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Ces plaintes désespérées réveillent Faustus : «Me voilà, mes amis, me voilà ! » s’écrie-t-il, et il s'élance pour souffrir et pour vivre encore et avec quelle joie, préférant la vie et ses déceptions et ses mensongères espérances au royal ennui de sa vallée éthérée. La pensée est très belle ; malheureusement, Stella, le divin crampon, ne lâche pas l’infortuné docteur, et, quand ils arrivent sur notre malheureuse planète, elle est déserte, inhabitée et vide; plutôt que d'entendre les cours de philosophie esthétique de la jeune maîtresse d'école céleste, les hommes sont morts, l'humanité a préféré la mort à l'ennui, Lucrèce la préférait bien au déshonneur, et Faustus, dissimulant en vain sa rage sous une avalanche de vers d’épithalame, réintègre, hélas ! bien malgré lui, son paradis conjugal et solitaire, où il s’ennuiera toute l'éternité !
Si M. Sully Prudhomme a voulu prouver l'impossibilité du bonheur au delà de la vie et l’'épouvantable félicité des élus dans l’immuable et l'absolu que ne peut concevoir notre nature limitée et changeante, il a pleinement réussi; je ne connais rien de plus mortellement ennuyeux que ce livre : faire œuvre d’impuissance en voulant prouver l'impossibilité, c’est plaider en maître. Le Bonheur, à ce compte, est un chef-d'œuvre, c’est plus que de l'harmonie imitative, c'est de l'harmonie de suggestion.
Mais, jusqu'à ce que le fait nous ait confirmé (sic), nous nous contenterons de déplorer l’éclipse totale du poète dans les brumes de la philosophaillerie critique, la pire des philosophies pour un écrivain de sentiment et de subtiles impressions !
10 février 1888.
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Les Calomniés.
Dans une chronique précédente : La Comédie à l’Académie (1), Jean Lorrain se félicitait de ce que Jules Claretie at, dans son discours de réception, pris la défense des journalistes. Dans cette défense, le nouvel académicien avait prononcé à propos des publicistes, ses collègues, le mot Calomniés. Du souvenir de cette épithète et des bruits qui couraient touchant les projets de Dumas, est sortie cette chronique. Elle est intéressante parce qu’elle étudie les divers types de journalistes dans la littérature du temps.
La pièce que M. Alexandre Dumas élabore en ce moment au fond de l'Engadine, réveille la vieille querelle du public et des journalistes : c'est sur la presse que l’attaque serait cette fois dirigée, et, prenant en main la cause des cpprimés contre les farouches oppresseurs, M. Dumas, nous dit-on, aurait juré de faire enfin justice de certaines réclames avec ou sans pression qui sont la honte et la vie du boulevard (2).
C'est d’ailleurs un fait avéré que l’auteur de Francillon n'a jamais nourri pour la presse qu'une tendresse très vague ; plus avide de réclame que personne et au point de faire jouer par Mme Lipmann le rôle le plus scabreux de La Visite de Noces, et d'ajouter ainsi à tant de titres de gloire celui de père de la débutante (3), M. Dumas a toujours affecté envers la presse le plus indifférent des mépris (4). Se mettant au-dessus de toute critique
(1) Cf. ci-dessus, p. 33.
(2) Cette pièce ne fut pas jouée et sans doute jamais écrite. La dernière pièce que Dumas ait donnée au théâtre est sa Francillon (17 janvier 1887). Mais dans Pété de 1888, le bruit auquel fait allusion Lorrain couraît fort Paris (Cf. Chronique de Champsaur : Evénement, 15 septembre 1888).
(3) Me Colette Lipmann était la fille d'Alexandre Dumas. Il lui a dédié La Princesse de Bagdad en ces termes : « A ma chère fille Mme Colette Lipmann : Sois toujours une honnête femme, c’est le fond des choses. » Par ce mariage. Mue Dumas était devenue la belle-sœur de M. Arman (de Caïllavet). Mme Lipmann avait, dans son salon, un théâtre d'amateurs. C’est là que fut jouée La Visite de noces, le 11 mars 1888 (Parisis, Le Figaro. 18 mars 1888).
(4) A Adrien Marx l’interviewant, A. Dumas répondit : « Ce qui fait notre
et trouvant toujours l’éloge inférieur au mérite, quand il s'agissait (naturellement) de lui ; voilà trente ans qu’il joue de face et de profil les dédains de l’insouciance. Aussi s’attend-on bien à quelques poignées d’orties dans le monde de la plume et du fleuret ! Il y aura, dit-on, des allusions cruelles et des mots à lemporte-pièce…. Quelque chose dans le genre de L’Immorlel de M. A. Daudet, pâte phosphorée et mort aux rats pour l’Académie, cette fois curare indien pour le boulevard !
D'ailleurs, il est à remarquer que les auteurs dramatiques, voire les romanciers, n’ont jamais fait preuve que d’une bienveillance écourtée vis-à-vis de leurs confrères et amis messieurs les journalistes ; et pourtant, s’il fallait en croire les dédicaces énamourées, pâmées d’admiration et truffées de sympathisme, dont ces messieurs ornementent les livres ou romans qu'ils nous envoient, si même, au pis-aller, Fépithète d'ami triomphalement paraphée en tête d'un volume, signifiait bon pour un louis les jours d'échéance et de dèche, combien d’entre nous seraient riches, riches à regarder le soleil à travers des émeraudes et à boire des sorbets de perles fondues dans des écorces de fruits (sic) : mais non ! qu'un d’entre nous ait une heure de faiblesse, qu’il prête le flanc à la satire ou à la médisance, qu’une calomnie plus ou moins fondée se chuchote autour de son nom, vite le roman ou le théâtre s’en empare, et c’est M. Emile Augier qui nous sert l’agréable fripouille, forcené journaliste, du Fils de Giboyer (1) ; c’est M. A. Daudet, qui cingla de coups
répugnance à communiquer des détails à ceux qui nous les demandent, c’est que nous sommes sûrs de ne trouver aucune sympathie dans les articles des reporters auxquels nous cédons et que nous ne pouvons compter que sur la malveillance de ceux auxquels nous avons résisté... Ajoutons, pour ceux qui sont friands de détails sur les habitudes des gens connus, que je ne reçois et ne lis que les journaux où je suis sûr de n’être point qualifié de voleur et d’assassin.. Quand je reçois un autre journal que ceux dont j’ai l'habitude, je ne romps même pas la bande, je me doute bien de ce qu’il doit contenir. Je le jette au feu, si c’est l'hiver ; autre part, si c’est l’été. Et là-dessus, mon cher Marx, aimons-nous les uns les autres. » (Figaro, 6 janvier 1887). |
(4) U y a dans Le Fils du Giboyer deux journalistes : Déodat et son successeur Giboyer. De Déodat, le marquis d’Auberive prononce l’oraison funèbre en ces termes : « C'était le hussard de l’orthodoxie. Il restera dans nos fastes sous le nom de pamphlétaire angélique... conviciator angelicus (acte Ier, sc. 2). Giboyer, d’autre part, définit ainsi lui-même sa méthode : « Elle consiste à rouler le libre-penseur, à tomber le philosophe, en un mot. à tirer la canne et le bâton devant l’arche. Un mélange de Bourdaloue et de Turlupin : la facétie appliquée à
de cravache le visage malsain et blanc comme un mal blanc du journaliste entretenu par une fille, du joli Moëssard (1) ; c’est encore des perfidies d’un journaliste, un raté doublé d’un envieux, que MM. de Goncourt font mourir à bout d’éther et de névrose Charles Demailly, leur héros, type de l'homme de lettres : c’est une basse intrigue de bureau de rédaction pimentée d’une vengeance de confrère et de femme, qui conduit à la folie d’abord et au tombeau ensuite le charmant romancier rêvé par les Goncourt (2). Dans son roman de Tous Quatre, M. Paul Margueritte, un des rares romanciers dont la jeune école ait le droit de se louer, n’a pas moins été terrible pour son journaliste égoïste, embourgeoisé, pratique et parvenu, féroce aux artistes et hostile au talent (3) que les frères d'Auteuil pour l'illustre Machanette (4). Le journalisme que
la défense des choses saintes : le Dies irae sur le mirliton » (acte Ier, se. 7). Giboyer-Déodat est une caricature de Louis Veuillot. E. Augier le reconnaît écrivant dans sa préface : « Je n’en fais qu’une (personnalité), c’est Déodat, mais les représailles sont légitimes contre cet insulteur et il est d’ailleurs si bien armé pour se défendre » (Préface, p. 11). Cette pièce souleva des passions anticléricales. Or Augier avait toujours eu des sentiments religieux. En 1886, lorsqu'on reprit Les Effrontés, on voulait aussi reprendre Le Fils de Giboyer. Augier ne le permit pas pour ne point soulever les passions religieuses. (Annales, 3 novembre 1889).
(1) Voici le portrait de Moëssard par Daudet, tel qu’il nous le présente au chapitre IT du Nabab : « C'était un petit journaliste blondin et poupin, assez joli garçon, mais dont la figure présentait cette fanure particulière aux garçons de restaurants de nuit, aux comédiens et aux filles, faite de grimaces de convention et du reflet blafard du gaz. Il passait pour être l’amant gagé d’une reine exilée et très légère. Cela se chuchotait autour de lui et lui faisait dans son monde une place enviée et méprisable. » (Le Nabab, p. 24).
(2) Le bureau de rédaction dont il s’agit dans le roman des Goncourt est celui du Scandale : « Mollandeux, Nachette, Couturat, Malgras et Bourniche formaient la rédaction du Scandale. Ils en étaient les hommes de plume ordinaires, l’armée officielle, les réguliers que venaient soutenir toutes les semaines, les guérillas ralliées, les faiseurs de livres sans ouvrage, les vaudevillistes sans collaboration... » (Ch. Demailly, p. 7). Nachette est un confrère jaloux qui veut se venger du bonheur de Demailly : « Vous ne m’avez donc pas regardé ? Vous n’avez donc pas vu que ce bonheur de Charles m’éclaboussait 2... que j'étais jaloux, oui, jaloux ! jaloux de cette fortune qui le faisait son maître et libre du travail qui tue ; jaloux de son foyer qui me crispait ; jaloux des amitiés qui allaient à lui ; jaloux de son nom, de sa figure, de son livre. de tout, là! » (Ch. Demailly, p. 354).
(3) 11 s’agit du journaliste Matarel, qui réussit parce qu’il n’est pas artiste, tandis que sombre Tercinet, précisément parce qu'il est artiste.
(4) Machanette est un lapsus. Le journaliste des Goncourt s’appelle Nachette. Ce lapsus s’explique, parce qu’un acteur connu, nommé Machanette, venait de
mourir en 1886.
M. Emile Zola promène dans Nana à travers les coulisses des Variétés, autour des cuvettes et des éponges grasses des loges des figurantes, est juste ce que jadis nos ancêtres appelaient.… Monsieur l’Ami du Prince (1) et jusqu’à M. Claretie, le doux M. Claretie lui-même, a tracé un assez piquant croquis de reporter dans Le Prince Zilah (2).
Inutile, n'est-ce pas, de citer ici Bel-Ami : on se souvient du beau tapage que fit dans la presse cette étude de basses mœurs, où plus de vingt confrères refusèrent de se reconnaître, mais où plus de deux cents initiés voulaient absolument placer et les noms sur les masques et les masques sur les identités ! Songez donc ! Et M. de Maupassant lui-même est un journaliste, il collaborait alors au Gaulois, au Figaro, au Gil Blas ; et c’est en toute connaissance de cause qu’il devait avoir transporté dans le roman l'existence qu'il avait, de ses yeux, vu mener (3) !
Nourri dans le sérail, j’en connais les pastilles (4) ; J’ai nommé les poissons, ayant vu le vivier!
(1) Le journaliste de Zola est Léon Fauchery dont sa propre maîtresse déclare : « Elle ne connaît pas mon Fauchery, un monsieur malpropre encore celui-là qui se colle aux femmes pour faire sa position. Du joli monde ! » (Nana, p. 117). Zola” nous le montre se battant crapuleusement avec Mignon, le mari de sa maîtresse. Les deux hommes se traitent, assez justement d’ailleurs, de maquereaux (ibii., p. 166). Lorsqu'il s’agit de compromettre le comte Mufat, gros fonctionnaire de l'Empire, austère catholique, c’est lui qui le conduit dans les coulisses et le présente à Clarisse en ces termes : « Voyons, Clarisse, embrasse le monsieur, tu sais qu’il a le sac! »
(2) Jacquemin est, en effet, un type de reporter assez piquant, vivant la belle vie, cependant que sa famille végète dans la médiocrité, presque dans la misère. Mais il est au fond assez sympathique, puisqu’un geste généreux du prince Andros suffit pour le détourner de sa vie artificielle et le rendre tout entier à la vie de famille.
(3) Bel-Ami, roman de mœurs parisiennes, est plus proprement un roman de mœurs journalistiques. Le héros, Bel-Ami, est un certain Dury, qui arrive par les femmes. Il est successivement l’amant d’une fille publique, de Me de Marelle, de Mne Walter, et directeur de La Vie française. Il épouse, en secondes noces, la femme de son meilleur ami, qui l’a introduit dans le journalisme, partage avec elle l'héritage d’un de ses amants et supporte l’autre, parce qu’il est ministre, jusqu’au jour où il a intérêt à le faire pincer en flagrant délit pour pouvoir divorcer. Ce divorce lui permet d’épouser Mie Walter, la fille de son patron et de son ancienne maîtresse. Ce mariage inespéré lui ouvre toutes grandes les portes de la politique où il ne manque point de réussir. Ses collègues Forestier, Saint- Potin, Rival, de Norbert, Fervacques sont du même bois dont on fait les coquins. Leur grande occupation, à la salle de rédaction, est de jouer au bilboquet.
(4) Allusion à certain médicament revigorant, connu sous le nom de «Pastilles du Sérail ».
Bel-Ami, Moëssard, de Chanteclair et Machanette…. Est-ce à dire que toute la confrérie et que tout le métier ?.. Si pourtant le bon public en croyait messieurs les romanciers à implorantes et enjoleuses dédicaces, oui, il serait frais, le vivier !
Certes, oui, nous avons tous connu Moëssard et sa face bouffe, insolente et séreuse ; nous savons tous, comme M. Daudet, d’où viennent et son luxe et les diamants de ses bagues, ses complets de drap clair et ses airs arrogants (1) : ami du roi Cinq Louis, et chevalier de la reine, il a comme armoiries l’épervier sur fond d’or, et les gens qu'il insulte jusqu’à concurrence de la sonnante somme, n'ont même pas la ressource de lui envoyer leurs témoins, ignorant qu'ils sont, gentilshommes terriens, des duels au fond de la mer et du jeu de la canne à pêche et de la truelle à poissons.
Mais voilà, me semble-t-il, bien du bruit au banquet des hommes et des dames de lettres ; pour une étoile de mer tombée dans une assiette entre le saumon sauce verte et le salmis de canetons !
Si Moëssard a tant occupé le théâtre (2) et le feuilleton, c’est par cela même qu'il est une exception dans la famille de la chronique et des lettres ; il en est du journaliste entretenu et taré, comme du notaire aux instincts de forçat et de l’ancien forçat aux saines aspirations d’honnête homme, comme de Jacques Ferrand et du Chourineur.
Belles créations d'Eugène Süe, et dont la beauté même est dans leur caractère d'exception ! Mais de ce que le notaire Jacques Ferrand, des Mystères de Paris, ruine plus de vingt familles, viole une fille du peuple, essaye d’en supprimer une autre et fait condamner deux innocents, il ne s’en suit pas que tous les notaires de France et du département de la Seine soient tous des Jacques Ferrand.
Et conclure des magnifiques chapitres d'Eugène Süe que tous les crimes du bagne ont élu domicile dans les cartonniers des études de la Seine, serait aussi fou que d’être amené à croire, après lecture
(1) «A côté d’une fille peinte aux cheveux roux, coiffée d’un tout petit chapeau aux larges brides et qui, juchée sur son coussin de cuir, conduisait le cheval des mains, des veux, de toute sa factice personne, à la fois raide et penchée en avant, se tenait rose et maquillé, aussi fleuri sur le même fumier, engraissé aux mêmes vices, Moëssard, le joli Moëssard, la Fille et le Journaliste, et le plus vendu des deux, ce n’était pas elle encore. » (Le Nabab, p. 32).
(2) Au théâtre, Moëssard porte le nom de Goëssard.
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des hauts faits et exploits de ce brave Chourineur, que tous les chevaux de retour, rôdeurs de fortifs et de bals de barrière, sont sacrés chevaliers de la Table ronde pour la délivrance des jeunes filles persécutées et la défense des princes Rodolphe en cotte de velours.
J'ai écrit, tout à l’heure, le nom de Jacques Ferrand et pourtant quelle belle occasion n’aurais-je pas, en ce moment, de tomber le notariat (1), comme M. Dumas, Daudet, etc., bien bourgeois en cela et flatteurs de bourgeois, tombent et tomberont et de tous temps la presse, cette presse, effroi d’un public qui l'ignore et la juge à travers le roman d’un haineux, ou les scandales d’un pirate des boulevards, tombé de chute en chute au rôle d'ami du roy ?
Malgré les plaisanteries usées comme la corde du bagne de Toulon, rendez-vous des notaires ou du cocher de fiacre, ancien titulaire d’étude, achalandée à Digne ou à Carpentras, personne plus que moi n’estime le corps des notaires auxquels, si je dois quelque avance d’hoirie sur de lointaines successions, je suis redevable aussi d’un héritage glissé, de leurs mains, en dévotes donations, entre celles des prêtres, à mon grand détriment d’unique parent et d’unique héritier du regretté défunt, le bien chez eux compense le mal à mon endroit, j'ai tout motif d’agir en pleine sincérité vis-à-vis de leur collège austère. Eh bien ! il n’y a pas à dire, il y a, depuis un an, un formidable krach dans le notariat : la forfaiture des uns n’en met que plus en relief l’honorabilité des autres ; mais n'empêche pas qu’elle a un rude accroc dans la blanche mousseline d’aujourd’hui, la cravate à trois tours de messieurs les tabellions ; il a craqué dans le dos le frac à queue de morue.de MM. les notaires. Dans le Pas-de-Calais, c'étaient encore trois des leurs qui s’asseyaient sur le banc de la cour d'assises ; dans la Seine-Inférieure, j'en compte, depuis un an, deux suicidés et trois en fuite, naturellement en fuite ou suicidés. Partis pour l'inconnu ou la proche Belgique, ils ont emporté les argents du client ; et, à l’heure où j écris, je ne sais pas un département en France qui n’ait pas son scandale à panonceaux dorés : abus de confiance, fonds dissipés, mangés en spéculations ou perdus à la Bourse, économies du sou du bas de laine volées à de petits rentiers victimes de leur crédulité
(1) Les journaux de juillet 1888 et notamment Le Gil Blas du 12 signalent, dans les faits divers, que 5 notaires sont en fuite. L’un d’eux, à Auxerre, avait escroqué deux millions à ses clients.
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et mis sur la paille à l’âge du repos et de la sénilité, familles plongées dans la misère, et toutes les horreurs des catastrophes imprévues fondant sur des ignorants, des humbles et des faibles, désormais sans recours devant une législation qui ne sait même pas protéger ses administrés contre ses officiers ministériels. Et cependant quoi de plus bourgeois et d’essentiellement bourgeois que le notaire, quoi de plus respectable, aux yeux des honnêtes gens, que le titulaire officiel et correct de la charge de Maître Honorat ou Maître Bauséant, notaires de la famille depuis trente années et plus ; quoi de plus magistralement assis et posé à nos yeux que le signataire des contrats de vente et de mariage, que le notaire, défenseur des droits des enfants et de la propriété ?.. Et, frist !.… ils prennent la poudre d’escampette et la clef du coffre-fort avec eux, MM. les marguilliers et seigneurs pontifiants du panonceau doré.
Tous Jacques Ferrand, alors ! Allons donc ! Pas plus que nous tous Moëssard. La cour d'assises, pas plus que le roman, n’a d’importance dans les annales de l’honneur d’un peuple ; les mœurs ont leur crise comme les femmes ont leurs époques ; il y a eu crise des notaires, comme il y a eu crise des journalistes : pour un scandale de Cîteaux (1), combien de hautes figures ecclésiastiques, combien de Frères Philippe et de M£r Guibert et d’archevêques d’Alger (2) ; pour un Mary Cliquet, combien de notaires impeccables, honneur et sûreté de la fortune des familles !
Donc, lecteurs, bourgeois ou journalistes, ne jugez la moralité d’un métier ou d’une confrérie ni par la cour d’assises, ce fait divers vécu, ni d’après le roman, ce fait divers illustré.
13 août 1888.
(1) En 1888, il y avait dans les actuels bâtiments de la Trappe, un orphelinat agricole, tenu par des Frères. Un scandale y éclata, parce qu’un des orphelins prit la fuite et, retrouvé, déclara qu’il s’était enfui parce qu’un de ses maîtres avait voulu lui faire « ce qu’il n’aurait pas dû lui faire ».
(2) Me Guibert et Mer Lavigerie sont connus l’un comme archevêque de Paris et l’adtre comme évêque d'Alger. Célui-ci est particulièrement célèbre pour avoir le premier prêché le « ralliement » et pour avoir organisé l’Association des Pères Blancs d’Afrique. Le Frère Philippe est beaucoup moins connu, bien que son action sociale ait été considérable. En effet, il fut Supérieur général des Frères dela doctrine chrétienne de 1830 à 1874. En 1849, il avait été nommé membre de la Commission extra-parlementaire qui établit le statut de l’enseignement sous le nom de Loi Falloux. Son œuvre de pédagogue fut de ce fait importante. Sa valeur intellectuelle et pédagogique s’affirma encore dans la composition d’une série de manuels scolaires signés F. P.
Vieilles Comédiennes.
Cette chronique fut écrite à l’occasion d'une représentation, organisée le 26 octobre au bénéfice d'Agar. Celle-ci, une des actrices les plus célèbres de la fin du second Empire, frappée de paralysie en 1888, sur la scène du théâtre de Gobelins, élait si oubliée au bout de quelques mois de silence, que peu des grands journaux du temps rendirent compte de ce « bénéfice », à l'occasion duquel avaient pourtant joué Sarah el Mounet-Sully.
Agar s'appelait de son patronyme : Marie-Léonide Charvin. Elle était née à Sedan en 1832. Elle vint à Paris à vingtdeux ans pour y chanter dans les cafés-concerts. En 1862, elle entrait à l’Odéon. Une merveilleuse aventure lui arriva en 1869. Ayant fait connaissance d’un petit employé de ministère, qui s’amusait à rimer, elle lui demanda un acte pour avoir l’occasion de produire une jeune actrice de l’Odéon encore inconnue. Le petit employé s'appelait François Coppée, l'actrice se nommait Sarah Bernhardt. Le Passant, qui devait en résulter, fut un triomphe et Got écrivait en ses mémoires : « Ne serait-ce pas le départ d’un poète presque de second ordre et d’une actrice presque du premier. » Pendant la querre 1870-1871, Agar incarna La Marseillaise. Le 20 juillet, elle la dit à la Comédie française ; quelques jours plus tard, elle la chanta à la Porte Saint-Martin. Pendant la Commune, elle fut reçue aux Tuileries entre une double haie de gardes nationaux qui lui rendaient les armes. Elle incarna les grandes héroïnes tant à la Comédie française que dans ses tournées triomphales à travers les capitales étrangères (1). En 1878, elle avait renouvelé le rôle d'Agrippine à la Comédie française. Me Plessys en avait fait une femme jeune et très belle, Agar en fit une vieille reine à l’instar d’Athalie (2). Au début de 1886, elle avait
(1) Cf. Antoine, Le Théâtre, p. 13, 17, 21, 22, 32, 58, 80. (2) Vitu, Le Figaro, 19 juillet 1888.
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encore à la Comédie française joué dans Hamlet avec Mounel- Sully. Ce fut l’un de ses derniers succès. Cet article est intéressant pour les renseignements qu’il nous donne sur Déjazet, Rousseil et Favart.
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux, où longtemps burent nos yeux avides ? Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?
(Tiré de Fleurs du Mal (1) : Charles Baudelaire.)
La vieillesse des comédiennes !
Quel Balzac encore inconnu ajoutera ce chapitre d'humanité douloureuse et poignante à la moderne épopée de Splendeur des Courtisanes ?
Dans le roman qu'on lui a toujours reproché comme sa pire trahison (2) Le Nabab, Alphonse Daudet a bien évoqué du bout prestigieux de sa plume le spectre enrubanné et suranné, pitoyable et charmant de la vieille danseuse. Quand, pour amuser le féroce ennui d'un Morny amoureux et äe sa fantastique héroïne, il fait,
(1) « Spleen et Idéal », pièce XLIV : Réversibilité.
(2) Parce qu’il aurait caricaturé le duc de Morny, son bienfaiteur, Contre ce reproche protestèrent les admirateurs de Daudet : « Le seul personnage réel que M. Alphonse Daudet ait voulu absolument et résolument représenter, peindre en pied dans Le Nabab, c’est le duc de Morny qu’il a désigné sous le nom de duc de Mora et l’on a crié pour cela à l’ingratitude. Eh bien |! cette ingratitude, je la cherche et je ne la vois pas. L'auteur n’a pas fait de son duc un ange. mais je ne pense pas que M. de Morny ait jamais voulu être un ange. Je me figure, au contraire, qu’il aurait approuvé le portrait, s’il l’avait vu, et qu’il se serait reconnu avec plaisir dans l’image de ce gentilhomme gracieux, parfaitement correct, entouré de ses petits paravents, vêtu de sa veste de fourrure bleue, faisant attendre un ministre pour donner audience à un costumier, traitant sérieusement les choses futiles et futilement les choses sérieuses. Et, s’il faut dire toute ma pensée, il me semble qu’Alphonse Daudet a peint M. de Morny, non pas tout à fait tel qu’il était, mais tel qu’il aurait voulu être, et que si ce lion avait su peindre, il n’aurait pas fait de lui-même un autre portrait que celui-là. M. de Morny a été mêlé à des actes qui appartiennent au sévère jugement de l'Histoire, mais, en fait de ridicules, on ne lui en connaît qu’un : celui d’écrire des vaudevilles. Or, l’auteur du Nabab a pieusement jeté sur cette infirmité un voile de pourpre, et il n’a fait ni de près ni de loin aucune allusion à Monsieur Choufleuri restera chez lui. (Théodore de Banville, Le National, 4 février 1878).
à la fin d’un dîner d’artistes, danser les grâces vieillottes de la Cremnitz dans le clair-obscur baigné de rayons de lune d’un atelier mondain, il y a bien une tristesse et une pitié dans le ballet fantôme de cet ancien premier sujet de la Danse, s’essoufflant à fignoler dans un coin de grande ville endormie ses pointes et ses jetés battus solitaires. Mais il y a encore une grâce et un charme dans les coquetteries falotes de ce vieux papillon d’Opéra. Cette enfantine et minaudière Cremnitz, c’est la dernière fée revenue en l’honneur d'une adorée filleule, mimer la gavotte et le menuet des siècles évanouis. Il y a une aïeule dans cette menue poupée de vieux Saxe et le cœur danse encore dans ce vieux lutin, réveillon d'Opéra (1).
Or, je sais, moi, dans la réalité, une histoire vécue autrement pitoyable et triste, que la jolie imagination un peu triste aussi de l’auteur du Nabab. Je sais, aux environs de Rueil, une femme malade et vieille (2), à demi paralysée, à bout de désespoir et d’espérances, hélas ! et le ciel, désormais dépeuplé pour elle, pèse autrement bas et lourd sur ce front de vieille femme abandonnée que sur n'importe quelle victime de l’incurable ennui.
Hier, à cette matinée organisée à son bénéfice, pendant qu’elle, Sarah la divine, mettait tous ses nerfs d'artiste et de femme à damer le pion de Claretie et à reconquérir dans trois scènes de Rome vaincue (3) ce public et ces planches de la Comédie française dont elle est la seule enfant prodigue en dépit de toute la dynastie Coquelin (4), ce n’est pas auprès de vous, Sarah, que j'étais et cela
(1) Barbey d’Aurevills nous indique les modèles dont s’inspira Daudet pour créer le personnage de la Cremnitz : « Une espèce de danseuse composite, faite des deux réverbérations de ces deux êtres évaporés : Fanny Essler et Taglioni, et qui vieille, usée, anéantie, le spectre charmant d’elle-même, se remet un soir à danser sous l'influence d’une impression heureuse... » (Le Constitulionnel, 17 décembre 1887).
(2) Il s’agit d’Agar.
(3) Rome vaincue, d'Alexandre Parodi, passa à la Comédie française le 27 septembre 1876. Sarah Bernhardt, encore jeune, voulut y jouer le rôle de l’aïeul aveugle, bien que lui eût été réservé le rôle de la Vestale, qui fut successivement joué par Reïchenberg et Baretta.
(4) Depuis 1880, Sarah Bernhardt avait en effet, à la suite de l’affaire de L’Aventurière, quitté la Comédie française, après quoi elle avait joué surtout à la Porte Saint Martin. Au moment où Lorrain écrivait ces lignes, rentrant de tournée avec sa troupe, elle cherchait une salle à Paris et jouait Léna aux Variélés. Au même moment, il y avait une affaire Coquelin. L’aîné (il y avait alors dans la dynastie les deux frères’ et le fils Jean) avait quitté la Comédie
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malgré l'or fin de votre diction ét malgré tout l’ensorcelant de vos attitudes et de vos charmes, mais auprès de l’autre, la bénéficiaire, celle pour qui vous avez organisé cette princière aumôñe d’une représentation, et qui, clouée, elle, dans son fauteuil par l'inexorable maladie, n'avait pu même venir applaudir et sa grande « confrère » et son ancien camarade Mounet-Sully dans Hamlet, cet Hamlet dont elle fut la reine sur cette scène là même du Théâtre Français.
Quelques lignes parcourues le matin même dans le grand quotidien du boulevard m'emmenaient malgré moi dans la petite villa de banlieue, auprès de la gare dont j'avais lu la description une heure auparavant. Et je revoyais la petite grille à la sonnette rouillée qu'une bonne à 20 francs vient ouvrir, le jardin qu’on traverse en écrasant du pied le fumier des feuilles mortes : arbres dénudés, boue grasse des allées, feuillages jaunissants sur les gazons épars.
Quelques marches d’escalier conduisent à un perron ; les touftes d'herbe croissent entre les pierres disjointes. Une porte s'ouvre, nous voici dans le salon d’Agrippine : meubles antiques, tentures fanées. Sur une console, le buste en terre glaise de la tragédienne, à vingt ans ; plus loin, son portrait à trente ; toute la gloire du passé, le fantôme d’une jeunesse naguère heureuse, éclatante, énivrée de succès et de joie (1) ; les couronnes accrochées autour d’une grille tombale de cimetière.
Et, par cette fin d'automne, trempé de boue, je songeais à ce que devaient être les réflexions de cette malheureuse femme, un grand talent et un grand cœur, aujourd’hui méconnue, isolée, exilée du théâtre, oubliée de la foule, écoutant, dans cette maison de banlieue, dans la tristesse de ce jardin d’octobre,
française à l’occasion du renouvellement de l’engagement de Me Dudlay, refusé par le Comité, imposé par le Ministère, et était allé à la Porte Saint- Martin. En octobre 1889, précisément, Victorien Sardou négocia son retour à la Comédie française. Constant Coquelin rentra, en effet, au Français dès janvier 1890 et, à la fin de la même année, son fils Jean débutait dans Le Dépit amoureux. ;
(1) Cf. plus haut son rôle à la fin du second Empire et sous la Commune. Elle eut quelques gestes héroïques. Elle refusa de lire l’Jdole, de Barbier, pendant qu’on déboulonnait la colonne Vendôme et elle refusa de chanter pendant la guerre civile la Marseillaise qu’elle avait chantée devant l'ennemi.
Les souvenirs lointains lentement s'élever Au bruit des carillons qui chantent dans la brume (1).
Et c’est Baudelaire, cet évangile du mal, si souvent consulté par moi aux heures de pitié, qui répondit encore pour vous, pauvre et sublime Agar, comédienne vieillie, pour vous qui avez si souvent prêté aux vers du merveilleux poète, et le métal de votre voix vibrante, et le prestige sombre de votre fière beauté :
Pauvre ange, elle chantait votre note criarde, Que rien ici-bas n’est certain,
Et que toujours, avec quelque soin qu’il se farde, Se trahit l’égoïsme humain,
Que c’est un dur métier que d’être belle femme, Et que c’est le travail banal
De la danseuse folle et froide qui se pâme Dans un sourire machinal,
Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte, Que tout craque, amour et beauté,
Jusqu’à ce que l’oubli les jette dans sa hotte Pour les rendre à l’éternité (2) !
Et cette horrible confidence n’est que la confession d’une femme. Quelle serait celle d’une comédienne ?
D'une loge de concierge et parfois plus bas, de la rue où trottent confondues dans le même anonymat de la foule, et la fille, et la petite ouvrière, toutes les deux en cheveux, avoir vécu, réalisé ce rêve, être entrée vivante dans la gloire, dans l’adoration et l’idolâtrie d'une foule, parée des splendides oripeaux de l'Histoire et de la Fable ; avoir été la maîtresse des rois et des héros ; avoir été Phèdre, l’amoureuse farouche, menaçant et râlant, tour à tour colombe gémissante ou tigresse’ irritée ; avoir frémi des colères de Camille, haleté les ambitions d’Agrippine, rugi les fureurs de Médée ; agonisé les remords de Gertrude, mère d'Hamlet, ou roucoulé les plaintes de Silvia et, un beau jour, après tant d’ovations et de premières triomphantes, après des tournées d’impératrice à l'étranger et en province, descendre et descendre une pente insen-
(1) Baudelaire, Les Fleurs du Mal : « La Cloche félée », LXXIV, (2) Tbid., XLV : « Confession ».
sible et glissante, devant les grands théâtres se fermant tout à COUP, avoir conscience qu'on est devenue celle dont on a assez, la vieille maîtresse usée dont le public, ce cruel amant des comédiennes, ne veut plus ; s’entêter dans la poursuite de cet amour qui est devenu votre vie, et plutôt que se passer de ces applaudissements qui sont devenus les pulsations de votre pouls et les battements de votre cœur, de ces applaudissements que le public des lettrés et des mondaïins vous refuse, aller les demander à la banlieue et aux faubourgs ; du Théâtre-Français, monter au théâtre des Batignolles ; de la Porte Saint-Martin, descendre au théâtre des Gobelins où, un beau soir, en pleine représentation, la paralysie vous prend à la gorge et vous cloue, vieille femme impotente, cadavre vivant, immobile avant l’heure dans la bière anticipée d'un fauteuil.
« Cet affreux malheur, que les médecins ont attribué aux chagrins et aux douleurs morales que j'avais ressenties depuis mon départ de la Comédie française, confiait hier Mme Agar à un confrère, ne m'a plus permis de reparaître sur une scène. Et cependant, ajoutaitelle, en essuyant ses joues trempées de larmes, toute ma vie est là ! Le docteur Charcot me disait récemment que ma raison est toujours solide et que, lorsque j'aurai le libre mouvement de ma main gauche, je pourrai reprendre ma vie d’autrefois. (Sa vie d'autrefois !) Seulement, je n’espère plus, je m'’efforce de me résigner. »
Je m'efforce de me résigner, cri de désespérance et de détresse profonde ! Car, comme elle dit, la vaillante et malheureuse artiste, brûlée qu’elle est par le feu de la rampe et par le feu de son art, toute sa vie est là, faire vibrer jusqu’à la dernière corde
Cette harpe vivante attachée à son cœur.
Encore Agar s’efforce-t-elle à se résigner !
Mais que dirai-je du lamentable troupeau de celles qui ne se résignent pas, à commencer par Déjazet, ce gamin de Paris, se survivant de vingt-cinq ans à elle-même, et d’une voix qui chevrotte et qui casse, tentant, presque vieille d’un siècle, de rallumer encore les amoureux de Frétillon (1), à commencer par Déjazet pour finir
(1) Déjazet était née le 30 août 1797. Elle commença à jouer les rôles d’enfant
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par Rousseil, cette reine tragique du salon des refusées, l’encombrante Rousseil forçant la réclame jusque dans la politique et la publicité jusqu’au fond des églises ; Rousseil, tour à tour ange hurlant de la Commune et sainte Thérèse de la Révolution, Rousseil que j'ai entendu déclamer de ses vers dans de vagues tables d’hôte, une serviette de table déployée à la main, et, de cet alexandrin fameux
De ton dur éperon fends mon ventre de pierre,
troubler douloureusement d’inoffensives digestions (1).
Rousseil, les chroniques nous ont-elles assez entretenu des bruyantes étapes de ses infortunes et de ses conversions ; danseuse du ventre aux Carmélites et nonnette repentie au Caire, elle a compromis le Christ et le grand Seigneur (2) ; comédienne incurable,
à cinq ans ; à soixante-douze ans, elle jouait encore. Son rôle le plus célèbre fut celui de Frétillon dont on connaît le refrain célèbre :
Cette fille Qui frétille, Mourra sans un cotillon.
Ce fut le cas de Déjazet. Véritable gavroche, elle avait toujours été fort généreuse, prodigue de son temps, de son argent et... de son cœur. D’ailleurs, son fils contribua fort à la ruiner. Musicien, auteur de Un Mariage en l'Air, opéra-comique (1852), il avait voulu devenir directeur de théâtre. En 1859, il acheta les Folies nouvelles et y fonda le Théâtre Déjazet. Sa mère v joua dix ans. Elle mourut en 1875.
(1) Roselia Rousseil naquit à Niort en 1840. Elle suivit en exil son père victime du coup d'Etat. Elle fut successivement vendeuse d’oranges, apprentie couturière, marchande de fleurs, loueuse de chaises. En 1859, elle entra au Conservatoire d’où elle sortait, en 1861, avec le prix de tragédie. Elle joua à l’Odéon, au Français, à la Porte Saint-Martin, à la Gaieté, à l'Ambigu. Pendant la guerre 1870-1871, elle joua dans les ambulances. Elle composait des poèmes qu’elle disait volontiers : « Rosalia Rousseil, la muse de ce salon, y déclamait son Sphinx des Pyramides. Il était d’elle et l’idée était assez curieuse de ce monstre de granit s’amourachant du Premier Consul... Ce sphinx pyramidal, Roselia Rousseil le déclamait un peu partout, même à table d'hôte. Quand on était bien seuls, entre artistes, Roselia Rousseil se levait majestueuse et, se drapant une serviette, la mienne nouée sur sa tête en coiffure de sphinx, nous clamait, imperturbable, son grand poème des pyramides : Enfonce dans mon flanc ton éperon de fer. » (Lorrain, Le Journal, 17 octobre 1897).
(2) Tailhade nous renseigne sur la conversion de Rousseil : « Guaïta fut aimé de cette lunatique. Or, il avait quelque vingt ans, elle quarante-sept. Il passa donc sans regarder la quatrième jeunesse de la dame. Le sentiment était profond sans doute, car, à dater de ce moment, les actes de Rousseil
elle s'est montrée, jusqu’au rôle de l’Hallucinée et de la Visionnaire, cabotine experte en l’art de choisir ses parrains, elle a joué la scène de Chimène aux pieds sacro-saints du Saint-Père et été demander un matin à Charles Gounod, révérend père en musique sacrée, sa catholique bénédiction (1).
Le maître a d’ailleurs relevé cette sainte in partibus infidelium en se mettant lui-même à genoux auprès d'elle et, la baisant au front, ils firent ainsi l’artistique communion ! Quelle était des deux la plus vieille comédienne ?
Et la vieille Favart (2), l’ancienne Julie d’Octave Feuillet,
roulant aujourd’hui en tournées de province son chalumeau à
vibrations : Hôtelleries du Cheval Blanc et de l’Ecu de France des vagues chefs-lieux de cantons, vous seuls pouvez les dire leurs angoisses affreuses et leurs suprêmes humiliations !
La vieillesse des comédiennes, la vieillesse de celles qui ne veulent pas vieillir, les juives errantes de l’admiration forcée, les navrantes victimes des suprêmes exploitations !
Oh ! devant ces tristesses et ces larmoyantes misères, comme on
perdirent le peu de coordination qu'ils avaient gardé iusque-là. De persécutée, elle devint mystique, suivant un processus des plus connus. Les gazettes annoncèrent d’abord l’entrée au Carmel, ensuite la prise de voile, donnèrent une chronique à celle qui fut Chimène et, d’un éclat fugitif, brilla au ciel de papier peint des théâtres subventionnés. L'étoile s’était faite cierge, ne voulant plus désormais luire que devant l’autel. Encore qu’elle eût abjuré les vanités du monde, Rousseil n’avait pas renoncé à moudre quelques tirades. Sous le drap noir du Carmel, sans doute eût-elle rimé jusqu’à la dernière heure, si sa nature capricante et fantasque avait pu s’accommoder à l’obédience monacale. Peu après son exode vers le cloître, elle reparut dans le siècle, donna Mademoiselle Job, son livre de rentrée... » (Œuvre, 18 juin 1916).
(1) Cf. pius haut, p. 118.
(2) Elle avait cinquante-six ans au moment où Lorrain écrivait ces lignes. Elle s’appelait Pierrette-Ignace Pingaud et était née à Beaune, en 1853. C’est par adoption qu’elle prit le nom de Favart et entra dans la famille des Favart dont le premier en date fut Charles-Simon Favart (1710-1792), auteur dramatique, l’époux illustre et malheureux de Marie Duronceray, actrice favorite de Maurice de Saxe, en son théâtre de l’armée des Flandres. Malgré le maréchal, les deux époux, tou'ours unis, eurent un fils, Charles-Nicolas-Justin Favart (1749-1806), acteur du théâtre italien, puis bibliothécaire du Tribunat. C’est le fils de celui-ci qui, adoptant Pierrette Pingaud, en fit une Favart. Quinze ans après cette chronique, Favart, encore plus vieille, jouait encore. En 1905, pour la 500° de L’Arlésienne, elle devait remporter un grand succès dans le rôle de Rose Mamaï.
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le comprend ce cri échappé un jour de mélancolie à Sarah Bernhardt, cette triomphante d'aujourd'hui, vaincue, qui sait, demain.
« Disparaître. brusquement dans du mystérieux et du sombre... comme Gambetta ou Napoléon. une fin de géant, terrible si l’on veut, mais une apothéose... Tout est là, bien finir !... »
Vous qui fûtes la grâce et qui fûtes la gloire, méditez bien ce cri d’une des vôtres, la plus grande aujourd’hui d’entre vous...
Bien finir. mourir avant les rides, avant l’ennui, l’abandon, la pitié, cette aumône — et cet affront, le dévouement.
27 octobre 1889.
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