 )anv. 82.
O / 140 Jétob, M., dans le dessein d'accorder à M. Bachelier
Pi 12, le logement attelier de feu M' Le Prince, lorsque
vous m'avés communiqué la lettre par laquelle cet
artiste renonce à sa demande en me priant de l'accordé
à M' Suvé.
T^otice biographique. j3
Ce dernier artiste qui est en effet un des peintres d'histoire qui ont principalement excité Inattention du public au dernier sallon est bien dans la classe de ceux qui méritent une pareille grâce. Je dispose donc du logement de feu M** Le Prince en &veur de M. Suvé à qui j'en donne part.
J'ai rhonneur d'être M. votre
A M. Suvé.
14 janv. 178a.
La mort de M' Le Prince faisant, M. vacquer dans le Louvre
un logement attelier, j'en ai disposé en votre Êiveur. C'est avec
plaisir que j'ai trouvé cette occasion de vous marquer ma satis-
feiction des efforts soutenus que vous faites pour acquérir chaque
jour un nouveau degré de talent dans votre art. Le logement
sera vacant dans les premiers jours d'avril et vous pourrés alors
en prendre possession.
Je suis, Monsieur, votre
A M" Brebion.
14 janv. 1782.
Je vous informe, M., que je viens d'accorder à M** Suvé, l'un des peintres d'histoire de S. M., le logement que la mort de M' Le Prince a Êdt vacquer. Vous pourrés, de concert avec M. Pierre, l'en mettre en possession dans les premiers jours d'avril prochain, temps auquel Mii« Le Prince doit l'abandonner.
J'ai l'honneur d'être, M. votre
Au mois d'avril 1782, en eflFet, Marie-Anne Le Prince quitta le logement du Louvre, et alla s'installer rue Plâtrière^ paroisse Saint-Eustache .
Pour liquider son passif et faire face aux embarras de toute sorte que créait sa mort^ Le Prince laissait sa nièce Marie -Anne Le Prince qui^
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comme le disait Pierre, avait sacrifié sa jeunesse et ses talents pour soigner son oncle, et qu'il avait instituée sa légataire universelle, au grand mécontentement de ses autres héritiers.
Cette jeune fille était née à Rouen en lySo et comptait par conséquent trente ans lorsque son oncle mourut. Elle avait presque toujours vécu avec lui, et lui avait témoigné jusqu'à la fin le plus grand dévoûment. Installée chez lui depuis le retour de Russie^ elle avait reçu de son parent des leçons de peinture et de gravure dont elle avait si bien profité qu'elle aida souvent son maître dans ses travaux. Il paraît qu'elle peignait bien et gravait avec succès. Nous ne connaissons d'elle qu'ime estampe (c'est la copie du n"" 89 de notre catalogue) qui rappelle bien les eaux-fortes de Le Prince : c'est assez dire qu'elle est gravée avec esprit.
Au milieu de ce désarroi, Marie*Anne ne se laissa point abattre : elle prit soin de la mémoire de son oncle comme elle avait pris soin de sa santé. Loin de fléchir^ elle fit tête à Torage. Il fallait réaliser le maigre actif de l'artiste. Elle fit procéder à la vente de tout ce qui garnissait l'atelier, situé au deuxième étage au Louvre, et où on entrait par l'escalier du portail Saint-<jermain.
La vente eut lieu le mercredi 28 novembre 1781 et fut dirigée par le peintre expert J.-B.-P. Le Brun. Elle ne dut pas être très-fructueuse. Si nous
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en jugeons par le Catalogue dont nous donnons plus loin une réimpression^ Tatelier était maigrement garni ; peu de tableaux^ 1 58 planches gravées^ beaucoup d'épreuves^ des estampes et des dessins. La vente du mobilier dut être plus importante^ car les deux logements du peintre étaient encore assez bien garnis.
Cette première ressource dut être bientôt épuisée, et M"* Le Prince eut à se tourner d'un autre côté. Mais de quel bois faire flèche? Il ne lui restait rien de son oncle que le manuscrit dans lequel était consigné son secret. Le Prince, de son vivant, n'avait point trouvé acheteur, il était douteux qu'elle fût plus heureuse.
Elle tenta une dernière démarche^ et c'est à l'Académie de peinture qu'elle s'adressa. Cette Compagnie, encore pleine du souvenir de son ancien conseiller et touchée de la situation pénible de sa nièce et de son courage, fit bon accueil à sa demande. L'autorisation nécessaire à la conclusion du traité fiit pressentie en haut lieu et obtenue, ainsi que le constate la lettre ci-après que le Directeur général écrivait à Pierre :
A M. Pierre.
du 3o çbre 8i.
Tavois eu, M. une idée tout à fidt semblable à la votre relativement à NfUc Le Prince ; je veux dire que j'avois pensé que l'acquisition du ^cret de M' Le Prince pour la gravure en forme de dessein lavé, pouvoit présenter à la fois un moyen de
j6 tt^otice biographique.
venir au secours de la nièce de cet artiste, et celui d'enrichir les arts de ce nouveau procodé.
J'approuve donc très fort la proposition que vous avez faute sur ce sujet à M"« Le Prince, et je pense que l'Académie aujourd'huy assés riche, tant par la dotation du roy que par les concessions des barraques à son profit, et d'autres objets ne peut fiedre de partie de son revenu, un meilleur usage que de l'employer à l'acquisition du secret de feu M"* Le Prince, soit au moyen d'une pension de 1,200 livres sur la tête de la dite dUe le Prince, soit par le payement d'un capital et même en ajoutant à la pension une petite gratification en forme de pot de vin, j'approuverai cette dépense lorsque vous m'aurés âiit part de la conclusion de cette af&ire.
J'ai rhonneur d'être M. votre.
Le Directeur de T Académie transmit à la Compagnie le résultat de ses négociations avec la Direction générale des Bâtiments^ et^ le 26 janvier 1782^ les anciens collègues de Le Prince prirent la délibération suivante, qui rendait définitive la cession à l'Académie du secret de Le Prince :
Samedy 26 janvier 1782.
M** Pierre ayant certifié à la compagnie que les délibérations de l'Académie, relativement au traitement proposé à M^** Le Prince pour l'achat du secret de graver en lavis de feu M' Le Prince son oncle avoient été aprouvées, l'Académie a statué que les extraits desdites délibérations seront expédiées par le Secrétaire à la dite demoiselle Le Prince, et certifiées véritables par lui, pour lui servir de titre. En conséquence elle a autorisé et autorise M' Pajou son trésorier de lui payer annuellement une rente viagère de 1,200 livres sans aucune retenue quelconque et en outre une somme de 600 livres une fois payés en forme de pot de vin.
îhÇotice biographique. 77
Pareils extraits seront aussi délivrés par le secrétaire à M' le trésorier.
Huit jours après environ, Montucla envoyait dans les termes suivants au Directeur de T Académie l'autorisation de donner au public le secret de la gravure au lavis :
A M, Pierre.
4 février 1782.
L'Académie royale de peinture. Monsieur, ayant consommé l'arrangement que je Favois autorisé de îaiwt avec l'héritière de feu M. Prince et étant en conséquence aujourd'hui en possession du secret de cet artiste pour la gravure en forme de lavis, je ne vois aucun motif d'en faire plus longtemps un mystère. Puis donc que divers artistes attendent avec impatience qu'on leur en fiisse part» je vous y autorise ainsi que l'Académie.
J'ai l'honneur d'être, M. votre. • • •
En conformité de cette autorisation^ TAcadémie^ dans sa séance du 23 février suivant, brisa le scellé qui était apposé sur le manuscrit, ainsi que le constate le procès-verbal ci-après :
Samedy a 3 fevrier 178a.
Aujourd'huy samedy, a3 février, l'académie s'est assemblée à l'ordinaire. En ouvrant la séance, le secrétaire a Mx lecture d'une lettre en datte du 10 < de ce mois écrite à M. Pierre, directeur par M. le comte d'Angivillier, par laquelle il lui dit que l'Académie ayant consommé l'arrangement qu'il l'avait autorisé de faire avec l'héritière de feu M' Le Prince et étant en possession du secret de cet artiste^ il ne voit aucun motif d'en £edre
I C'est une erreur; elle est du 4.
78 ChÇptice biographique.
plus longtemps un mistère aux artistes qui l'attendent avec impatience.
En conséquence le scellé a été levé dessus le carton contenant le dit secret, lecture en a été &ite, il a été ordonné, qu'après que le concierge en aura tiré une copie pour fiûre ensuite d'autres aux artistes de l'Académie, qui le désireront, le manuscrit original de M' Le Prince sera déposé aux archives.
L'Académie a autorisé M' Pajou, trésorier à payer la rente annuelle et viagère à M"« Le Prince à partir du premier Janvier de cette année, par six mois.
(Extrait du IX* registre des procès-verbaux de l'Académie royale de peinture et de sculpture, — O* ig26, g.)
Le secret de la gravure au lavis fut donc livré à la publicité ; nous le trouvons en efiet inséré à V Encyclopédie méthodique, édition de 1791, avec cette mention erronée : « tel qu'il Ta remis lui-même € à l'Académie . » Nous savons maintenant comment cette Compagnie acquit le procédé et quelles mains le lui cédèrent ; mais ici nous nous trouvons trèsempêché par une note de M. G. Duplessis, note insérée dans Touvrage de M. de Chennevières, et indiquant que le manuscrit de Le Prince était alors aux mains de M. Villot. Etait-ce le manuscrit que Marie-Anne Le Prince avait remis à T Académie ou bien un double? Nous n'en savons rien. Toujours est-il que nous l'avons fait rechercher sans succès. Nous n'avons pu retrouver non plus le manuscrit du Traité de paysage lu en 1773 à l'Académie.
En tout cas^ nous avons cru être agréable à ceux
V^otice biographique. 7g
qui s'intéressent à Fart de la gravure en faisant réimprimer à la suite de ce travail Tarticle de Y Encyclopédie contenant le procédé de gravure au lavis^ lequel est, suivant nous, trop peu connu .
L'acquisition du secret de Le Prince^ faite par TÂcadémiè contre le paiement d'une pension de 1 ,200 livres et d'un pot de vin de 600 livres, fut critiquée sept ans plus tard dans une lettre écrite, le 20 novembre 1 789, par le graveur Miger à Vien, alors Directeur de l'Académie royale de peinture. Miger s'élève contre l'abus des comités particuliers de l'Académie, et il ajoute : < Par la même raison, « le compte de la dépense annuelle sera rendu en « pleine assemblée, parce qu'il est juste autant € qu'agréable pour chaque contribuable de con-
< naître l'emploi des fonds. On jugera mieux alors « s'il est important à l'Académie de faire des pen-
< sions considérables, comme on en a fait une à
< une demoiselle parente de M. Le Prince, pour le « secret de gravure que cet artiste a vendu.
< A ce sujet, il n'y a personne qui ne fasse une « réflexion bien simple : c'est qu'un secret acheté à
< un auteur ne doit être payé qu'à lui, soit en une € somme une fois donnée, soit en une rente « viagère. »
Nous en demandons bien pardon à Miger, mais nous ne partageons en aucune façon sa manière de voir au sujet de la pension contre laquelle il a eu
8o T^otice biographique.
seul le mauvais goût de protester en 1789^ c'est-àdire à une époque où M°* Le Prince, devenue M"** Darcel en 1784, était encore vivante, et où elle avait probablement^ plus heureuse^ renoncé à recevoir cette pension^ qui était loin d*étre exagérée et ne méritait pas d'être ainsi mesquinement contestée. La lettre de Miger laisse croire^ en effet, que cette pension n'était plus servie, puisqull dit : < comme on en a fait une » ; et cependant M"^ Darcel ne mourut qu'en 1793, le 3i mars, à trois heures trois quarts, du matin. La protestation était donc au moins intempestive ; en tout cas, elle avait le grand tort de renfermer une personnalité, ce qui n'était point nécessaire.
L'auteur de la lettre à Vien n'a pas plus raison quand il ajoute qu'un secret acheté à un auteur ne doit être payé qu'à lui. C'est encore ime erreur. On achète un secret parce qu'on croit qu'il est utile et non point parce que telle ou telle personnne le détient. Dans l'espèce, par exemple, le secret de Le Prince avait tout autant de valeur entre les mains de sa nièce, qui en était légitime propriétaire, que dans celles de son auteur, et sa divulgation était tout aussi profitable à l'art, qu'elle provînt d'une source ou d'une autre. En droit comme en équité^ toute propriété vendue, corporelle ou incorporelle, doit être payée à celui à qui elle appartient ; voilà ce qu'il fallait dire.
T^otice biographique. 8i
Avant d^en terminer avec rAcadémiede peinture^ nous devons mentionner un incident curieux auquel donna lieu le remplacement de Le Prince comme Conseiller y incident que M. J.-J. GuifFrey, avec sa bonne grâce ordinaire , veut bien nous signaler. Les conseillers étaient au nombre de six. Dans sa séance du 27 octobre 1781^ l'Académie nomma le peintre Loir en remplacement de Le Prince, décédé. Le roi ne ratifia pas ce choix^ trouvant le nombre des peintres de portraits conseillers trop élevé. Par une lettre du 8 décembre 1 781, il ordonna à l'Académie de procéder à une nouvelle élection, ce qui eut lieu dans la séance du 2g décembre 1781 ; on élut Beaufort en place de Loir. (Arch. nat. , O^ 1 139, p. 233^ et O* 1926s p. 2i5.)
La vente de Tatelier et du mobilier^ la pension de r Académie, n'avaient point suffi pour désintéresser les créanciers de Tartiste, Il fallait encore se créer de nouvelles ressources. M"* Le Prince songea alors, et ce n'était que justice, à se faire rembourser de tous les frais que son oncle avait faits pour établir un atelier et un logement dans l'emplacement qu'on lui avait concédé au Louvre. Elle écrivit donc au Contrôleur général des bâtiments la lettre suivante :
Du Louvre, ce i5 mars 1781.
Monsieur Le Comte,
M. C. L'intérêt que vous avés pris à ma situation^
16 mars ij82, les preuves encore récentes que vous m'avés
82 T^otice biographique.
donné de votre bienveillance, m'inspirent la confiance de recourir à votre justice, en voos £ûsant quelques représentations relativement à remplacement accordé à feu M. Leprince dans le Louvre, et qui est devenu par lui un logement etunattelier, dont vous avés disposé en faveur de M. Suvée.
Sans les créanciers de feu mon oncle, à qui j'ai donné Tespoir qu'ils tireroient quelque chose des dépenses qu'il a fait au Louvre, j'applaudirois, Monsieur, à votre générosité, et je veirois sans chagrin le nouvel établissement de M. Suvée;. maisy sans fortune, sans ressource que la pension de l'Académie engagé par les dettes de mon oncle.... ne puis-je me plaindre de la rigueur des lois, qui authorisent M. Suvée à s'emparer d'un logement commode (pour lequ'el j'ai encore payé 800 liv. le mois dernier) sans être tenu au moindre rembourcement, sans qu'il me soît permi d'enlever la moindre cloison, dans un moment où je suis obligé d'acheter du bois pour m'arranger un appartement.
M. Brebion, a qui j'ai adressé mes plaintes et mes représentations, n'y a répondu que par vos derniers règlements ; ils servent également d'égide à M. Suvée à qui j'ai également parle des arrangements faits entre plusieurs artiste qui se trouvoient dans ma position, la mienne est très critique et le deviendra encore d'avantage Monsieur, s'il fisiut que je renonce à des espérances que je croyois légitimes en ce qu'elles étoient fondés sur des éxamples et sur la justice ; j'en appelle à la votre, à ce penchant à la bien&isance à qui je dois seul mon exis^ tence. Considérés que M . Leprince, a lait éle-
T^otice biographique. 83
ver les murs, a fiiit les aires, plafonds, portes et fenaitres, du logement que va occuper M. Suvée, qu'il ne peut toe comparé à ceux des galleries, où on a toujours trouvé l'essentielle comme cheminées, escaliers, portes, fenaitres, &.... qu'O n'ont jamais coûté à ceux qui les occupent, que ces choses d'embellissement, qui ne peuvent entrer en balence avec ma demande. Le roi me traitera-t-il plus mal que le fait ordinairement tout propriétaire, qui laisse emporter tout ce qui n*est point scellé I Ne &is-je pas un assé grand sacrifice en consentant à perdre toute la maçonnerie et la moitié du prix de la menuiserie I jai Eût ibire l'état estimatif de ce qui va appartenir à M. Suvée, il se monte à 7,5oo liv. Est-ce à moi à lui Jbire ce présent ! Le roi peut-il lui faire une grflce à mes dépends 1
Si les titres que j'ai auprès de vous, Monsieur, ne peuvent balancer ceux de M' Suvée, daignés au moins m'en instruire, signés vous même mon arrêt, il m'en paroitra peut être moins rigoureux, je chercherés à me persuadés que mes prétentions étoient mal fondés, qu'il est dans l'ordre qu'un autre profite d'un bien que je réclame, et qui m'est si nécessaire.
J'ose espérer que vous m^honorés d'une réponse; je l'attands avec impatience, si ^e confirme les droits de M • Suvée, je veirai au moins qu'il ne les doit qu'aux règlements, et que ce n'est qu'à regret que vous souscrivez à une injustice.
J'ai l'honnneur d'être
Votre très humble et très obéissante servante
Lx PtUNCX.
84 T^otice biographique.
Notes (i) Paris. Louvre, logement du s' Le Prince
de Cuvilliés, qui passe au s' Suvé.
(2) 2 Avril. — répondu d'une manière très raisonnée.
La note de Guvilliés semble bien indiquer que la réponse ne fut pas conforme aux désirs de M"* Le Prince. Cest probablement ce qui la décida à chercher à vendre quelques tableaux de son oncle qu'elle avait eu primitivement l'intention de garder^ car nous voyons en 1782 figurer au Salon de la correspondance un tableau de Le Prince.
Ce Salon de la correspondance, créé par Pahin de la Blancherie, n'était autre qu'une exposition permanente et libre, établie sous ce nom rue Samt- André-de&-Arts, à l'hôtel Villayer, et destinée à faire concurrence aux expositions de l'Académie . Pour soutenir son entreprise et lui servir d'organe, Pahin fonda en même temps un journal hebdomadaire qu'il appela Nouvelles de la république des lettres et des arts (8 vol. in-4"), dont on ne connaît qu'un seul exemplaire qui est à la Bibliothèque nationale. Le Salon et le journal ne vécurent que de 1779 à 1787*.
Enfin, pour achever la liquidation de la succession de son oncle. M"* Le Prince, par contrat passé devant M* Lesacher, notaire à Paris, le 17 octobre
^ Voir les Artistes français oubliés et dédaignés, par M. Bellier de la Chavignerie.
C^Qotice biographique. 85
1782, vendit la maison de Saint-Denis-du-Port à Charles-Henri Roblastre de Lailly, écuyer, demeurant à Paris^ rue du Temple , par le prix de seize mille livres. Nous donnons ce contrat parmi les documents que nous avons fait réimprimer.
Les tribulations de M"® Le Prince ne durent finir qu'en lySS^ alors qu'elle épousa Nicolas Darcel^ le grand-père de M. Âlfired Darcel^ aujourd'hui directeur de la manufacture des Gobelins. Marie-Anne Le Prince était déjà depuis longtemps reçue et choyée dans la maison Darcel, car le 23 février 1768 elle donnait à M"^ Darcel^ la mère de celui qui dix-sept ans plus tard devait être son mari , une épreuve de sa première gravure, laquelle représentait une tête de Turc. Il paraît qu'elle a laissé d'elle un portrait qui indiquerait qu'elle peignait bien et que sa couleur claire rappelle celle des tableaux de son oncle quand il travaillait dans le sentiment de Boucher.
Outre sa nièce^ Jean Le Prince laissa quelques élèves, parmi lesquels nous citerons Houël, qui apprit la gravure au lavis chez notre peintre et celle au burin chez Le Mire, et fut membre de l'Académie de Rouen.
Auguste Léveilléy qui grava beaucoup dans la manière du lavis.
J.'B. Huet, cet artiste si fécond.
Saint'Afartin, dont les descendants sont encore
S6 T^otice biographique.
peintres de paysages. Nous trouvons mention de cet artiste dans le journal de Wiile :
a aoust 1788 M. Saint-Martin, peintre de paysages, m'est
venu voir, me priant d'aller voir ses tableaux qu'il désire présenter à l'Académie. Il m'a dit être élève de M. Leprinoe, qui étoit mon ami.
Et enfin une dame Legras^ qui demanda à Miger le graveur des vers pour mettre au bas du portrait de son maître fait par elle. Voici le quatrain qu'elle reçut :
De cet aimable maître en prenant les leçons, J'ai voulu de ses traits avoir la ressemblance ; Il respire à mes yeux, mais fiiible jouissance. . . . Car pour peindre son cœur on n'a pas de crayons.
Nous ne savons si M*"' Legras fut enchantée de cet envoie mais notre impression à nous, au bout d'un siècle^ est que si les lettres de Miger étaient méchantes^ ses vers ne l'étaient pas moins.
Il nous reste à présent à dire quelques mots pour apprécier le talent de Le Prince. Que le lecteur ne s'effraie pas, ce jugement ne sera pas long ; nous nous rappelons que nous avons insisté peut-être un peu longuement sur les critiques de Diderot et de BachaumontàproposdesexpositionsderAcadémie.
Nous avons cru devoir le faire, car c'était à notre avis le seul moyen de donner la note juste des impressions de Tépoque^ que la critique d'aujourd'hui ne peut que confirmer.
U^otice biographique. 87
On peut dire maintenant que ce qui a manqué à Le Prince^ c'est la santé et non le talent^ et que chaque tableau de lui révèle l'état physique dans lequel se trouvait Tartiste au moment où il le peignait. En bonne santés Fartiste rayonnait^ il donnait libre cours à son esprit et à sa gaîté naturelle^ sa conversation piquante et enjouée puisait un nouvel attrait dans Tair fin et malin du causeur. Et tout cet esprit, on le retrouve dans le dessin de Tartiste, dans les touches du peintre et dans sa façon heureuse de composer ses tableaux.
Ce qu'on lui a surtout reproché, c'est une certaine monotonie dans la couleur^ un abus de tons d'ocre et de cuivre, des ombres trop prononcées et des ciels trop lourds.
Quant au défaut de variété de ses têtes, cela s'explique par ce fait que, lorsqu'il voulait peindre des types russes, il n'avait plus la nature sous les yeux et qu'il n'avait probablement pas rapporté de son voyage assez d'études peintes.
Si Le Prince n'avait pas le don des grandes compositions, ni des scènes comportant beaucoup de personnages, on ne peut lui refuser le charme de ses intérieurs, l'heureux agencement de ses paysages; il faut louer sans réserve la richesse de ses ajustements et la grâce avec laquelle ses étoffes sont drapées. S'il est vrai que souvent ses Russes ressemblent à des bergers de Boucher, on doit recon-
88 T^otice biographique.
naître que lorsque, préoccupé de Rembrandt, il cherche des effets de lumière, ses efforts sont presque toujours heureux. On a constaté avec raison que ses personnages sont trapus et courts, que ses femmes sont hommasses. Son voyage dans le Nord en fut la cause^ et en cela il obéit trop à ses souvenirs de la nature russe, car auparavant, si ses personnages avaient moins de caractère, ils étaient plus élancés, plus élégants.
Quoi qu'il en soit, Le Prince reste toujours un peintre brillant, abondant et vraiment original. Suivant la fine appréciation de M. Ch. Blanc, c'est un homme d'esprit et de goût, un peu froid, un peu maladif; mais amusant, curieux à connaître, plein d'intérêt et pas du tout banal. Il le place entre Fragonard et Boucher, ce qui n'est pas un mince honneur.
La pointe à la main, Le Prince fait preuve d'une habileté consommée, et c'est avec le plus grand plaisir que l'amateur parcourt son œuvre. Ses premières planches, en dehors de leur rareté, sont intéressantes à étudier. La manière de faire et le type des personnages rappellent le maître et sentent encore les lisières de Tatelier; mais on trouve dans ces pièces de la grâce, de la distinction, de la verve, de la finesse et une haine du commun qui fait plaisir .
A son retour en France, il manie la pointe d'une autre façon, en se rapprochant beaucoup de Saint-
O^otice biographique. 89
Non, surtout dans ses paysages. Toutes les pièces sont plus poussées à l'effet que ses premiers essais ; quelques-unes même sont très-montées de ton , comme cette belle planche intitulée la Diseuse de bonne aventure, dans laquelle on trouve une préoccupation incontestable du grand maître hollandais. Pour être complet^ nous devons aussi dire un mot de deux pièces que nous avons comprises dans Tœuvre de Le Prince, mais qui ne doivent avoir été que retouchées par lui : nous voulons parler du Rémouleur et du Marchand de Cowasse. Ces deux eaux-fortes, il est facile de le voir^ont étégravéespar un graveur de profession^ et non par im peintre. Le maniement de la pointe est régulier et n^a pas la liberté d'allure que lui imprime im artiste jetant sur le vernis du cuivre son inspiration du moment. Qui les a gravées ? Nous l'ignorons ; mais ce que nous affirmons, c'est que Le Prince n'a fait qu'y mettre la dernière main. Aussi sont-elles plus froidement exécutées et déroutent-elles un instant Tamateur peu exercé.
Si maintenant nous feuilletons le carton où sont renfermées les pièces gravées par l'artiste par le procédé de son invention, c*est-à-dire à la manière du lavis, nous n'avons plus que des éloges à donner à Tauteur. Cest là en effet que Le Prince triomphe véritablement, et triomphe seul, car jamais personne n'a tiré aussi brillant parti de ce mode charmant de
90 Notice biographique.
gravure qu'il Ta fiEÛt lui-même. C'est là qu'il est tout à fait et véritablement original. Nous sommes avec Le Prince et rien qu'avec lui. Quel esprit étonnant et quelle adresse ont dirigé le pinceau du maître ! Comme tout cela est lavé avec verve et intelligence ! Rien n'est cherché I Pas de tâtonnements ni d'hésitation ! Tout vient au bout du pinceau avec une aisance et une facilité incroyables ; la teinte arrive juste^ avec la tonalité voulue^ et s'arrête à point.
Toutes ces aquatintes sont charmantes^ autant par le sujet que par l'exécution ; que la scène représente Jésus dans le temple, un Reposoir, des paysages^ des costumes^ des scènes de mœurs^ des intérieurs^ elle est toujours composée avec goût et piquante d'effet. En un mot, c'est un voyage à faire dans un fauteuil, voyage qui satisfera autant l'homme du monde que l'amateur et l'artiste. Pour nous, nous connaissons des peintres-graveurs beaucoup plus forts^ nous apprécions à leur valeur les productions des grands maîtres^ mais nous ne pensons pas qu'il y ait beaucoup d'œuvres d'artistes plus agréables à parcourir.
En un mot, Le Prince, sans être un génie, a su (et il fallait du talent pour cela) se faire une place à part très-honorable au milieu de tous ces artistes si brillants du xvin* siècle. Les Russes en ce moment recherchent avidement les pièces de son œuvre ; ne
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nous lussons point surprendre, ne soyons pas les derniers à rendre justice à nos peintres, et gardons dans nos cabinets ces monuments curieux de notre bel art national comme les titres de gloire de la Noblesse artistique de la France.