‹ Jean-Louis-Ernest MeissonierChapitre 3 sur 5 · MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS

Messieurs,

Le deuil qui frappe la famille entière des artistes en la personne de Meissonier est aussi celui de la France. Le maître que nous perdons était une gloire du pays. Son œuvre est unique dans l'histoire de l'art national, par sa valeur propre et les qualités techniques de l'artiste, unique par la nature qu'il exprime, unique par les idées dont il s'inspire et la forme dont il les revêt. Il était nécessaire qu'après avoir consacré le talent de ce maître par toutes les dignités dont il dispose, l'État vînt déclarer une dernière fois la reconnaissance publique envers lui.

Le talent de Meissonier, c'est la mise en

œuvre des meilleures et des plus franches qualités de notre race, par un talent profondément original. Nous aimons la clarté, la précision, la probité intellectuelle et artistique ; nous voulons enfermer le plus de sens et de vérité possible dans une forme définitive, où rien ne dénote l'à peu près ; nous avons le sentiment profond de l'histoire et de la légende, de la poésie et de la vérité, mais nous voulons les rapprocher de nous et les mettre, pour ainsi dire, à la portée de notre œil et de notre main par une reproduction simple et loyale, dont nous mesurons le prix à la justesse et à la sobriété. Ces qualités et ces besoins constituaient la nature même de Meissonier ; entre l'âme de son pays et la sienne, il y avait ce rapport qui fait les grands artistes dans lesquels un pays peut s'aimer lui-même, car il s'y retrouve et s'y reconnaît.

Au service de ses goûts dominants, il mit de fortes qualités que nul ne possédait à un plus haut degré que lui : la conscience, l'étude, la volonté, avec l'exacte notion de ce qu'il voulait faire, et cette ténacité patiente qui tire d'un talent tout ce qu'il contient.

Je n'ai pas l'intention, Messieurs, de retracer

sa carrière devant vous ; ce serait sortir de mon rôle, et me substituer à ceux qui, ayant eu l'honneur d'être de ses confrères, vont l'apprécier avec une compétence qui n'appartient qu'à eux. Il me suffira de rappeler brièvement les services qu'il a rendus à son art. Ses premiers essais le révélèrent et l'affirmèrent bien vite dans sa pleine originalité.

A une époque où la peinture se divisait en écoles rivales, il ne voulut être l'élève de personne; il laissa romantiques et classiques affirmer leurs programmes : il se contenta d'appliquer directement son observation à ce qu'il aimait et de le rendre comme il le voyait. Or, il voyait et il peignait avec une précision et une justesse dont il n'y a peut-être pas d'exemple à un pareil degré. Il ne se contentait pas, cependant, de la simple réalité, car il avait l'amour et le sens de l'histoire.

Derrière l'homme d'aujourd'hui, il devinait l'homme d'autrefois et il voulait les réunir dans une synthèse étonnamment expressive. Il étudiait longuement, chez ses contemporains, les physionomies, les attitudes et les gestes; il en acquérait la science impeccable, il les dessinait avec une précision rigoureuse, puis il cherchait

de quel costume éclatant ou glorieux il pouvait les revêtir. L'observation du présent et la reconstitution du passé se confondent ainsi dans ses œuvres, leur donnent leur caractère unique et leur force incomparable d'expression : ce qu'il a fixé devient définitif.

Il s'était borné d'abord aux personnages isolés et aux études individuelles : c'étaient des bourgeois flamands dans l'intimité de leur vie, des gentilshommes des deux derniers siècles dans leurs brillants costumes de guerre ou de cour, des liseurs, des joueurs, des cavaliers, des soldats. Dans cette première manière, le goût de l'action et de la vie héroïque éclatait déjà. Bientôt il allait s'emparer du maître, être l'inspiration de ses œuvres et leur donner une âme. Je doute que jamais la violence d'une passion ait passé plus complète et plus frémissante que dans la Rixe, et que la triste grandeur de la guerre civile revive avec une impression plus sinistre que dans la Barricade.

En même temps, et tandis qu'il multipliait ses toiles de genre, restreintes de dimension, grandioses d'effet, il s'attaquait aux grandes dates de notre récente histoire et nous donnait iSoy, apothéose de la fortune militaire, où

semble passer la folie glorieuse d'une nation se précipitant à la mort sous les yeux d'une idole; puis 1814, réponse du destin où, dans le deuil de la nature, le désastre d'un homme et d'un peuple prend la grandeur tragique d'une expiation.

Dans chacune de ces toiles, Messieurs, l'artiste s'est mis tout entier, avec une sûreté de main et une énergie de sentiment qui laissent hésiter l'admiration entre les œuvres d'une jeunesse, d'une maturité et d'une vieillesse également fécondes. Aussi sa gloire allait-elle grandissant, en France et à l'étranger; cet artiste, qui n'avait pas eu de maîtres, qui ne se rattachait à aucune école et qui ne formait pas d'élèves, était le représentant reconnu et accepté de notre école nationale. Chacune de nos expositions était un triomphe pour lui; on ne le comparait à personne ; il restait à l'écart, respecté et admiré de tous.

C'est que, chez lui, la droiture du caractère égalait celle du talent. Juge sévère de lui-même, il nourrissait cette admiration généreuse du passé qui anime tous les vrais artistes ; il n'enviait personne ; il constatait et louait le mérite partout où il le rencontrait; il n'y avait

pas de confrère d'un commerce plus sûr et d'un meilleur conseil. On trouvait quelquefois sa délicatesse ombrageuse et sa franchise trop entière : cet excès n'était que l'exagération respectable de ses hautes qualités.

L'Exposition universelle de 1889 vint lui apporter, dans ses derniers jours, deux grands honneurs qui lui étaient bien dus et dont il sentit vivement le prix. Elu président du jury international par le libre suffrage de ses confrères français et étrangers, il remplit ce rôle difficile avec la conscience, le dévouement et le sentiment du devoir qui lui étaient familiers; il le remplit aussi de manière à faire aimer l'art français et la France.

Tous ceux qui admiraient ses œuvres le respectèrent lui-même lorsqu'ils le virent de près, et ils partirent en emportant de lui une reconnaissance qui tournait au profit de notre pays. Peintre passionné de notre histoire militaire, Meissonier était profondément patriote, et il eut la conscience d'avoir pendant toute cette année fièrement représenté sa patrie. La France le récompensa en lui conférant la plus haute dignité dont elle dispose et qu'aucun artiste n'avait reçue avant lui; c'était justice. Il impor-

tait que celui qui a fait passer ce souffle d'épopée dans les plis de notre drapeau fût salué par ce drapeau au seuil de la tombe.

Messieurs, dans cet hommage suprême, la France entière est avec nous.

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