Jean Lorrain
Six exemplaires sur Japon impérial, numérotés de I à 6 et dix exemplaires sur Hollande, numérotés de y à i6\
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« Malheur à tous ceux qui aiment sans avoir «ne hauteur qui est au-dessus de leur pitii^ »
Fr. NiBT9G]BE {Zarathoustra).
Jaul-Alexandre-Martin DUVAL(qui signa un instant Jehan et depuis Jean Lorrain), naquit à Fécamp (Seine-Inférieure), le 9 Août 1856, dans le mois mystique que l'Sglise consacre à la Vierge et sous le signe zodiacal du Lion. L*auteur des LepilUer est le nls unique d'un armateur honoré dans la région et qui avait navigué d'abord comme mousse, ensuite comme matelot à bord des bateaux de son père. Ce dernier, Taïeul du poète, capitaine au long-cours, puis armateur à son tour était lui-même le fils d*un corsaire
qui, durant le blocus continental, se signala, en donnant activement la chasse aux bâtiments anglais.
Comme ses ancêtres,, la plupart des parents et alliés de Jean Lorrain naviguent encore et tout cet atavisme de matelots, nous le retrouverons qui nous expliquera, à chaque page, chaque jour^ l'œuvre et la vie du plus impulsif, du plus atrocement sincère, comme du plus désolé et du plus nostalgique des écrivains d'aujourd'hui.
Entre de hautes Ëilaises, sur la Manche, Fécamp est une petite ville maritime, avec, derrière elle, un pays morne, un ciel gris. On y rapporte des aventures de gens perdus en mer et il y a des échos, dans les cabarets, les petits restaurants du port et les vieilles maisons, des échos d'histoires contées par les matelots, où il est question d'or, de sang, d'îles lointaines, d'amour et de solitude. Dans le décor de Fécamp et celui de Péronne « comme emplie d'invisibles feuilles mortes » se précisent les premiers souvenirs de l'enfant. Longtemps, sa santé débile alarmait la tendresse peureuse d'une mère, qui depuis quarante-cinq ans, n'a cessé de veiller jalousement sur son fils et de l'entourer de la plus admirable sollicitude. Gardé par elle, le jeune Du val vécut à l'écart des camaraderies bruyantes de son âge, dans le grand jardin de la maison familiale, s'échappant à courir
nu-pieds dans Therbe, se découvrant une curiosité un peu cruelle des animaux, surtout des araignées et des crapauds dont il guettait les mœurs. Déjà s'exacerbait son imagination superstitieuse, dans le silence de ce jardin ; il croyait aux gnomes et aux fées, il écoutait leurs plaintes de captifs, dans les écorces et les ramures. Attentif à saisir les moindres harmonies des couleurs et des sons, il manifeste, parmi les frissons des après-midi pluvieuses ou les crépuscules soudain changeants, une étrange recherche de sensations.
A neuf ans, il entre comme interne au petit lycée Louis-le-Grand, puis au lycée Henri IV. Il devait achever ses études chez les Dominicains d'Arcueil. De neuf années, il ne reverra les siens que durant les trois congés annuels. On devine les froissements de cette petite âme et l'amer déchirement de cette sensibilité choyée. Dans le dernier de ces établissements d'éducation, « séduit par tout le merveilleux terrible et doux des mystères chrétiens»^ il croit avoir la vocation sacerdotale. Ses maîtres la favorisent. Brusquement l'exaltation mystique s'éteint, il se déprend de son rêve; et s'engage au 12* régiment de hussards, à Saint- Germain, puis, par permutation, aux spahis de Biskra. Les longues chevauchées au seuil du désert raniment en lui ses premiers songes de
courses vagabondes. Après s'être violemment lassé de l'amour des femmes, il retourne à Fécamp et de là à Paris. Nous aurons souvent ici le loisir de le comparer à d'autres écrivains qu'il aima, mais je crois qu'il convient de rappeler surtout qu'il a toujours porté dans son œuvre l'incurable tristesse de Chateaubriand et que ce grand nom doit précéder tous les autres, quand nous parlons d'un littérateur d'aujourd'hui.
Pour de longs jours désormais, Jean Lorrain va vivre le Voyage de Baudelaire :
€ Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie, « Une voix retentit sur^e pont t Ouvre l'œil 1 » c Une voix de la hune, ardente et folle, crie : € Amour. . gloire. . . bonheur ! ...» En fer ! c'est un écueil 1 »
Comme plusieurs écrivains de sa génération, Jean Lorrain essaya d'abord de la peinture. Ce mode d'expression qui ne pouvait guère, semble-t-il, convenir à son tempérament, fut vite délaissé. Il se tourna vers la poésie et débuta, en publiant en 1881, chez l'éditeur du Parnasse, des poèmes où l'on ne sent pourtant pas le souci alors unique de la forme. L'auteur de la Forêt Bleue et du Sang des DieuXy en outre de Gustave Moreau et Burnes-Jones, présents dans les attitudes et les décors, se souvient de ses visions d'enfants et de ses rêveries devant la mer. Ces vers réunis à d'autres formeront plus tzxàyV Ombre tArdente. Ce sont évoquées dans le cadre étroit du sonnet ou dans l'ampleur des stances, les princesses fabuleuses :
Oriane, la fée était Teffroi du pâtre !
En robe orientale, en coifTe sarrazine, Au parapet jauni, la pâle Médusine,
Typhaine, Ahès, Viviane, Morgané, Herodias, et les éphèbes, Ganymède, Alexis, Narcisse, etc..
Au fond d'un bouge obscur où boivent des marins Bathyle, le beau Thrace aux bras sveltes et pâles...
Et les sirènes :
Aimer, pouvoir aimer I Tel est leur rêve : aimer. Mais, captives des Dieux et des temps révolus,
Haïr l'homme est leur sort :
Et dans l'Eternité, les filles de la mer Au corps bleuâtre et froid, lavé par les reflux,
Nous verseront la mort.
Sous les frissons nacrés d'un ciel ardent et triste. Fleurit, hymne adorable en sa mélancolie,
La chanson des Sirènes.
Un incurable ennui nage dans l'améthyste De leurs longs yeux, l'ennui du dieu qui les oublie
Sur ces grèves sereines....
Mais c'est le crépuscule des dieux ; clownesse ou amuseuse des livres de MM. René Maizeroy et J. Ricard, l'éphémère muse moderniste triomphe du boulevard au cirque Molier, cependant que dans les cénacles de la rive gauche s'élabore, en réaction contre le naturalisme, le proche mouvement idéaliste. Jean Lorrain écrit Modernités et joue à ses compatriotes le mauvais tour, devenu classique, de les peindre tout vifs dans les Lepillier. Tout Fécamp s'indigne et le jeune romancier continue par Tris Russe dont l'intrigue se situe à
Yport. A ce moment YEvimment était encore un grand journal (SchoU y gagnait 40,000 fr.). Jean Lorrain se trouva heureux d*y entrer ainsi qu'au Courrier Français. H publie de nouveaux poèmes inspirés de Pater et Watteau : Griseries, et obtient avec T)ans VOratoirey série de portraits de gens de lettres, son premier succès, succès de surprise scandalisée devant l'audace mordante d'un débutant « qui ne s'effrayera pas. » Il se bat en duel avec René Maizeroy, son ami depuis ce jour. Il entre à VEcho de Taris, où il donne la série « une femme par jour » et les premiers « Pall-Mall » signés Raitif de la Bretonne. En empruntant pour en marquer ses chroniques le nom de l'homme dont Gérard de Nerval a dit qu'il était celui « qui possida au plus haut degré les qualités précieuses de Fimagination, et que « son intelligence était semblable à ces lumières qui voltigent sur les marécages (i). Jean Lorrain annonçait son intention de marier le poète au chercheur de tares.
L'heure de la gloire a sonné pour lui. Il vient de dépasser la trentaine et voici que sa légende se forme. De 1886 à 1896, durant cette période cahotique de littérature maladive, où un immense effort littéraire se disperse en tous sens, Jean Lorrain témoigne d'une fiévreuse activité dans la
(i) Les niutninés, pages 163 et 166.
recherche absorbante de l'étrange et de l'inédit. Nous voici encore à Baadelaire.
O mort, vieux capitaine...
.Verse nous ton poison pour qu'il nous réconforte, Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au fond du gouffre. Enfer ou Qel, qu'importe ? Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau /
Familier du Grenier d'Edmond de Concourt, Jean Lorrain devait se ressentir de l'influence des maîtres des Frères Zemgamo»; il suivit aussi le terrible courant qui jetait une partie des Jeunes d'alors vers une littérature de cauchemar. Ayant souffert de troubles au cœur, il en venait, pour réveiller sa sensibilité nerveuse, à abuser de l'éther. Sept ou huit volumes devaient attester sa redoutable emprise. « Véther bu à pleine gorgée et ff toute la nuit passa, frémissant ^ halluciné presque^ le <r front brûlant ^ la peau moite et les extrémités gla- « cées avec à la fois la terreur cPy rester et le vague « désir que cela en finisse une bonne fois... (/) ».
Nous sommes en pleine période décadente : Le sentiment de l'artificiel, le culte d'un style torturé, le rajffinement intellectuel poussé à ses extrêmes limites sont parrallèles de l'abus des excitants (alcool, kief, opium, haschisch, éther, morphine).
(i) Buveurs d'Ames, page 2.
Ce style, ces sentiments, ces passions, Théophile Gautier dans Timpérissable préface des Fleurs du Mal y les a définitivement expliqués et jugés. «... Les rêves monstrueux qu'arrête seule rimpuissancey les fantaisies obscures dont " le jour s* étonnerait y et tout ce que VânUy au tond de sa plus profonde et dernière caverne, recèle de ténébreux y de difforme et de vaguement horrible... » {page ly.) A toute une époque et plus particulièrement à toute une importante partie de Tœuvre de Jean Lorrain, il faudrait appliquer les pages de cette étude. Edgard Poe, Barbey d* Aurevilly, le grand Villiers, Quincey et peut être trop oubliés, les Erckmann-Chatrian de YAraignà-Crabe et de L'Esquisse Mystérieuse (i), sont les auteurs favoris, de cette période de l'activité littéraire de Jean Lorrain. Cependant cette activité semble suivre trois courants presque toujours différenciés et parfois confondus. Incarné dans une sorte de trinité créatrice, M. Lorrain se manifeste comme l'observateur ironique et cruel de son temps, comme le voyageur insatiable et désolé, revenu d'une contrée de songes mauvais et d'un pays de malaria, comme le poète nostalgique d'une beauté à la fois préraphaelique et lakiste. Sonyeuse, Buveurs d^AmeSy Sensations et Souvenirs,
(i) Contes Fantastiques y un volume (épuisé), chez Hachette, qui est bien le plus ternfiant recueil de contes macabres ou pseudo-scientifiques.
Un Démoniaque^ Histoires de Masques, Fards et Poisons, Voici la part du rêve malsain ou de rhallucination, qui aboutit au Vice Errant et à Monsieur de Phocas. Ce sont des contes qui aflPectent généralement l'allure d'une confession. Us disent les angoisses exaspérées, les inédites criminalités, les fantaisies de Y Amant des poitrinaires, le suicide lent du buveur d'éther et les coupables joies du buveur d'âmes. Ils évoquent les Goules modernes qui suscitent la tentation du meurtre chez leurs amants d'un soir, les assassins ingénieux qui font servir à leur profession les dernières découvertes scientifiques. Le fantôme des nuits d'insomnie, dans ces pages, va de pair avec l'escarpe de la place Maubert et la rouleuse de la barrière d'Italie. Ames d'automne, âmes de moisissures déjà molles, âmes de proie, poignards et snobismes, vices et puérilités. Effroi des nuits où le remords et l'hémoptysie secouent les poitrines déjà gangrenées, décompositions secrètes et des cœurs et des chairs, fêlure imperceptible de la volonté, ah ! quel terrible charnier, quel effrayant asile, ce poète a-t-il peuplés ! Réalisant l'esthétique idéaliste qui garde au conte et au roman de ne peindre que des exceptions et des individualités, il dresse sur le front de la foule, aux soirs d'octobre mornes, comme dans un miroir, l'effroyable vision des anomalies sexuelles et sentimentales. Il flagelle
et sourit. Comme il est bien le barbare^ rué dans la corraptîon d'une civilisation oscillante. Il a le rire et le ricanement, le geste d'attaque et l'indifférence méprisante du vainqueur assouvi. Il a cependant des étonnements et des effrois, des curiosités et des faiblesses devant le spectacle de ce déclin, dans le vice, la pourpre et l'or. Un besoin de moraliser l'éveille. Malheur au luxe, malheur à la richesse ! et ce boulevardier emprunte pour parler à ses amis, à ses lecteurs, l'accent de Chrysostome devant la courtisane couronnée, mais tout à l'heure, il aura les complaisances de Procope, en son Histoire secrète. Pourtant, cette idée le domine, l'absorbe: la force corruptrice de l'or. RoUon conseille le mépris des richesses et dénonce le danger de la Fortune. Ne vous rappelle-t-il pas ce Robert le Diable, dont Marchangy conte l'histoire aux derniers chapitres de Tristan le Voyageur ? (i). Peintre des exceptions, M. Jean Lorrain ne fait guère de différences entre le vice et la névrose. On l'en a blâmé à tort. Maudsley déclare en effet quHl n'y a pas de. ligne de démarcation entre la saniti et Finsanité {Le Crime et la Folie, page 39), Esquirol {Des Maladies mentales I, i) et CuUere (Traité Pratique des Maladies mentales) et Les Frontières de la Folie, pages 53, 92, 121), après Moreau de Tours
(i) Ce thème revient sans cesse : Cf. LEcoU des Vieilles Femmes y page 251.
et Morel, corroborent l'opinion du célèbre professeur de médecine légale à University-CoUège (i). On a blâmé surtout M. Jean Lorrain d'avoir peint « avec une satisfaction amusée » il serait plus juste de dire, laissé deviner, certaines habitudes de ses héros. Quelques contes {Orphelins^ FEgregore, Sur un Dieu mort, VHomme aux têtes de cire, etc), ont pu autoriser, pour ceux qui cherchent le scandale, au delà de Tceuvre d'art, une critique, devenue, dans le monde artistique aussi banale qu'une accusation de vénalité sous la plume des politiciens :
Au fond d'un vieux palais toscan enseveli, C'est un portrait sinistre à force d'être étrange, Tête idéale et folle aux yeux de mauvais ange. Visage ovale et fin d'adolescent pâli.
Le cou frêle et trop long penche comme affaibli Sous le poids d'un front haut, mi-voilé d'une frange ; De raides cheveux longs, d'un blond roux, presque orange. Et piqués d'iris bleus signés Boticelli.
La tête douloureuse ardente et maladive A, dans le morne attrait de sa grâce native.
Le charme d'une vierge et d'un garçon pervers,
(i) Nous citons ici l'opinion des auteurs à la mode à l'époque où M. Jean Lorrain commença à écrire. Aujourd'hui il faudrait rechercher l'opinion de Krafft-Ebbing, Ra3rmond, Déjerine^ Grasset, etc...
Favori de prélat ou savante Ophélie, Son énigme est souffrance, enivrement, folie, * Et comme un philtre noir coule dans ses yeux verts, (i)
« ... // avait, ce crucifié, des rondeurs et des gra- « cilités d^ephèhe, et jusque dans son doux visage « d'asiatique imberbe, aux lourdes paupières de bistre « et aux livres sinueuses d'un dessin â la fois mépri- « sant et cruel, il avait, ce Jésus, comme un charme « équivoque, une attraction perverse qui m'intria guait... » (2) (Sur un Diçu mort. Buveurs drames, p. 166.)
(i) Buveurs d'Ames, page 132.
(2) Plusieurs fois la critique, à propos de la complaisance de M. Jean Lorrain à évoquer les adolescents de charme équivoque, a prononcé le nom d'Antonio Bazzi ietto il Sodoma (peintre de l'Ecole de Sienne). II convient, peut-être de citer, en l'occurrence, une phrase de M. Maurice Barrés sur ce peintre et qui peut également convenir pour caractériser certîdns contes de M. Jean Lorrain :
« C/«ft( un tel homme les images sensuelles rompent l'harmonie, ou^ pour parler plus librement, la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son esprit les réalités du monde extérieur pour en Jaire une certaine beauté ardente et triste.
€ Us ont raison de se choquer y de s'épouvanter, ceux pour qui Vart n* est point un univers complet et qui, ne sachant point s^y satisfaire exclusivement, tenteront de transporter des fragments de leur rêve dans la vie de société : rien n'en résultera que dé^ sastres ».
Cette série de volumes aboutissait au Vice Errant et à Monsieur de PhocasI En ces deux livres se découvrait Textrème des qualités de M. Jean Lorrain:
ff II y a quelque chose de pourri en moi, les rêves où je me plais m'épouvantent... Oui, je
« suis bien au bord du goufire.
Un jour tu sentiras peuf-être Le prix d'un cœur qui vous comprend, Le bien qu'on trouve à le connaître Et ce qu'on souffre en le perdant.
« Ces vers de Musset, lus au hasard des a pages machinalement, pourquoi m'emplissent-ils i< aujourd'hui les yeux de larmes? Et moi qui f< n'ai peut-être pas pleuré une fois depuis vingt a ans, moi qui, dans mon enfance même, n'avais tt pas l'émotion facile des autres enfants, pour- « quoi suis-je aujourd'hui douloureusement et c( délicieusement remué en lisant cet adieu ?... Ce ff livre, pourquoi l'ai-je ouvert seulement ? Comme (( ceux de ma génération, j'ai le plus profond (t mépris pour Musset, et voilà que les quatrains
« du poète de « Rolla » m'ont chaviré le cœur « dans une mer de larmes.
Adieu : je sens qu'en cette vie Je ne te reverrai jamais.
« C'est que cette détresse poignante et cet « orgueil d'amant résigné au départ de la maî- « tresse qui l'abandonne, je ne l'ai jamais ressenti. « Je n'ai jamais aimé. Les joies dévolues au dernier <i des artisans, au plus humble bureaucrate, cette « minute de vie surhumaine que tous et toutes ont eue « une fois au moins, grâce à l'amour, tout cela a « toujours été lettre close pour moi. Je suis un anor- « mal et un fou^ je n'ai jamais été que la proie w d'ignobles instincts, et toutes les ordures des « basses parties de mon être, magnifiées par « l'imagination, ont fait de mon existence une « suite de cauchemars. Je n'ai jamais eu de sen- « sibilité, j'ai toujours ignoré le don des larmes ; « c'est dans de l'atroce et du monstrueux que j'ai « toujours cherché à combler l'irréparable vide « qui est en moi. Je suis un damné de luxure, « la triste et desséchante luxure...
« Je n'ai jamais eu d'ami, je n'ai jamais eu de « maîtresse ; passades d'une nuit ou caprice d'un « mois, les filles que j'ai toujours grassement « payées au matin ont toujours eu Thorreur de <c mon souffle et de mes lèvres : elles sentaient que c( je ne les désirais pas. Elles n'ont jamais été
« pour moi que des chairs à expérience, pas même « à plaisir. Avide des sensations et d'analyses, je « me documentais sur elles comme sur des « pièces anatomiques, et aucune ne m'a donné la « vibration attendue, parce que justement cette « vibration je l'épiais, embusqué dans ma nervo- « site comme dans un maquis, et qu'il n'y a pas « de volupté savante, mais de la joie inconsciente (( et saine, et que j'ai gâché à plaisir ma vie en « l'instrumentant au lieu de la vivre, et que les « raffinements et les recherches du rare conduisent « fatalement à la décomposition et au Néant.
« La minute d'abandon que la dernière des « rôdeuses, une fois sa journée faite, donne à son « souteneur, moi je ne l'ai jamais obtenue, et « Dieu sait si j'ai gaspillé des sommes ! Tous et « toutes sentent en moi un être hors de nature, « un automate galvanisé de convoitises, mais un « automate c'est-à-dire un mort, et je leur fais « peur avec mes yeux de cadavre.
« Mes yeux de cadavre, ils ont pourtant pleuré « aujourd'hui... » {Monsieur de Phocas),
Cette page célèbre, on devine comment elle fut commentée, isolée du restant de l'œuvre et comment M. Jean Lorrain lui dût d'être identifié à son héros (i). Ce roman pourtant, atrocement sin-
(i) Cf. les chroniques de François Perilhou à VEffort (mars-août 1901) et aussi dans M, de Phocas février 1899, ce
cère, dans son amplification outrancière, eflFrayant de pensée solitaire, contenait toute la pensée, toute la morale du poète. Dans cette œuvre qui revêt la splendeur d'un beau geste de chirurgie, brutal, naïf, délibérément, Jean Lorrain, une minute, s'était délivré du poids des littératures acquises, pour, réveillant la poussée de ses atavismes, ses appels d'enfant vers le large et l'azur, s'affirmer — comme le dit Henry Bataille — dans sa volupté barbare de Voyageur. Car il est, avant tout, par dessus tout, au fond de tout, l'Amant des villes et le discours de sir Thanas Velcome nous rassure :
« Voyager ? voyager : il laut aimer les ciels,
passage caractéristique de la hantise du détail répugnant : « L'obscénité me hante : les objets, Fart même, tout, à mes yeux, devient obscène prend un sens équivoque, ignoble, m'impose une idée basse et dégrade en moi les sens et l'intellect.
« La forêt de TifFauges décrite par Huysmans, le cauchemar sexuel des vieux arbres fourchus et des crevasses béantes des écorces a pris odieusement forme parmi la vie moderne, et c'est un possédé que j'y promène, un envoûté, un misérable et fol ensorcelé des magies noires d'autrefois.
« Ainsi ce Debucourt que j'achetai, il y a six ans, sur les quais, et qui représente, dans les tonalités attendries et délicatement nuancées du peintre, deux jeunes femmes serrées l'une contre l'autre et jouant avec une colombe, pourquoi ne m'inspire- 1- il, ce Debucourt, que des idées malsaines? L'estampe en est pourtant assez connue. L' c Oiseau ranimé >, s'intitule-t-elle. Poudrées, enveloppées de grâce d'un coloris de
« les pays, s'éprendre d'une ville ou d'une race, « mais se détacher des individus.
« La guérison, le secret du bonheur est là :
« aimer l'univers dans ses aspects changeants et « leur merveilleuse antithèse et leur analogie plus « merveilleuse encore. Le monde extérieur nous « devient ainsi une source de joies inaltérables et « d'autant plus parfaites que notre être en est le « seul miroir : les chocs et les blessures ne nous « viennent que des individus. Evitez les gens, « évitez Ethal, étudiez les races; l'une d'elles « vous donnera le regard que vous cherchez et « vous trouverez dans celle-là votre âme, votre « âme désemparée, désorbitée et fiévreuse: les
chair adorable et d^une beauté aristocratique toutes deux, pourquoi ces créatures de fraîcheur et de grâce s'associent-elles dans ma pen sée au souvenir de la princesse de Lamballe et de la reine ?
« Tous et toutes marchent I » Et c'est la plus ignominieuse calomnie du temps, les plus odieux pamphlets du père Duchêne, la salissure même des clubs jacobins que ressuscite à mes yeux cette estampe, et cela pour un geste d'une des femmes écartant son fichu de linon et retirant d'entre ses seins une colombe qui s'y était blottie.
c Et ce sont toutes les ordures débitées sur la liaison de Marie-Antoinelte et de l'infortunée princesse qui assiègent alors ma mémoire. C'est comme une fièvre. Une frénésie de rut, de cruauté aussi m'investit, et, parmi les rumeurs grondantes d'un soulèvement de populaire, je me trouve tout à coup transporté dans le recul d'un siècle, par une chaude journée d'orage aux abords d'une prison. Une foule suante d'hommes en bonnet rouge, de portefaix à faces de brutes.
if races ! nous avons tous en nous un atavisme « qui nous rattache à quelqu'une d'elles et nous « pouvons retrouver notre vraie patrie à des cen- « taines de lieues de notre bourg natal.
« Comme vous, j'ai eu l'obsession de la mort « et de l'horrible \ les masques qui vous halluci- « nent se précisaient en moi dans une tête cou- « pée, cela m'était devenu une maladie, une désé- « quilibrante obsession ; oui ! j'ai souffert. J'en « voyais partout ; partout des rictus de décapités « me raillaient, me sollicitaient; l'hallucination « me hantait surtout dans la banlieue, dansl'abon- « don de ces routes sinistres qui longent vos force tifications, et comme j'aimais mon mal en véri-
la chemise débraillée sur des poitrines velues, me bouscule et m'étouffe ; on vocifère ; partout des yeux de haine. Un air lourd, empesté d'alcool, d'odeurs de crasse et de haillons. Des bras nus agitent des piques, et, avec un grand cri, je vois monter dans le del de plomb une tête coupée, une tété exangue aux yeux éteints et fixes, le masque de décapitée qui hantait les nuits de Welcôme : le remords même du bel Irlandais, devenu mon obsession. C'est une tête de femme. Des hommes ivres se la passent de main en n;ain, la baisent aux lèvres et la soufflètent. Leurs fronts bas et fuyants sont des fronts de forçats.
« L'un d'eux porte, enroulé autour de son bras nu, comme un paquet de lanières sanglantes, tout un nœud de viscères : il goguenarde, les lèvres ornées d'une équivoque ^moustache blonde, on dirait des poils de sexe. Et ce sont, autour de la moustache postiche, des propos ignobles, de gros rires outrageants. Et k tête oscille au-dessus de la foule, acclamée.
« table malade, je savais où et comment faire
« naître la torturante et mauvaise vision.
« Oh ! les nuits de lune, les courses folles dans « un fiacre de barrière du boulevard Bineau aux « berges de Billancourt, les lentes promenades « évocatoires le long des tristes routes bordées* « de palissades et de quelques rares villas aux « volets clos. Comme elle s'émanait et montait « aisément de ces paysages lépreux et pauvres, la « suggestion du crime, la floraison du mal, qu'ai- (( mait en moi Claudius ! Comme cette province « du rôdeur et de la pierreuse était bien celle du « cauchemar moderne, et avec quelle complaire sance la décevante Âstartë, celle qui se refuse « si obstinément dans les villes enchantées de (( rislam, se livrait alors dans ses atours de goule « aux bords des terrains vagues et des guinguettes « à l'abandon ! Et toujours avec Ethal, qui s'était « fait mon guide, je connus comme vous les « connaîtrez, la route de la Révolte, les carrières « de Montrouge et les fours à plâtre de la plaine
huée, insultée et bafouée, brandie au bout d'une pique : la tête de la princesse Lamballe, que les septembriseurs viennent de faire coiffer, friser, poudrer et raviver de fard avant de la porter à lliôtel de Penthièvre et de là au Temple, sous les fenêtres de la reine.
€ Et je me ressaisis, brisé, révolté et charmé d'horreur. Il y a quelque chose de pourri dans mon être. Les rêves où je me plais m'épouvantent ».
« de MalakofF, toute la sinistre banlieue pari- <( sienne où ricane TAstarté des bouges, des bords « empuantis de la Bièvre aux solitudes de Gcn- « nevilliers.
« O misère! Gennevilliers, Malakoff, Mon- « trouge, quand il y a le foruni triangulaire de « Pompéi et les collines fuyantes de Sorrente et « de Castellamare, tout l'enchantement de Tan- « cienne Campanie, la baie de Naples et la « Concha d'Oro, l'arabesque épique du mont « Pellegrino, à Palerme, les temples d'Agrigente « et les carrières de Syracuse, la splendeur de ses « latomies funèbres et pourtant si blanches, où « les pas remuent la poussière des siècles et des « tombeaux... Syracuse? Taormine, Agrigente, « Catane, tous les bleus souvenirs de la Grande « Grèce encore endormis sous les oliviers et les « chênes verts de la Sicile !
« Là, seulement vous guérirez: laisser entrer « l'univers en soi et prendre ainsi lentement et « voluptueusement possession du monde, voilà « le bréviaire du voyageur. Etre une cire savante « et consciente aux impressions de la nature et « de Tart, trouver dans la nuance d'un ciel, la « ligne d'une montagne, les yeux attirants d'un « portrait, le profil d'un buste de musée ou la « silhouette d'un temple, le coït intellectuel et « sensuel pourtant d'où nait l'idée rafiraîchissante « et féconde...
« Les ports ! une population industrieuse, « équivoque et cosmopolite y déploie, dans le a décor sordide des rues, de pittoresques loques « de galériens et de corsaires; lâchasse prosti- « tution, toute de boue et de crasse, de faim et « de misère dans nos froids pays du nord y em- « prunte au soleil je ne sais quelle beauté ; les « filles brutalement offertes ont quelque chose « dans leur accoutrement, de lumineux, de criard « et d'oriental; leurs pommettes frottées de fard, « leurs yeux charbonnés en font, sur leur ti- « gnasse étoilée de clinquant, autant d'éternelles (( poupées toutes pareilles comme un moule « unique destiné au trop-plein de la luxure et de « la santé des hommes : et l'amour y a (]^uelque « chose d'animal qui repose et excite à la fois « le cerveau des intellectuels... Oh! le continuel « aléa d'aventure qui rôde et luit dans l'œil des « passants, les visions d'attaques à main armée, « de viols et de coups de couteaux qu'y imposent « les angles de certaines rues louches, les rues « de Tunis par exemple, et celles du vieux Gênes « et de Toulon, et celles de Villefranche, près de « Nice, celles du vieux Nice même; et dans c< l'empuantissement des marchés, au milieu des « détritus de légumes et de fruits, là seulement
« Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur <( humaine, robuste et suant la santé, trop rose « et trop rousse avec des yeux mystérieux de « bête, telle la bouchère au profil d'Hérodiade « qu'entrevirent les de Concourt dans le marché « des Récollets, à Bordeaux, et vous conviendrez « avec moi que les originaux des portraits des « musées, ceux-là même 'qui vous troublent, fleu- « rissent seuls dans le peuple. A Venise, les do- « garesses de l'Académie et les « Santa Orsola » « ^du Carpaccio se rencontrent couramment dans « la Merceria et les petits canaux de Murano. La « Cavalieri a vendu des oranges à Naples et Caro- « lina Otero à Cadix, et ce sont peut-êt^re les « deux plus belles filles que votre Paris pos- « sède.
« O vous ! que tourmente la maladie de la « beauté et qu'opprime l'unanime laideur- de nos « villes modernes, où les palais sont des banques « et les églises des usines, fuyez l'anémie, la chlo- « rose et le vice, pitoyable invention des âmes en « détresse en connivenee avec la faim.
ce Fuyez toutes les boues raffinées des Londres « d'alcool et des Paris de misère ; partez, allez « vivre votre vie ailleurs. Je repars demain pour « les Indes, voulez-vous partir avec moi ? Je vous « emmène ! Je n'ai plus ni obsessions ni cau- « chemars depuis que je vis ma vie, moi. Vivre
ff sa vie, voilà le but final ; mais quelle connais- (( sance de soi-même il faut acquérir avant d'en « arriver là. Personne ne nous éclaire, les amis « nous trompent sur nos propres instincts, et « Texpérience seule nous le fait découvrir. Nous « avons contre nous notre éducation et notre « milieu, que dis-je ? notre famille, et j'oublie à « dessein les préjugés du monde et la législation « des hommes; puis, nous rencontrons parfois « un Ethal, et alors, il est trop tard pour vivre « l'existence, la seule pour laquelle nous étions « nés, et cela à l'heure même où nous apparaît
« notre voie » (i)
Et voilà que de l'enfer de la névrose, du cercle dernier des limbes du cauchemar, il rêvait à la vita nuova de la santé et de la force. Déjà quelques articles sur les métiers homicides nous faisaient prévoir cette évolution ; en germe dans plusieurs de ses contes populaires ou criminels, une vague admiration pour la vigueur, un élan contenu vers la jeunesse féconde du labeur au soleil fécond, nous laissait entrevoir l'heure où la muse perverse au balcon du manoir d'un mauvais nécromant ouvrirait ses bras, parmi les souffles purs du matin libérateur !
(i) Il laut comparer à ce passage, le petit recueil d'impressions de voyage Heures Corses et certaines pages de la Dame Turque,
D'ailleurs, la santé littéraire de l'œuvre de Jean Lorrain est plus grande qu'on n'a voulu l'avouer. Venu dans une époque d'égotisme à outrance, où chacun «cultivait sa personnalité maladive comme un jardin fermé » l'auteur n'a jamais sacrifié au culte de l'obscurité prétentieuse et s'est gardé naïvement de tant d'affectations où d'autres trébuchèrent. Son style demeura toujours clair, souple, et même dans le récit des plus étranges cas passionnels, fidèle aux principes essentiels de la tradition. Il est, en eflfet, curieux de remarquer que Jean Lorrain n'eut jamais le goût des singularités de syntaxe et des énigmes symboliques. Ce Normand brutal ne donnait pas dans ces subtilités de Bas-Empire.
Et pourtant, nul parmi les chroniqueurs des grands quotidiens ne fut plus accessible à la Beauté. Il a loué toutes les formes, toutes les conceptions d'airt (i). Il a créé la gloire autour de
(i) Cf. un article signé Alcandrb : la Plume, i$ déc.
Un jeune esthète défend Jean Lorrain.
€ Non, messieurs, s*écrie-t-il, vous n*empècherez pas Jean Lorrain d'être, parmi les chroniqueurs de la grande presse, le plus digne d'être lu. C'est FAurélien SchoU, de notre génération. Il a du style, de la fantaisie, du brio. C'est peutêtre le seul (j'entends des fournisseurs habituels de nos grands quotidiens) qui ne soit pas assommant et qui ne se croit point obligé de pontifier, avec des phrases solennelles. N'est-ce rien, donc, cela à une époque ou les vaudevillistes eux-mêmes se font directeurs de conscience. Et puis, c'est le seul qui ait compris ses devoirs de critique. Depuis dix ans qu'il est sur la brèche, il n'a jamais cessé d'encourager les talents naissants, de mettre en lumière les génies méconnus. Il ne s'est produit aucun effort dans les arts ou dans les lettres qu'il n'ait accueilli avec sympathie. Aucune . formule ne lui est restée étrangère. Il a parlé de tout et de tous, avec intelligence, loyauté et désintéressement. Il n'a pas attendu, pour révéler au public le noble poète qu'est Henri de Régnier, qu'il fût devenu le gendre de Hérédia et il a célébré Saint-Pol Roux avant son héritage. Comparez cette attitude avec celle de MM. François Coppée, Catulle Mendès, Anatole France, Armand Silvestre qui, depuis un quart de
bien des noms. Il nous a appris à aimer les grès flammés de Lachenal et les bijoux de Lalique. Il a défendu Mœterlinck, Louys, de Régnier, Bataille, et tous les vrais jeunes. Ses Pall Mail semaine, au Journal (où il les continua après son départ de Y Echo, de 1896 à 1900) lui ont été plus souvent l'occasion de louer que de dénigrer. Mais c'est le sort commun des violents de ne se voir compter que leurs attaques.
Ses notes au jour le jour, où défile le Tout- Paris des premières, des expositions, du boulevard et des cercles et qu'il a réunies sous le titre : Poussières de Paris, sont peut-être une des meilleures sources de l'histoire de demain — celle qui voudra évoquer la vie et les vices et les tares, comme aussi les beautés et les forces de ce temps. {La Petite classe, ïhCadame Baringhel, doivent être situées dans ce courant de l'œuvre, celui qui nous vaut la peinture amère des contemporains). Malgré la signature, il n'emprunte rien aux procédés de l'auteur du Taysan Terverti; il faudrait plutôt remonter à Tallemant desRéaux, si l'on voulait en
siècle, régnent despotiquement sur la presse et qui n'ont usé de leur toute-puissance que pour organiser autour des talents indépendants, la conspiration du silence, comme s'ils tremblaient de se diminuer en accueillant les jeunes chez qui leur jalousie inquiète, ne leur laisse voir que des rivaux I » Pour M. François Coppée qui loua avec tant d'audace Louys, Samain, Vandérem, cette affirmation est inexacte. (N.d. l'A.)
la matière, assigner un ancêtre à Jean Lorrain. Il s'intéresse aux potins, aux snobismes des caillettes du XIX* siècle finissant, Lucy Temple, Marthe Sparte, M°* Baringhel, contre lesquelles il dresse la franchise de D'Heloë et d'Assailly. Il use du mot à double entente, du souvenir des anciens scandales ; il nous initie aux habitudes de M"? de Z... ou aux origines de M"® de X... Dans le récit d'une fête mondaine, brusquement il démasque un blason, révèle un âge, rectifie un nom, dévoile un passé oublié et tout cela, point parce qu'il est haineux, mais parce qu'il s'amuse et nous amuse, parce qu'il est naturellement passionné pour la clarté des consciences et celle de la phrase. Il se souvient de cet ancêtre qui, pour ne pas plier le genou à l'heure de l'hommage au suzerain, prit le pied du roi et l'éleva jusqu'à sa bouche, si bien que la Majesté chut à terre de tout son long ! Des rôdeuses des fortife aux nobles dames du faubourg, des loges de comédiennes aux antichambres de nos maîtres, il a tout passé en revue, et dans cette longue série de libelles (!) nous ne relèverions pas une attaque vraiment méchante, vraiment prétné" ditày contre un personnage vraiment digne d'estime I Et je me crois le droit de dire cela, d'autant mieux que je suis demeuré longtemps un adversaire et qu'il m'a &llu une connaissance complète de l'œuvre, pour m'éclairer entièrement sur
Thomme et surtout pour comprendre sa sincérité. Les Pall-thCall semaine ont feit en majeure partie la réputation de Jean Lorrain. Injustement, pendant longtemps, on oublia ses créations de beauté, son labeur opiniâtre de poète, de romancier, de dramaturge. Parce qu'il était spirituel, on évita de croire qu'il était profond. Et, cependant, son influence, pour être d'une autre nature que celle des théoriciens, Paul Adam, Maurice Barrés, n'en a pas moins été considérable. Hélas, il s'adressait au public, au grand public qui suivait ses conseils sans les répéter, meilleur que les élites qui les répètent sans les suivre — (dirai-je, si ma phrase ne ressemblait à une phrase de M"* de Pougy) (i). Par ces chroniques, il exerça sur Paris, une sorte de royauté de la mode. Grand, grisonnant, élégant, avec des yeux étranges, des yeux d'Athéna Poliade, lassés aux électricités nocturnes, un lys à la boutonnière, d'apparence dédaigneux (surtout parce qu'il est un cœur solitaire), M. Jean Lorrain appuyait sur le velours des loges, les soirs de premières, des mains lourdes de bagues (2). Il recevait à Auteuil
(i) t Vort-en vers Us humbles qui f aimeront sans te comprendre, meilleurs que les autres qui te comprendront sans f aimer î »
(2) On trouvera plus loin un portrait de M. Bataille et des notes de M. J. des Gâchons parfaitement exacts. Il est inutile que je répète ce qu'ils ont si bien dit.
le jeudi, dans un cabinet de travail luxueux et peuplé de nombreuses grenouilles de bois, de grès, de porcelaine (de toutes dimensions). H venait là des comédiennes, de jeunes poètes, des çlubmen, des artistes de toutes sortes et de tout poil. Avec une affabilité exquise, il accueillait tout ce monde et nul ne marqua jamais dans ses rapports, une plus large cordialité...
(On n'attend pas de moi que je réfute des légendes ou que je cite des anecdotes, à propos des jeudis d'Âuteuil)... D'ailleurs, quand on considère le travail que représente la collaboration de Jean Lorrain au GauloiSy au Journal et à la Revue Illustrée durant cette période, le nombre de pièces qu'il a &it jouer et les répétitions qu'elles ont nécessitées, on s'aperçoit vite que M. Lorrain n'avait guère de loisirs pour les aventures qu'on lui prête!...
Un beau jour, Jean Lorrain se déclara fatigué de cette existence, épuisé. Il poussa le cri de sir Thomas Velcome et le fit sien ! Voyager, Voyager I...
Déjà, à maintes reprises, il avait visité l'Espagne, la Corse, l'Algérie. L'Italie l'attira définitivement. Des Alpes à Venise, tous les printemps, il recommence le clair pèlerinage ; et, l'hiver, il vît à Nice parmi les fleurs, les peintures et les
livres, près de la seule grande aflfection (i) qui ait jamais empli son cœur : sa mère, figure de tendresse calme, haute image de douceur souriante et aristocratique, vers qui cette âme désemparée, souvent aux heures troubles, s'est retournée comme vers la statue de la Vierge du Pilier, les matelots espagnols dans la tourmente. . .
(i) Il est aussi peu sentimental que possible. Je crois (autant du moins qu'on peut en induire de lectures et de conversations) qu'il n'a jamais aimé au sens ordinaire et profond de ce mot : faire le don de soi. Les phrases caressantes de ses livres ne sont qu'à l'adresse de créatures de rêve et je me souviens d'une ligne significative que je notai dans je ne sais plus lequel de ses livres. « Il faut choisir d'aimer les femmes ou de les connaître... »
"(Achille Segard. Jean Lorrain^ les Voluptueux et les Hommes à*%Action^ page 104).
Le poète (troisième aspect) a subi, peut-être à travers les plus récents poètes, Viélé Griffin, Stuart Merril, l'influence des préraphaélistes et des lakistes — Wortsworth, Dante Rossetti, Coleridge, Spenser, Tennyson, Swinburne. Mais surtout Jean Lorrain a été et demeure poète à travers les peintres. Plus encore que ceux que nous venons de nommer, Gustave Moreau, William Morris, Burne Jones, Botticelli (i), Walter Crâne (et le Primatice, Tiepolo, Le Mutien, Perino del Vaga, Luca Cambioso et les autres peintres génois) ont pesé sur^a vision. N'oublions pas que Lorrain est avec Péladan, un des hommes qui connaissent le mieux les musées d'Europe et que, peut-être, plus que tous les poètes et tous les peintres, le seul souvenir du sourire de Lord Philip Wharton (de Van-Dyck) a dominé longtemps sa pensée.
En outre des poèmes de jeunesse que nous
(i) Est-ce à cause du charaie ambigu de ses anges qu'on compare surtout Alexandre Felipepi (dit Sandro Botticelli) auteur du Magnificat, à Tauteur de Sonymse ?
avons cité précédemment, Jean Lorrain a écrit des poésies, non encore réunies en volume :
J'ai mis mon cœur en trois lambeaux, En trois lambeaux sanglants et beaux, Chacun d'eux fuse un long sanglot Qui mouille la terre, d'un flot Tout rouge!
Le premier fleurit dans un bouge, Je Tai donné au rire en fleur.
Au long regard ensorceleur
D'une gouge ; L'autre, Marka, je l'ai donné Pour jouet à ton nouveau-né.
C'est une splendide charogne, L'enfant la pétrit et la cogne
Entra ses poings et je souris
Qpand ton fils, Marka, me meurtrit.
Pour un pur et vivant poème t
J'ai fait un archet du troisième
Et pour haïr, et convoiter
Pour souffrir, aimer et pleurer,
J'ai gardé le dernier pour vivre
Et sa farouche odeur m'enivre.
Un Promethée (en collaboration avec Ferdinand Hérold) :
O vous qui vous plaisez dans les grottes marines, Filles des lacs et sœurs des sources aux yeux verts. Vous dont les cheveux d'onde et les blanches poitrines Peuplent le bleu des eaux et l'infini des mers,
Nymphes de nacre et d'or et dont le rire hamide, Brille comme un collier sur la j'ose splendide D'une bouche on dirait d'aurore et de corail 1 O perles, que la mer en le mouvant émail De ses flots roule et tord, écrin des Titanides, Divinités du gouffre amer, Océanides Aux doigts ongles de clair aiguail.
Prêtez le coquillage ourlé de vos oreilles A ma voix.
Les nymphes au grand cœur miséricordieux !...
Nous compterons au poète, les contes qu'il publia à la Revue Illustrée et qui continuent les poèmes de VOmbre Ardente, qui fournirent matière à ses ballets {Là légende d'Oriane et d'Amadis, La Trincesse au Sabbat, La Trincesse Sous Verre, etc. ), et qu'il réunit sous lé titre « Princesses d'Ivoire et d' Ivresse y>. Interprétée à l'Odéon (^Princesses de légende, conférence d'Achille Segard) et à l'Œuvre on a connu la plasticité réalisée de cette poésie.
Les genêts étaient d'or, et dans Brocéliande,
L'iris bleu, ce joyau des sources, la lavande
Et la menthe embaumaient. C'était aux mois bénis
Où le hallier s'éveille à l'enfance des nids
Et les pommiers neigeaient dans les bois frais et calmes.
Auprès d'un chêne énorme, entre les vertes palmés,
Des fougères d'ami et des touffes de lys
Viviane et Myrdhinn étaient, dans l'ombre, assis...
Et n'oublions pas les Contes pour lire à la chan-
delUy « que peut lire une jeune fille » et qui suffisent à prouver que M. Lorrain n'est pas toujours obsédé par le sensuel ou Tironique des choses !
Chansonnier pour Mlle Guilbert et encore pour Mlle Polaire (avant qu'elle se spécialisât en faveur des Claudines, de Willy), M. Jean Lorrain a été joué, sur bien des scènes {Tris Russe, coll. O. Méténier, à la Bodinière), Yanthis à TOdéon, le Conte du Bohémien, au théâtre Minuscule, Y Araignée d'Or aux Folies-Bergère, la Princesse au Sabbat y la Belle aux cheveux d^or, Watteau à l'Olympia (i), Promethée aux Arènes de Béziers, et cinq ou six pièces (en coll. avec Gustave Çoquiot) au Grand-Guignol.
Le théâtre de Jean Lorrain peut se diviser en deux parts; le poète revendique les deux plus anciennes pièces ; les dernières répondent à un réalisme brutal, à un art rapide, violent qui rappelle parfois les parades de Ruzzante (El Boelco) {Hôtel de l'Ouest, chambre 22 ; Quatre heures du matin, place Marbeuf, etc..,)
Ces plus récentes œuvres dramatiques ont eu un succès d'effroi. Elles mettent en scène, rastas, filles, rats d'hôtel, tout un ensemble de déclassés
(i) Tous ces ballets ont été joués par M}^" Liane de Pougy pour qui Fauteur les avait spécialement écrits. Plus tard, M"* Jane Thylda joua aux côtés de M^i* de Pougy, ce qui susciu quelques jalousies I...
dont M. Lorrain s'est affirmé récemment le puissant et amer historiographe.
Avec Sainte Roulette (trois actes en collaboralion avec Gustave Coquiot) et V Ecole des Vieilles Femmes, Jean Lorrain nous prouve que pour avoir abandonné Paris, il n'a pas renoncé à ses habitudes d'observation- dans- les milieux étranges. Sainte Roulette est un drame bref, brutal, une étude où reprenant le thème que Regnard a immortalisé, il donne une autre intensité passionnelle à la comédie du joueur. C'est ici la chasse à l'argent, à l'amour, l'hypnose du gain probable, le crime et Ja folie. V Ecole des Vieilles Femmes est dédicacée. « A toutts celles qu*étreignent et tenaillent encore le vain désir de plaire et le besoin d'être possédées, aux condamnas de V amour qui ne veulent pas veillir. C'est un livre de cruautés, de tristesses et de pitié » ; et aussi d'une ironie où semble se prolonger (dans Crépuscule de Femme) la poésie atroce et voluptueuse d'Ames d'Automne. Mais il y eu depuis une évolution dans l'âme de l'auteur. L'ironie n'est qu'apparente. Nous devinons un nouveau Lorrain, presque sentimental, en tous cas navré de voir l'amour survivre à la jeunesse, le rêve sensuel brûler encore les novembres de la chair. Ila pris l'habitude de railler, et presque chaque raillerie s'achève dans un soupir ému. C'est que la vie a passé, c'est ce que Ton devine autour de
soi, par les branches flétries des amandiers, la fin des printemps où l'on a aimé. Et Ton sent que M. Lorrain se désole à son tour de n'oser croire que la beauté même survive à l'aurore évanouie.
Mais j'ai voulu mettre à part deux livres, le plus petit et le plus gros, dans l'œuvre de M. Jean Lorrain, parce que je crois qu'ils seront un jour, ses meilleurs titres à la mémoire des hommes, !\C. de Bougrelon et la Maison Thilibert.
Des voyageurs, de passage â Amsterdam, rencontrent une sorte d'original qui eut charmé d'Aurevilly, M. de Bougrelon, « Tournure d'argoustn, de vieux premier rôle et d*officier à la demi-solde^ citait à la fois Javert, la retraite de I(ussie et Frédéric Lemaître.,,y> Il les pilote à travers la ville, leur raconte ses prouesses, ses jeunes amours, ses exploits, (l^us montions à cheval à cinq heures y la messe une fois dite aux chiens^ avant (Centrer sous bois; à huit y nous dépistions la béte; à dix, déjeuner à Poitiers, le temps de laisser souffler les chevaux^ et le soir, à six, nous sonnions V hallali sous les murs de Vienne, de Vienne, en Autriche, messieurs...) Et il faut l'entendre parler de ses relations, de ses visites aux musées, de son amour des vieux portraits, des pastels du xviii* et des vieilles étoffes. Quel mélange de grâce vieillotte, d'emphase castillane, de bluff, d'imagination folle, de luxures
hypothétiques et quel gestCL de conquistador!... Les voyageurs le découvrent, jouant du violon, dans un concert populaire... Ce grand seigneur' ruiné, cet émigré aux longues aventures, aux tendresses fatales, n'est qu'un mercenaire falot!... Cette nouvelle est un chef-d'œuvre !
A propos de la Maison Philibert , on a rappelé la Maison T(j//wr(cen'étaitpas malin) !... MaisRachilde a prononcé le nom de Zola et elle a eu raison.
Oui ! Jean Lorrain nous habituera à ces surprises. La Maison Philibert est un roman de la grande époque naturahste. L'historique, l'économie, la psychologie, l'avenir de la maison close y sont mises en action. Peu de romans m'ont attaché si profondément. Il a fallu connaître la vie de province pour l'écrire. Paris qui domine ce livre (i) ne pouvait l'inspirer.
Tout y est sacrifié à l'observation. Impossible
(i) De la patriarcale € maison » de Philibert, à Aubry-les- Epinettes, jusqu'au comptoir des Halles et aux assommoirs de la rue MoufFetard et du quartier de la gare, c'est toute la chasse à. l'or et au plaisir et la vie de ceux qui ne « s'amusent pas » qui palpite, s'exalte, grouillante, aux pages de ce roman. La lecture de ces XXI chapitres vous laisse comme une sorte d'ivresse de vin bleu. C'est bien là l'impression que nous donnaient les gros livres pleins d'odeurs indigestes, du père de Nana et 'celui-ci peut-être est meilleur, plus vivant, sans lyrisme et faisant peser sur ces haines, ces poings levés, ces meurtres, les murs d'un ciel gris et de cabarets sinistres.
d'en extraire « le morceau » comme de Germinal ou de la Terre ? L'intensité de l'action y atteint une vigueur inédite (i).
(i) « Maison Philibert dans les roses, à Aubry-les-Epinettes ; maison Philibert à Paris y dans le. sang », écrit G. Coquîot au Journal (30 septembre 1904) et résume ainsi le côté moralisateur du livre La maison Philibert ou les dangers de Paris /...
« La maison Philibert est en province, un ancien couvent et un nouveau pensionnat. Les jeunes personnes y écossent des petits pois sur des bancs de jardins avec des gloussements de poules couveuses. Toute la tendresse de la nature les entoure ; elles sont au vert dans un coin de petite ville silencieuse et elles représentent, parmi les sots, les médisants et les pimbêches, ce que la nature a encore de meilleur pour l'homme.
Ça ne tourne mal qu'à partir du moment où le patron Philibert cherche des éléments de corruption genre parisien. Oh ! alors, Jean Lorrain se déchaîne ! Toute la tourbe du grand monde va épaissir le pur cloaque. (Il y a des cloaques purs comme il y a le long des ornières des chemins de très clairs petits lacs dans lesquels les petits oiseaux ne dédaignent point d'aller boire). On voit rappliquer (style Philibert) les belles Madames de tous les cinq à sept un peu courus, les hétaïres de lettres, mâles et femelles, le gratin des antichambres gouvernementales et le dessus de la corbeille des agents de change. Entre deux idylles du Point-du-Jour, des barrières d'Italie où s'accouplent terreurs et gigolettes, on peut apercevoir Ludine de Neurflize, la vierge de Nuremberg pour vieux Messieurs, autrement dit le cent de clous en sac de satin qu'il est nécessaire de serrer dans le placard de ses souvenirs quand on est de la fête moderne. Ludine de Neurflize, c'est décidément la bête noire de Jean Lorrain, on la coudoie au détour de tous ses livres à en avoir des bleus 1 La traite des blanches est longuement exposée avec ses avan-
Il y a trois ou quatre ans, un soir sur une plage méditerranéenne, M. Jean Lorrain, une comédienne et sa mère et quelques poètes, avions été invités à dîner dans un chalet, situé parmi les sables, à quelques trois mille mètres de toute habitation, par un riche viticulteur de l'endroit. En arrivant à la demeure indiquée, nous ne trouvâmes pas notre homme, et la vieille femme chargée de la garde de Timmeuble, surprise de notre invasion, nous prépara en hâte une omelette et nous la servit, dans un décor malpropre (les blattes couraient sur la table). Les poètes et la
tages et ses déboîres. Philibert, le gros commerçant de province, est dévoré vif par les requins de Paris, on viole, on tue et Ludine porte les péchés de tout Tlsraêl demi-mondain de la bonne soce (lisez : société)...
C'est un bon roman, écrit dans un argot très curieux, consciencieusement fouillé. Il contient des statistiques intéressantes, des remarques au sujet de la criminalité qui pourraient servir à éclairer la police parisienne, si jamais quelque chose pouvait Téclairer. Enfin, c'est un roman moral, aussi probe qu'une œuvre de Zola, seulement beaucoup mieux faite. (Rachildb. Mercure de France, septembre 1904.)
mère de la comédienne dévorèrent. La jeune femme alla calmer sa fringale par une promenade, le long des flots gémissants dans l'ombre tombée. M. Lorrain demeura un instant silencieux, accoudé à une barque échouée, puis apercevant au loin les lumières d'une bourgade de pêcheurs, partit à pied, à travers le sable. Lorsque nous le rejoignîmes, il était assis, sous une tente de cabaret, devant une table, chargée de poissons rôtis, de fromage et d'un vin âpre. Il devisait avec des •matelots, pieds et poitrine nus, qui lui contaient les pêches de l'hiver...
La comédienne nous invita à danser... M. Lorrain demeura silencieux et s'assit sur le sable, à aspirer l'air du large et à écouter la plainte de la mer, voluptueusement...
Nous avions compris. Cet homme qu'on donnait comme l'incarnation de l'artificiel, comme la synthèse d'un parisianisme frivole et débauché, était simplement une âme simple qui ne paraissait compliquée que parce qu'on prêtait des désirs secrets à ses moindres expressions. Sensible à la beauté des saisons et des heures, impulsif comme un pirate et comme une femme, il se grisait de la grande ivresse que lui portaient la brise de la haute mer, le gémissement des vagues courtes, l'ombre de la nuit, la musique prochaine et la solitude fraîche.
n nous avait surpris.
M. Jean Lorrain surprendra encore. Il est à Tâge où l'on ajoute à une œuvre, les œuvres définitives. Parti, à l'aube, du palais légendaire et de 4a cité des songes et des marécages, le voici, à midi, sous les rayons féconds de l'astre, le voici venu au peuple, source de toutes les énergies futures et le voici, cherchant pour les exalter, les hommes d'action. Pendant vingt ans, il a jeté au vent du journalisme son esprit, sa force et les grâces d'un style dont nous nous déshabituons chaque jour davantage. Ses derniers livres nous apprennent qu'il est assez riche pour de telles prodigalités. Et lui qui disait jadis comme Chateaubriand rêvant sur Galata: IltCy aictcTautre plaisir que la débauche, cC autre peine que la mort l » peut prononcer maintenant les paroles de Faust : Cou-ragey va baigner infatigablement ton sein dans les rayons de l'aurore l
Ernest Gaubert.
Château Delas, aoû^ 1904.
AUTOGRAPHE DE M. JeAN LoRRAIN