‹ Jean LorrainChapitre 2 sur 9 · OPINIONS · texte numérisé non relu

OPINIONS

De M. Anatole France :

... M. Jean Lorrain est un poète et un artiste. Les vers sont dans la tradition parnassienne avec un goût de préraphaélisme et de mysticisme qui s'allie naturellement à tous les caprices et à toutes les fantaisies de l'âme moderne. Mais à ne connaître que sa prose, on sentirait encore qu'il est poète.

M. Jean Lorrain excelle à donner une poésie aux vieilles pierres et à faire chanter l'âme des maisons anciennes. Il aime les vieux parcs, les hautes charmilles, les allées en berceau, les quinconces déserts. Il pénètre le secret de leur mélancolie. Il devine le mystères des chambres hantées. En décrivant seulement quelque manoir normand, dont le toit d'ardoise et Tépi grêle sont cachés par les arbres, il donne le frisson...

(V/e littéraire, 1892),

De M. Jacques des Gâchons :

« Même dans les modernités les plus excessives Jean Lorrain reste Tévocateur hallucinant ; ses moindres personnages ont des allures fatidiques. C'est ce caractère de réalité ressuscitée qui fait unique son œuvre. S'il faut cependant des noms de comparaison, nous mettrons côté à côté, comme en un vitrail de chapelle d'art: Botticelli, Baudelaire, Gustave Moreau, Villiers de risle-Adam, Burne Jones ; peut-être faudrait-il ajouter pour arriver au nombre de sept : Edgard Poe et Tenysson. On ne conçoit pas aisément un mélange de tous ces génies si particuliers ; cependant Jean Lorrain les rappelle tous, tour à tour et parfois dans une même page. Aussi voici quelques épithètes qui paraissent contradictoires, mais qui peuvent successivement s'appliquer à son curieux talent : bizarre, raffiné, troublant, monstrueux, charmant, sans oublier les qualificatifs déjà employés ici pour le désigner : terrible, étrange, amusant, compliqué, pervers, charmeur, torturant, hallucinant, féroce. D'ailleurs, il possède au plus haut point toutes les qualités « rares » d'un artiste très informé, très nerveux et très passionné...

Les chourineurs analystes et les courtisanes littéraires l'impressionnent douloureusement et il adore cette torture de l'observation. Car Jean Lorrain aime surtout ce dont il a peur, «r J'ai l'horreur et l'adoration des foules», dit-il Quelque part. Tout Lorrain est dans cette perpétuelle antithèse. L'effroi que lui causent les fleurs martyres lui fait rechercher les fleurs coupées : fleurs de ci-

metière et de cauchemar, anémones trop ouvertes, iris au velours d'araignée, chrysanthèmes déchiquetés, orchidées, les méchantes et les souffreteuses, les fleurs empoisonnées, les fleurs maudites. Son cabinet de travail est peuplé, dans son silence verdâtre, de ces fantômes attentifs, et à côté de leurs vases aux teintes d'eaux mourantes rôdent des grenouilles de toute nuances et de toutes formes, petites rainettes familières, philosophes ventrues, amusantes clownesses, puis le bataillon des horribles, les hypocrites, les suintantes de crime, les ironistes, les malades hargneuses, puis les joyeuses, accroupies en cercle et songeant à leurs concerts de jadis, car on dirait que toutes ont vécu et se sont figées pour le plaisir apeuré de leur maître et poète.

(La Repue Illustrée),

De M. Rémy de Gourmont :

M. Lorrain a lui aussi beaucoup prêché Adonis, car comment retenir les femmes si on ne prêche Adonis ? Et comment les observer si on les laisse fuir ? Sous ce titre insolent: Une femme par jour et sous ce titre doux : Ames d' automne ^ il a noté la complexité de la physionomie féminine, la naïveté ou l'inconscience de ces petites âmes, leurs détours, leurs férocités, leur folie ou leur grâce. Toutes les pénitentes de l'Oratoire se sont confessées avec une rare sincérité.

Il y a bien de la méchanceté en tel ou tel chapitre de ce dernier livre, auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruauté, certaines gaucheries, mais quel charme aussi en cette première fleur même empoison-

née, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M. Jean Lorrain/

Depuis ce temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a été très prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'épuiser et l'arbuste a gardé assez de sève pour fleurir avec persévérance. Ce sont alors des poèmes, des contes, de petites pages où l'on retrouve avec plus ou moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace un peu sadique du disciple — du seul disciple de Barbey d'Aurevilly.

Né dans l'art, M. Lorrain n'a jamais cessé d'aimer son pays natal et d'y faire de fréquents voyages. S'il est enclin à la maraude, vers les mondes ' du parisianisme louche, de la putréfaction galante, le monde « de l'obole, de la natte et de la cuvette », dont un rhéteur grec (Demetrius de Phalère) signalait déjà les ravages dans la littérature, s'il a plus que tout autre et avec plus de talent que Dom Reneus, propagé le culte de Sainte Muqueuse, s'il a chanté (à mi-voix) ce qu'il appelle modestement des « Amours bizarres %, ce fut au moins en un langage qui, étant de bonne race, a souffert, en souriant, ces familiarités d'oratorien secret ; et si tels de ces livres sont comparables à ces femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras sans répandre une odeur malsaine à la vertu, il en est d'autres dont les parfums ne sont que ceux de la littérature et de l'art pur. Son goût de la beauté a triomphé de son goût de la dépravation.

11 ne faudrait pas en effet le prendre pour un écrivain purement sensuel et qui ne s'intéresserait qu'à des cas de psychologie spéciale. C'est un esprit très varié, curieux de tout et capable aussi bien d'un conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique.

le mystérieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il évoque le passé ou le Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale. Elle est même si singulière, qu'on est surpris jusqu'à l'irritation par l'imprévu quelquefois un peu brusque qui nous est imposé. Il est même, quand il n'est que cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose, même trop rapide avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le nouveau en art comme dans la vie et jamais il ne recula devant l'aveu de ses goûts littéraires les plus hardis, les plus scandaleux pour l'ignorance ou pour la jalousie.

A tous ces mérites qui font de M. Jean Lorrain un des écrivains les plus particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de poète. En vers, il excelle encore à évoquer des paysages,*des figures ou des figurines.

(Le IV Livre des Masques, pag. 69 et 62.)

De M. Achille Segard:

Curieux et faible, voilà vraiment deux mots qui lui conviennent bien. Il a été, il est encore à la merci de sa curiosité. Pour éprouver une émotion nouvelle, il n'est rien qu'il ne sacrifie. Des images du ciel aux visions sinistres de Pantin, il a promené son désir de connaître pendant tout le cours de la vie. Il ne s'est refusé aucune des sensations agréables en étranges. Il a surmené son corps et son âme. C'est pourquoi peut-être il y a de la" tristesse dans son œuvre. Les poursuiveurs d'inconnu ont des heures découragées. Les débauchés sont mélancoliques. Don Juan qui se donna tant de peine inutile devint triste et termina sa vie dans la retraite.

(JLes Voluptueux et les Hommes d'action, page 209).

De M. Henry Bataille :

C'est une sorte de grand barbare, un barbare authentique, installé dans l'Urbs boulevardière, où il apporte et prodigue depuis vingt ans ses instincts de sang et de volupté, sa compréhension raffinée de la ville, son sens des ironies locales, sa politique madrée d'oriental ou de Celte (car on ne saurait discerner au juste son origine réelle), et mêlant à cela, au goût des arts et de ia culture, les brutalités les plus solitaires ou les plus criminelles. Du barbare il a, en effet, le goût des bijoux et des gemmes, des parfums forts, des teintures, des matières adornées, des poisons, des éthers, l'irrésistible attraction vers les chatoiements de turquerie, l'amour du bazar et le fétichisme superstitieux des choses. Du barbare, il a la convoitise gourmande et l'amusement artiste, et aussi une sensibilité d'enfant très douce, facilement en larmes, une sincérité à tout propos qui s'attendrit en paroles véhémentes^ alors presque câlines avec des retours enfantins et de vieux ' chagrins, et — dominant le tout, — par delà les émois, le scepticisme, la méchanceté, les colères, les ambitions, une candeur, une grande candeur mal dissimulée qui fait le fond véritable de cette nature où tout le reste a mis ses greffes et ses entes profondes.

On a la sensation, n'est-ce pas, qu'il n'est point d'ici ? Pourquoi ? Des rêves authentiquement héréditaires on dirait qu'il les porte encore dans ses gros yeux aux lourdes paupières tombantes de mystique ; des images de mer et de fée s'entrecroisent réellement en eux. Ce n'est pas acquis cet amour du passé, ce n'est point de la pose ni de la littérature cette antiquaillerie de contes et de ballades. Il adore ça. Il y a vraiment en lui comme

des ancêtres qui pleurent, toute une race peut-être directe de normands qui lui vantent à son insu les vieilles aventures de leur horde libre, — les pieds nus dans les boues et les coussins impériaux.

Sa figure claire aux maxillaires assassins, prête pour le casque et le turban, dit nettement les alternatives qu'il y a en son âme de raffinement et de bestialité. On y sent renaître par instants et par bordées, la brute torrentueuse en 'proie aux poussées de l'instinct, et, d'ailleurs, d'un instinct mal défini où se heurtent comme chez les êtres primitifs les atomes mâles et femelles de l'obscure origine. C'est, avec le goût de la débauche lâchée par la ville, la solitude des désirs effrayants et la volonté de se ruer au peuple, source de toute force à laquelle les quintessences lasses viennent parfois demander le fort parfum de l'ail et du gros vin.

Il n'y a pas d'amalgames disparates dans une âme.

Ses contradictions ne sont qu'apparentes et elles se rattachent toutes, à un type fixe d'individu. Il ne faut parfois qu'un mot pour nous le faire comprendre, mais ce mot parfois nous échappe et jusqu'à ce que nous l'ayons trouvé nous rassemblons mal les éléments épars d'une personnalité. Ce mot est bien pour Jean Lorrain : Barbare.

Il se présente à nous comme tel. Dans une foule il fait une tache colorée, à quoi on reconnaît toujours une espèce de prestige exotique. Il se détache violemment sur le fond gris des gens et il lui serait difficile de dissimuler celte sincérité bouillante vraiment extraordinaire qui fait sa caractéristique. Tantôt blessé, tantôt furieux,

tantôt veule ou éperdu de rosserie, bégayant d'émotion, on le voit un peu partout pleurant d*un beau vers, mourant d'une glace mal digérée. Il se laisse aller à luimême avec un peu d'épouvante et infiniment de volupté. Il s'exagère. Il a aimé créer des fantômes à ses diverses images. Il a voulu s'incarner dans des types, et c'est à cause d'un narcissisme perpétuel que nous connûmes Bougrelon, Phocas et l'étonnant Vorousot. Mental, trop mental, il a créé des êtres plus compliqués que lui-même et mille fois plus décadents, parce qu'il ignora toujours peut-être cette candeur innée qui est, comme nous le disions, le meilleur de sa nature... Quand M. Lorrain souffre, M. de Phocas s'exténue; quand M. Lorrain se contracte, M. de Phocas se crispe. M. Lorrain l'a forgé dans son enfer, où Satan est devenu ouvrier d'art ; il l'a forgé d'un souffle lourd et amplifié avec délices.

D'Aurevilly n'a jamais fait mieux que ce Vorousof, qui a sur ses congénères la supériorité d'être sincère et vécu, en des inimitables impulsions. En plus, éclatent, dans le style descriptif de son auteur, à tout bout de champ, des paysages, des notations d'atmosphères, si puissamment aspirées, par des poumons, semble-t-il, supra-sensibles de malade. — Que l'on a, dans ces livres, à côté de la pire fermentation des âmes, le contraste de la nature saine, toute vraie, avec la pureté de ses vents, et toute la nappe de son ciel l Alors le style piaffe et se colore magistralement, et c'est net ainsi qu'un beau fichu de paysan dans le soleil. — Jusqu'à reprendre les errements de des Esseintes, et les princesses Trimegistes.

Il semble que, fatigué de ces choses damnées, M. Lorrain se repose un peu, lassé sans doute d'avoir trop

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étreint. Le Barbare blessé, — aux maxillaires assassins — fait trêve maintenant, du haut de sa terrasse encore rêveur comme Tristan. J'aime à le supposer hanté de quelque songe familier, où domine le goût et Tamour du sang, du sang jeune et frais qui coule aux poignets des adolescents, du beau sang de vie et de jeunesse qui sera son suprême. regret.

Et de tout cela auront germé des œuvres qui nous laissent, à les avoir lues d'un trait, cette longue persistance d'arôme, que, l'été, on emporte démesurément en soi pour avoir rencontré quelque part, en ses promenades, la putride solitude d'un lys ou l'odeur hystérique des châtaigniers en fleurs.

(^La Renaissance Latine, 1 5 juin 1902).

De M. Jacques Gollandres:

Il est de toute évidence que Jean Lorrain a su se faire dans notre littérature nationale une place à part et tout à fait personnelle. Et tant par son style que par le genre où il se complaît et où il excelle, il déroute, d'avance, tout essai de classification. Et il s'est placé franchement dans une sphère indépendante où il régit sans conteste.

Lorrain est le jardinier de la flore bigarrée et prestigieuse poussant dans le jardin de la sensualité. Il y récolte la riche moisson des fleurs sanglantes du Mal et il en fait le tapis de boue sur laquelle, lamentable, la triste humanité agonise.

Kaléidoscope mouvant, diapré, grouillant de mille

types, de mille côtés d'âme, musée Dupuytren du cœur, les livres de Jean Lorrain sont le miroir, trop vrai, où nous pouvons nous voir, sans retouche, avec nos idées, nos pattes d'oie, nos furoncles moraux. C'est un verre grossissant où l'âme ne peut déguiser le point noir, la petite tache qui s'étend, qui la ronge, la monstruosité sentimentale qui la guette. Un style âpre, violent, acerbe, coloré et Imaginatif, cru et sincère, un style que Ton reconnaît entre mille et qui est avant tout personnel, enchâsse ces pièces documentaires, références avisées auxquelles viendront puiser les historiens de l'avenir, soucieux de connaître sous son vrai joint la société contemporaine et ses dessous ténébreux.

Lorrain est l'homme de ses livres. J'ai passé avec lui plusieurs soirées aimables,captivé par une conversation brillante et scintillante d'esprit, l'on est tout de suite sous le charme. Il s'exhale de ses yeux étranges comme une fascination cruelle. Ses mains chargées de bagues vont, coupant de gestes tranchants le mot définitif. Ses cheveux. coupés au ras des sourcils font plus brillant encore l'éclat des prunelles. Et un sourire doux coule éternellement sur deux lèvres sensuelles — très rouges.

(American- Messanger igo4).

De M. Oeorges Casella :

Chaque nouveau livre de M. Jean Lorrain apporte une grosse déception. Cependant, le livre est admirable et les contes qui le composent ne sont pas loin d'être des chefs-d'œuvre. Mais on s'imagine trop bien, à cause de celsr, le romancier que M. Jean Lorrain eût pu être et on lui en veut un peu de ne pas l'avoir été. Je sais que la littérature « ne nourrit pas son homme > et

qu'il faut vivre, mais c'est le cas de la plupart des écrivains d'être obligés de se faire journalistes, et leur vraie gloire est d'avoir accompli leur œuvre quand même. M. Jean Lorrain est resté journaliste ; et sans doute se contente-t-il d'être le meilleur des journalistes, le plus mordant, le plus fin, le plus ému... Hélas 1 songez au roman qu'aurait tiré M. Jean Lorrain d'un seul des contes qui forment VÊcole des Vieilles Femmes lit ne me lasserai pas d'écrire ce regret et d'accuser M. Jean Lorrain de manquer d'énergie. Avec quelle fougue il écrivit la Maison Philibert I (Je ne suis pas de ceux qui pensent que la Maison Philibert est un mauvais livre — M. Jean Lorrain, si ce n'est Sainte Roulette, et encore il y a un collaborateur, ne publia rien de mauvais — tel chapitre sur le Bal des Vaches est d'une extraordinaire couleur). Peut-on prétendre que la Maison Philibert est le roman que devait faire M. Jean Lorrain ? Certainement non. L'auteur de M. de Bougrelon en arrive à cette époque où l'on regarde la vie avec beaucoup d'émotion et de regret. Sa sensibilité le porte à plaindre les « vieilles femmes » que son ironie caricature. Et V École des Vieilles Femmes, qui est un recueil excellent, aurait été un' très beau roman, si M. Jean Lorrain n'était un rêveur épris du fouillis coloré de la Riviera et du ciel méditerranéen. Aussi bien vaut-il mieux nous réjouir de ce que M. Jean Lorrain doive adresser à quelque journal une ou deux nouvelles par semaine. Cette obligation l'empêche de s'ensevelir dans un repos résigné, presque découragé, et nous vaut ces Heures de Corse lumineuses et rudes comme la fruste nature de là-bas.

M. Ernest Gaubert, dans une enthousiaste étude, au Mercure de France, prétend que l'auteur de Fards et

Poissons « est à l*âge où Ton ajoute, à une œuvre, des œuvres définitives ». Souhaitons qu'il ait raison et que M. Lorrain, dans sa solitude, nous donne enfin l'œuvre que la nostalgie des voyages, l'actualité et le désir de prononcer quelque inoubliable méchanceté lui ont empêché d'accomplir.

{Revue illustrée, i5 mars i9o5).

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