LES ORPHELINES
La traversée fut des plus heureuses et l'on arriva à Batavia dans d'excellentes dispositions.
Le comte Garini s'installa confortablement dans une maison meublée et, sans perdre un temps précieux, immédiatement il s'occupa d'entrer vcn possession de son héritage, un héritage magnifique, qui méritait bien qu'on vînt le chercher : il était de près d'un million.
Adriano Zacharetti justifia pleinement, les espérances du comte. Il déploya un zèle, une activité, une intelligence des aflaires qui émerveillaient le gentilhomme vénitien.
Il paraissait évident que, sans le secours de Zacharetti, le comte aurait non seulement perdu beaucoup de temps, mais eût été exploité d'une façon indigne. Il y avait, en efi'et, de nombreuses revendications à combattre, des difficultés sans cesse renaissantes à vaincre, du mauvais vouloir à briser, des procès à soutenir, des concessions à faire à propos, des sympathies à se concilier.
En travaillant pour le comte, Zacharetti songeait bien plus à ses propres intérêts qu'à ceux de l'héritier.
Il se disait, non sans raison, que sa part, dans cette fortune qu'il mettait entre les mains du Vénitien, serait d'autant plus grande qu'il aurait montré plus d'habileté pour la lui donner. D'un autre côté, il s'emparait plus complètement encore de la confiance du comte Carini.
Au bout de quelques mois, le comte fut mis enfin en possession de son héritage. Il s'empressa, toujours conseillé par Adriano, de liquider, de réaliser en vendant les terres, les immeubles, la maison de commerce.
Les comptes faits, en déduisant les pertes forcées et tous les frais payés, il revint au comte Carini sept cent mille francs, ce qui était encore un fort joli denier.
Pendant qu'il s'occupait des affaires du comte, Adriano s'aperçut tout à coup que l'amour despotique de sa maîtresse le fatiguait singulièrement. Il résolut de s'en affranchir, et cela avec une volonté d'autant plus énergique, qu'une autre femme, une toute jeune fille, lui avait inspiré une passion d'une extrême violence.
Dans l'intérêt du comte Carini, Adriano avait eu à voir beaucoup de monde et à entretenir des relations avec plusieurs personnages importants de la ville. Il était ainsi devenu l'ami de M. Antoine Halbruger, un des plus riches négociants de Batavia, autrefois l'associé principal de M. Philippe de Villiers, maintenant le chef de cette grande maison de commerce où Lucy Glandas avait épousé le marquis de Chamarande et Zélima Charles Chevry.
Antoine Halbruger, qui avait été l'ami de Philippe de Villiers et en même temps que ce dernier le protecteur de Paul de Chamarande et de Charles Chevry, était un vieux garçon de cinquante ans.
La maison fondée par M. de Villiers avait toujours été une maison hospitalière. Le successeur continuait la tradition.
Il avait chez lui deux jeunes filles charmantes, les deux sœurs. Ni esclaves, ni même servantes, les deux sœurs vivaient dans l'intimité du négociant célibataire, sans que nul ne songeât à y trouver à redire.
En France, une pareille chose serait un scandale.
Mais la population de Batavia, comme celle de toutes les villes coloniales oii l'on ne va que pour faire fortune, se compose d'indigènes, de Chinois et d'une petite minorité d'Européens, qui ne sont rien moins que rigoristes.
La capitale de l'île de Java a une population d'environ cent soixante mille individus, dont quatre mille Européens, presque tous Hollandais; les autres sont des indigènes, des Chinois, des Arabes. Ceux-ci vivent
comme ils peuvent, à part, dans la basse ville ou la vieille ville. Les Européens, qui se tiennent dans la ville neuve, vivent somptueusement et librement.
Toutefois, les négociants ont leurs bureaux dans la vieille ville, assez malsaine malgré les nombreux travaux qui ont été faits pour l'assainir. Ils j arrivent vers dix heures et n^en sortent guère avant que sonne la quatrième heure du soir. Alors ils s'empressent de regagner leurs jardins, leurs habitations confortables, où ils mènent une existence très large, mais assez souvent en dehors des principes et des usages reçus en Europe. On ne leur demande, d'ailleurs, que de faire honneur à leur signature et de sauver les apparences. ^
L'habitude de voir grouiller autour de soi des milliers de misérables dociles, rampants, abrutis par les boissons fermentées et l'opium que les Chinois ont importé, amène le colon à considérer ceux qu'il emploie un peu, comme des esclaves.
Dans ces conditions, — abjection d'un côté, orgueil de l'autre, — le mépris de la race humaine s'infiltre peu à peu dans les esprits les mieux doués.
Les Malaises et les Chinoises font volontiers trafic de leur corps, et^ si les négociants hollandais n'achètent pas les jeunes filles comme le font les Orientaux, ils ne croient commettre que des péchés mignons en pro^ fitant des dispositions au libertinage des fillettes qui sollicitent sans cesse leur charité ou leur générosité, sans avoir la moindre honte de ce qu'elles offrent en retour.
Disons maintenant comment, et par suite de quelles circonstances, les deux jeunes filles dont nous avons parlé se trouvaient chez M. Halbruger.
Un jour, huit années auparavant, — M. de Villiers vivait encore, — une femme, accompagnée de ses deux enfants, s'était rendue à l'habitation du riche négociant pour obtenir un secours. M. de Villiers n'étant pas encore rentré, elle attendit sur le chemin, à peu de distance de la maison. Ses deux petites filles, âgées l'une de onze ans, l'autre de huit ans, jouaient aux abords d'un puits à niveau &u. sol.
Tout à coup, la plus jeune fit un faux pas en courant et tomba dans le puits, très profond, mais qui, heureusement, n'avait guère plus d'un mètre d'eau.
Aux cris de l'aînée, la mère accourut ; mais elle perdit la tête et ne put qu'appeler au secours.
La petite fille garde son sang-froid. Elle attire à elle la chaîne à laquelle est suspendu le seau, se place résolument dans le récipient de
bois et se fait rapidement descendre dans le puits par sa mère, pâle et tremblante de terreur.
Arrivée à la surface de l'eau, la courageuse enfant sort du seau, saisit par ses vêtements sa petite sœur à demi asphyxiée, puis, avec autant d'adresse que de force, elle parvint à placer la petite dans le seau qu'elle a quitté.
Gela fait, elle crie à sa mère :
— Tire, tire.
La pauvre femme se met à l'œuvre; elle voit remonter son enfant; enfin, la petite arrive à portée de ses mains ; elle la saisit, pousse un cri de joie, la serre contre son cœur, puis la dépose à terre.
Celle-ci est sauvée, mais l'autre ?
L'aînée, accrochée aux pierres disjointes, se soutient au-dessus de reau ; mais elle attend avec impatience que le seau redescende pour qu'il devienne pour elle aussi un moyen de sauvetage.
La mère se hâte. Le seau descend vite; mais, à mi-chemin, la chaîne glisse hors de la rainure de la poulie et le seau ne descend plus que lentement, très lentement.
L'enfant, à demi submergée, fait des efforts inouïs pour ne pas enfoncer; avec plus d'énergie encore, elle se cramponne des mains et des pieds aux angles des pierres. Mais la position n'est pas tenable; dans un instant, la pauvre enfant aura les membres engourdis et lâchera prise.
La mère comprend que sa fille va périr; elle jette des cris affolés et, avec une sorte de rage, elle secoue la chaîne qui descend un peu plus vite.
Mais, hélas! seule, pourra- t-elle la tirer pour sauver sa fille? Elle sent son impuissance et elle crie :
— Au secours 1 au secours !
Elle promène autour d'elle ses regards éperdus.
Personne, personne ne vient !
L'enfant, cependant, a pu saisir le crochet de la chaîne, elle s'y suspend, parvient à se hisser, à se placer dans le seau. Alors elle crie à sa mère de tirer.
La pauvre femme s'épuise en efforts inutiles; elle ne peut que secouer la chaîne qui, entraînée par le poids, descend, descend toujours. L'eau remplit le seau qui s'enfonce. La fillette a de l'eau jusqu'au cou. Mais elle ne s'effraye point; elle comprend qu'elle n.'a plus qu'une ressource pour échapper à la mort qui la menace ; c'est de grimper à la force des poignets et des jambes le long de la chaîne, comme le couvreur se hisse à la corde à nœuds. Seulement il faudra que la mère fasse crontrepoids.
En aura- t-elle la force?
L'*enfant crie à sa mère ce qu'elle veut faire.
— Courage, maman, courage! Tiens bien la chaîne, ne lâche pas.., N'aie pas peur, j'arriverai... Y es-tu?
— Oui.
— Allons, je grimpe.
Et elle se met à opérer lentement son ascension périlleuse. Mais, au bout d'un instant, la mère sent ses forces la trahir. Sous 1(
coup des émotions successives qui l'ont assaillie, elle va s'évanouir. Alors/^ la chaîne, n'étant plus maintenue, glissera jusqu'au bout. C'est la mort de l'enfant !
— Tiens bien, maman, tiens bien! n'aie pas peur! crie encore l'intrépide filleUe.
Hélas ! la pauvre mère chancelle, le sang bourdonne dans ses oreilles. Encore une minute et son enfant est per^due. Elle pousse un dernier cri <\ui s'échappe de sa poitrine comme un râle.
Cette fois, l'appel suprême de la mère est entendu.
Un homme accourt. C'est M. Philippe de Villiers.
D'un coup d'oeil il a vu et compris le danger.
Il n'a que le temps de se jeter sur la chaîne et de s'y cramponner. La mère s'affaisse sur le sol.
M. de Villiers se penche sur le puits et crie à la fillette :
— Repose-toi un instant, mon enfant, et ne crains rien. La pauvrette reprend haleine, envoie un sourire de reconnaissance
à l'homme qui va la sauver comme elle-même a sauvé sa sœur, puis se t remet à monter. D'ailleurs, presque tout le travail est fait par M. de Villiers qui, tirant la chaîne avec force, la fait glisser sur l'arbre de fer et remonte ainsi la fillette, qu'il saisit dès qu'elle est arrivée à portée de sa main.
— Sauvée, sauvée ! s'écria la mère, maintenant folle de joie. La pauvre femme et ses deux filles furent immédiatement installées
chez M. de Villiers, où les soins les plus grands et les plus affectueux leur furent prodigués.
Mais une fièvre terrible s'empara de la mère et, au bout de quarantehuit heures, elle mourait sans même avoir la consolation de pouvoir dire adieu à ses enfants.
Que faire?
— C'est la Providence qui m'a envoyé ces deux pauvres orphelines, dit M. de Villiers, je ne les abandonnerai pas.
D'où venaient-elles ?
L'aînée put dire qu'elles étaient Italiennes et qu'elles avaient quitté
— Pourquoi voub aimerais-je T (page 988).
l'Italie deux ans auparavant pour venir à Batavia, où leur mère avait l'espoir de retrouver son mari. Mais toutes les recherches avaient étc vaines, et la misère était accourue à grands pas.
La fillette de onze ans s'appelait Juanita, et sa petite sœur Garlotta.
Toutes deux étaient très jolies, et on pouvait voir déjà qu'elles seraient un jour merveilleusement belles.
M. de Villiers, les ayant pour ainsi dire adoptées, eut d'abord Tin-
LlV. 124. E. RiCHEBOURG. - Jean Loup. — Ed. J. Rouff et G". LiV. 124.
tention de les garder près de lui, de les élever, de les faire instruire et, le moment venu, de les marier en leur donnant une petite dot. C'est d'ailleurs le conseil que lui donnait son cousin Paul de Ghamarande.
Pendant trois mois, les deux sœurs restèrent chez M. de Villièrs. Elles s'étaient vite attachées à leur bienfaiteur et elles Faimaient et le vénéraient comme s'il eût été leur père.
Mais M. William Glandas mourut et M. de Villiers devint le tuteur de la fille de son ami de Calcutta.
Nous savons comment M. de Villiers quitta précipitamment Batavia pour se rendre à Calcutta, d'où il ramena Lucy Glandas et Zélima.
M. de Villiers ne pouvait plus garder chez lui les deux Italiennes; mais d'un autre côté, ne voulant pas cesser d'être leur protecteur et de veiller sur elles, il les plaça dans la meilleure institution de la ville.
Juanita et Garlotta ne vinrent plus que très rarement chez leur bienfaiteur ; mais M. de Villiers et. Paul de Ghamarande allaient les voir souvent au pensionnat. Et puis les orphelines avaient dans M. Antoine Halbruger, qui s'était attaché à elles, un autre protecteur. C'est M. Halbruger qui, le dimanche et les autres jours de vacances, les recevait chez lui.
Malheureusement pour les deux jeunes filles, M. de Villiers mourut. Le généreux négociant avait été si brusquement frappé qu'il n'avait pas eu le temps d'ajouter à son testament un codicille concernant ses protégées. Toutefois, le marquis Paul de Ghamarande, légataire universel du défunt, connaissait à ce sujet les intentions de son parent; aussi s'était-il promis de faire pour les orphelines ce que M. de Villiers n'aurait pas manqué de faire s'il eût vécu.
Mais le malheur vint s'abattre presque en même temps sar Paul et Lucy, SUT Charles Chevry et Zélima. Il ne restait plus aux orphelines que M. Halbruger, qui avait pour elles, du reste, une très grande afîPection.
Elles quittèrent le pensionnat et vinrent habiter chez leur protecteur.
Juanita avait dix-sept ans, c'était une femme faite.
M. Halbruger s'aperçut qu'elle était belle ; il l'aima et le lui dit.
Juanita sentit, dans son cœur reconnaissant et enthousiaste, qu'elle avait une dette à payer à son bienfaiteur; son affection quasi filiale devint de l'amour, un amour sincère, profond, plein d'abnégation. Elle se donna, sans même songer qu'elle pouvait se faire épouser.
C'était mal, sans doute; mais Juanita, à demi sauvage, n'ayant à rendre compte à personne de ses actes, n'avait écouté que son cœur. L'amour parlait en elle avec toutes ses ardeurs et elle n'avait voulu écouter que son cœur, sollicité par sa reconnaissance.
M. Halbruger lui dit un jour :
— Tu sais, Juanita, que je ne t'épouserai pas?
— Je ne pense pas à cela, répondit-elle; je vous aime et cela me suffit... Je sais que la servante ne peut pas être la femme de son seigneur.
— Tu ne porteras pas mon nom, Juanita, mais toi et ta sœur, vous serez toujours à Tabri du besoin.
— J^'aime mon seigneur; je ne lui demande que de me permettre de le rendre heureux par mon amour.
— Soit; mais si je dois te quitter un jour?
— Ce jour-là, je mourrai sans me plaindre. Juanita devint enceinte.,
Elle se montra heureuse et fière de sa maternité.
— J'aurais préféré que cela n'arrivât point, lui dit son amant, parce que, comme je te Tai dit déjà et pour les raisons que je t'ai fait connaître, je ne puis fépouser; mais, si tu restes telle que tu es, c'est-à-dire si tu m'es fidèle, je te promets de reconnaître notre enfant.
Juanita accueillit cette promesse avec des transports de joie. Elle n'aurait certes pas changé sa condition pour celle d'une reine.
Juanita avait alors dix-neuf ans, et depuis deux ans elle était la maîtresse de M. Halbruger.