‹ Jean LoupChapitre 102 sur 153 · LA COMTESSE CARINI · texte numérisé non relu

LA COMTESSE CARINI

Bien qu'il n'eût pas l'esprit inventif ni l'envergure pour le mal de son ancien maître Blaireau, Garini était loin d'être une médiocrité dans cette armée de criminels, qui tient garnison dans ' toutes les grandes villes, dans Paris particulièrement, et qui se recrute dans les cinq parties du monde.

Alors que Garini n'était qu'un lieutenant de Blaireau, dans la bande de coquins organisée et dirigée par ce maître scélérat, l'Italien, en raison de sa réserve excessive sur les choses de son passé, n'avait pas la confiance de ses collègues. Tout bandit est doublé d'un dénonciateur. Un scélérat veut toujours tenir ses complices dans sa dépendance par la possession de quelque secret important, afin de pouvoir se garantir contre des insinuations nées dé la rancune ou de la colère.

Le mal ne vit que par le mal, ne vit que pour le mal; un vice ne marche jamais seul. Ainsi le veut la règle immuable du monde sur tous les échelons de l'échelle sociale.

Dans le monde des coquins, qu'il s'agisse de financiers véreux ou do coupe-jarrets, le complice dont on ne sait rien est suspect; on se garde de lui comme d'un gendarme ou d'un espion.

Garini ne parlant pas, ne laissant rien deviner de son passé, était c nsidéré par ses compagnons comme dangereux.

Girconstance particulière : Garini était avare.

Un voleur avare, c'est chose rare !

Ce qu'on dérobe aux autres en vertu de la loi du plus fort ou du

plus rusé, ce qui est la même chose, tient d'autant moins aux mains qu'on s'en est emparé plus facilement. On peut remarquer que ceux qui font les meilleurs coups sont toujours les plus prodigues et les moins prévoyants.

Et ceci se trouve complètement résumé dans ce vieux proverbe gaulois :

« Le bien mal acquis ne profite jamais. »

S'il y a une exception, elle est en faveur des usuriers.

Garini n'était pas un débauché ; il ne prenait part à aucune orgie. On ne lui connaissait pas de maîtresse sérieuse.

Carini ne buvait pas.

Garini ne jouait pas.

Garini ne s'emportait jamais et ne cherchait querelle à personne.

Garini, en un mot, était, dans son genre, une espèce de petit saint.

En tout, il procédait lentement, méthodiquement, n'abandonnant rien au hasard, ce qui lui évitait bien des échecs. Une affaire menée et conduite par lui pouvait être considérée comme une affaire sûre.

Autant Blaireau s'occupait à ne compromettre personne, pas plus ceux qui le servaient que ceux qui réclamaient ses services, autant Garini, au contraire, prenait ses mesures pour enserrer les uns et les autres, afin qu'ils fussent entièrement à sa merci. G'était là sa force et il ne se gênait pas pour en abuser, mais doucement, sans scandale.

Une seule personne, une femme, exerçait sur l'Italien une influence sérieuse. G'était la comtesse Garini.

On la disait sa femme, sa femme légitime.

Pourtant, à quelques mots échappés des lèvres de l'Italien dans un instant de dépit, on avait pu supposer que le lien qui les unissait n'était pas indissoluble, et surtout qu'il n'était pas absolument volontaire.

Là était le secret de la vie de Garini. Aussi avait-on beaucoup cherché à le pénétrer. Mais les curieux n'avaient pu que se livrer à des suppositions.

On voyait peu la comtesse Garini.

Elle n'habitait pas avec son mari. Quand les deux époux voulaient se parler, — et il était rare que ce fût la femme qui en eût le désir, — la rencontre avait lieu, invariablement, chez la comtesse, qui demeurait dans une maison adossée à celle où habitait son mari. Ge voisinage d'appartements était ignoré des personnes qui connaissaient l'Italien. Blaireau lui-même n'en avait jamais eu connaissance.

Dans la maison de la signera Garini il n'y avait que trois locataires, un à chaque étage. Les deux habitations communiquaient ensemble par

966 TOUT POUR L'IIONNEUU.

un passage secret ménagé dans l'intérieur d'un gros mur mitoyen, et fermé par deux portas pareilles à des portes d^armoires. Ces portes, ouvertes, laissaient voir des portemanteaux garnis d'effets d'habillement, de femme du côté de la comtesse Garini, d'homme du côté de Tltalien.

Afin d'enl rver toute idée de fraude, les fonds de œs armoires étaient faits de chêne massif très épais, de sorte qu'en frappant sur le bois il ne sonnait point le creux.

' Une circonstance particulière à noter : Tissue qui s'ouvrait chez la comtesse était gardée et défendue par un.fort verrou de sûreté, habilement dissimulé dans la boiserie, quand l'autre n'était aucunement garantie contre une surprise.

De cela on peut admettre que le comte autorisait sa femmeà lui rendre visite à toute heure, même sans le prévenir ; mais que celle-ci n'accordait point le même privilège à son mari.

C'était, on le voit, un shigulier ménage que celui de ces deux époux. Certes, la curiosité de leurs amis eût été grandement surexcitée, s'ils avaient pu voir derrière le rideau.

Après son entrevue avec le baron de Simaise, Carini était rentré chez lui immédiatement. Il s'enferma soigneusement dans sa chambre, ouvrit la porte du passage secret, puis fit sonner un timbre qui, au moyen d'un tube acoustique, correspondait avec la chambre de la comtesse.

Celle-ci, pelotonnée dans un fauteuil, semblait plongée dans une méditation profonde.

La vibration métallique, très faible du reste, la fit sursauter. Étaitelle là, dans sa chambre, attendant ce signal? On eût pu le croire, car elle ne parut nullement étonnée.

Elle se leva, traversa la chambre, écarta une tapisserie et ouvrit la "^ meus e armoire. Elle dé.rangea un vêtement, démasquant un panneau de

fè,!t=;erie, tira le verrou invisible, fit glisser dans des rainures la pièce

la hoi^ ouvrit ainsi son appartement à Carini;

^e chên^ entra silencieux.

L'Italiè^^ et paraissait agité. Ce n'était guère dans ses habitudes,

XI était r? ^^^^^*^^ ^^^^^ ^^ garder toujours son impassibilité.

car sa princin ^^ ^^^ ^^^^ ^^ chambre, la comtesse referma l'entrée du

X)ès gue p qioire, remit la tapisserie en place, et, sans avoir pro-

passae-p mi.'o 7» -lie alla se rasseoir dans son fauteuil. Alors elle fit ^ ' puis i arji , ..

nonce une parole ^^^"^^^^ ™ ^'^■^^'

si§"ûe à son m • J' luillement, avec des mouvements automatiques. On

EJJe acrico 'i. ^ticulée et se mouvant au moyen de ressorts. ^ "'g-issait trari( aurait dit une ^^^ avoir trente-cinq ou trente-six ans. Elle avait

Cette femme pontl

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dû être fort belle, car elle Tétait encore. On aurait pu lui dire, sans songer à la flatter, qu'elle n'avait que vingt-cinq ans.

C'était la fleur à peine épanouie qui a gardé la fraîcheur du boulon et le parfum de la première éclosion.

Garini la contemplait avec ardeur. Ses regards exprimaient une admiration enthousiaste. L'amour, avec tous les désirs et tous les enivrements de la pensée, se lisait sur son visage.

On devinait dans ce vieillard, près de cette femme, une volonté domptée, un cœur asservi ; mais aussi et en même temps des- appétits sensuels insatiables et toujours inassouvis.

C'est qu'entre Carini et la comtesse il y avait quelque chose, et ce quelque chose élevait entre eux une barrière infranchissable. La passion de l'Italien Tavait fait l'esclave de la comtesse. Tant piff pour lui s'il avait des désirs, il n'était donné satisfaction à aucun. On pourrait comparer ce que Carini éprouvait au supplice de Tantale-.

La femme- restait immobile sur son^ siège, ne- paraissant point se douter de la contemplation muette et extatique dont elle était Tobjet.

Elle était de haute taille, ni maigre, ni grosse,, mais d'un embonpoint qui lui allait à ravir. Elle portait fièrement sa belle tète couronnée d'un diadème de cheveux de cette couleur d'or rutilant, si recherchée chez les patriciennes au temps où vivait le Titien. Les traits étaient réguliers, mais durs dans leurs lignes.

L'œil bleu faïence était grand, ombragé de longs- cils blonds, soyeux, qui, lorsque la paupière se baissait, ressemblaient à une frange d'or tressée par la main d'une fée.

L'allure était parfaitement en harmonie avec les traits du visage. Le geste impérieux complétait ce que le pli des lèvres avait de hautain et de dédaigneux.

Mais à ces révélations de l'instinct aristocratique s'alliait pasfois quelque chose de vulgaire, nous pouvons même dire de « canaille », qui saisissait d'une façon étrange et faisait éprouver une déception navrante.

— Le droit de venir ici sans que vous m'ouvriez cette porte, me sera-t-il donc toujours refusé? demanda Carini d'une voix amère, après quelques minutes de silence.

La jeune femme eut un mouvement d'impatience.

— Guilio, répondit-elle, prenant un air étonné, pourquoi cette question à laquelle j'ai déjà tant de fois répondu? Vous savez bien que mes résolutions sont inébranlables. N'oubliez pas nos conventions. Nous avons conclu un marché, bornons-nous-en à ses conditions.

— Ma cara mia Carlolta !

La, jeune femme fronça les sourcils et elle se redressa hautaine.

— Mon cher, dit-elle durement, nous ne sommes pas ici à Batavia et je ne suis pas votre chère amie Charlotte. Nous sommes en France, et je suis la comtesse Garini. Si vous n'avez désiré me voir que pour m' appeler votre cara mia Garlotta, vous pouvez vous retirer.

Garini essaya de soutenir le regard méprisant de la jeune femme; mais impossible, il dut baisser la tête.

— D'ailleurs, ajouta-t-elle ironiquement, n'avez- vous pas pour vous consoler M"* Gaio?

— Oh ! Charlotte, Charlotte ! Vous savez bien que la maison de cette fille n'est pour moi qu'une souricière.

— Dont M^'" Caro est le morceau de chair appétissant.

— Je vous répète, je vous jure que cette fille ne m'est rien.

— Heu, heu !

— C'est là que je vais aux renseignements.

— Sur ceux que vous obligez en votre qualité d'usurier.

— Non, comme banquier.

— Qui escompte à cinquante pour cent.

Il poussa un soupir et prit une attitude d'esclave soumis.

— A la bonne heure, fit-elle ; vous voilà comme vous devez toujours être, monsieur le comte^ quand vous me faites l'honneur de venir chez moi.

— Ne m'appelez pas comte ici, Charlotte, répliqua Garini avec un accent singulier.

— Pourquoi donc? Ce titre n'est-il pas le vôtre?... Enfin, puisque vous semblez n'y pas tenir, je m'abstiendrai de vous le donner.

— Merci.

— Maintenant, puis-je vous demander ce qui vous amène? Car je suppose que vous avez quelque chose d'intéressant à me dire.

Je crois que, cette fois, je tiens la fortune. — Hein ! fit Charlotte souriant et d'un ton moqueur, est-ce que vous ne vous trouvez pas suffisamment riche ? Ah ! çà, combien vous faut-il donc de millions?

Les yeux de Garini étincelèrent.

— Tous les millions du monde, répondit-il... pour les mettre à vos pieds. Ah ! vous le savez bien que c'est pour vous, pour vous seule que je voudrais posséder un royaume.

— Encore une déclaration de vôtre amour insensé!

— Encore et toujours Charlotte, puisque le but de ma vie est de vous plaire, de vous aimer.

Il disparut avec une jeune fille qu'il avait séduite (page 974).

— Guilio, VOUS ne voulez tenir aucun compte de mes avertissements; eh bien, une fois encore, et ce sera la dernière, je vais vous rappeler ce que nous sommes, vous et moi, ce que nous avons fait, vous et moi, ou plutôt vous, vous seul... Car c'est vous, c'est toi, Adriano, qui as tout

fait.

Ah! si j'avais su... je ne serais pas ici, enchaînée, et jamais vous ne

m'auriez touché le bout du doigt.

LlV. 122. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff etG'«. LlV. 122.

97d TOUT POUR L'HONNEUR.

Ce nom d'Adriano fit tressaillir Garini et sa physionomie exprima ïa terreur.

La jeune femme eut un sourire de mépris.

— N'aie pas peur, reprit-elle, nous sommes seuls et personne ne peut nous entendre.

— Non, Charlotte, non, ne revenons pas sur le passé ; il est trop sombre... Assez, assez i

— Trop sombre, le passé!... tu as voulu dire trop rouge!

— Assez, assez ! te dis-je. Parlons du présent, de Favenir^ Charlotte, je tiens un filon d'or : dix millions, peut-être davantage... Comprends-tu? Dix millions !...

— Combien te faudra-t-il tuer d'hommes et de femmes pour une telle somme?

— Personne.

Charlotte haussa les épaules.

— Il s'agit d'éloigner, de cacher pour quelque temps une femme, une jeune fille.

— Ah ! toujours le système de Blaireau, ton maître : la séquestration, la torture...

— Dix millions !

— Et que m'importent tes millions ?

— Tu n'as pas toujours dit cela.

— C'est vrai. Mais alors j'avais ma nièce adorée. Ah ! oui, je l'aimais, cette enfant, puisque c'est pour elle que je me suis donnée à toi.

— Et maintenant, que tu n'as plus ta nièce à aimer...

— Maintenant, je hais !

— Eh bien, Charlotte, les millions que je veux avoir pour toi, tu pourras les employer à satisfaire ta haine.

Charlotte enveloppa l'Italien d'un regard tellement chargé d'éclairs que celui-ci, qui s'était approché d'elle, se recula involontairement.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Carini reprit son impassibilité habituelle.

Le regard de la comtesse s'était éteint.

Elle passa sa main sur son front, comme pour chasser de son cerveau une pensée douloureuse ou terrible, et, plus calme, elle reprit :

— Vous avez raison, laissons le passé. Voyons, de quoi s'agit-il et pourquoi venez-vous me parler de cette affaire, à moi, qui ne veux plus, je vous l'ai signifié, être mêlée à vos ténébreuses entreprises ?

— Celle-ci sera la dernière, Charlotte, je vous le jure. Comme je

viens de vous le dire, il s^agit de faire disparaître, temporairement, une jeune fille.

— Et vous avez besoin de moi ?

— Oui.

— Un piège à tendre; mais je refuse.

— Non, Charlotte, pas de piège. Vous auriez tout simplement à accompagner avec Caracole cette jeune fille, qui sera enlevée dans quelques jours.

— Quel âge a-t-elle votre jeune fille?

— Une vingtaine d'années.

— Elle appartient sans doute à une famille riche ?

— Oui.

— Du grand monde ?

^ — Oui.

— Vous rappelez ?

— Henriette de Simaise.

En entendant ce nom, Tltalienne se dressa tout d'une pièce, comme soulevée par un ressort puissant.

— Vous avez dit? fit-elle d'une voie sourde.

— Henriette de Simaise.

— La fille de la baronne de Simaise, séparée depuis de longues années d'avec son mari?

— Oui. Est-ce que vous connaissez la baronne ?

— La grand'mère de cette jeune fille a été marquise de Chamarande; elle est devenue baronne de Simaise en épousant en secondes noces le père du baron de Simaise d'aujourd'hui.

— Oui, oui, tout cela est exact. Mais pourquoi me dire tout cela? Gomment se fait-il que vous connaissiez tout ce monde ?

— Je n'ai pas à répondre à vos questions, fit la jeune femme avec hauteur ; mais voici ce que j'ai à vous dire : « Je vous défends, vous entendez bien, je vous défends de toucher à un cheveu de la tête de M"^ Henriette de Simaise. »

Garini était stupéfié.

Soudain ses yeux s'enflammèrent.

— Pourquoi cela ? s'écria-t-il d'une voix qui trahissait sa colère contenue.

— Parce que les Simaise sont parents de M. le marquis de Chamarande.

— Qu'est-ce que cela peut vous faire, à vous ? Vous n'êtes pas une Ghamarande, je suppose.

— Je ne suis pas une Ghamarande ; mais le marquis de Ghamarande était le neveux de M. Philippe de Villiers, qui a sauvé la vie à ma sœur, qui a été son bienfaiteur et le mien.

— Mais...

— Pauvre Juanita, elle est morte désespérée, repoussée par l'homme qu'elle aimait.

— Calmez- vous !

— Que je me calme, quand je songe à ce malheur, à ce crime!... Car c'est un crime qui a été commis !... On a calomnié ma sœur, et son amant, qui allait Tépouser, reconnaître la petite Garlotta, l'a chassée, chassée comme une misérable !

Et Juanita est morte en me laissant sa fille, dont je suis devenue la mère. Je l'adorais, ma petite Garlotta, j'avais reporté sur elle toute ma tendresse pour ma sœur ; elle était ma joie, mon amour. Et on me l'a prise, on me l'a volée !... Et, tenez, il y a des instants oii je me demande si ce n'est pas vous qui avez commis cette infamie !

— Oh! Charlotte, pourriez-vous admettre?...

— Si je croyais cela, Guilio, je vous aurais déjà tué ou livré à la justice.

Carini devint blême.

— Voyons, voyons, dit-il en se remettant promptement, revenons à ce que je vous disais tout à l'heure. Pourquoi cette défense ridicule que vous me faites au sujet de M"^ de Simaise? Veuillez m'expli-

quer...

— Je ne veux pas que vous touchiez à cette jeune fille. Je n'ai pas autre chose à vous dire.

— Pourtant, vous pourriez me donner une raison ; vous savez que je ne demande qu'à faire ce que vous désirez.

— Eh bien^ puisqu'il vous faut une raison encore, en voici

une :

Celle qui était autrefois M'^° de Vaucourt, celle qui est aujourd'hui la baronne de Simaise est...

— Eh bien, achevez.

— Non, vous ne comprendriez pas. Seulement souvenez-vous de ce que je vous ai dit. Et, maintenant, allez-vous-en. Oui, tout de suite, allezvous-en.

Elle alla ouvrir la porte secrète.

— Sortez, reprit-elle d'un ton impérieux, sortez, sortez vite, vous me faites horreur !

Carini essaya de protester, mais U était dominé.

La rage au cœur, Tesclave dompté franchit le seuil de la porte secrète, qui se referma aussitôt sur lui comme le couvercle d'une bière sur un cadavre.

ADRIANO ZAGHARETTI.

Le récit de ce passé que Charlotte avait voulu faire et que Garini avait refusé d'entendre, en manifestant une répulsion voisine de la *erreur, nous allons, sans plus tarder, le faire connaître au lecteur.

Le nom véritable du personnage qui était devenu, après Blaireau, le confident et le complice du baron de Simaise, était Adriano Zacharetti.

Il était né en Sicile, de parents inconnus, qui l'avaient abandonné sur les marches d'une église.

Deux braves cœurs, qui se désolaient de n'avoir pas un enfant à aimer et à qui laisser leur petit bien, l'avaient recueilli et élevé par charité.

— Femme, avait dit le mari, voilà un bambino que le ciel nous envoie, veux-tu qu'il soit à nous ?

— Bénie soit la Madone, avait répondu la femme, il sera notre fils.

Et ils avaient tenu parole.

L'enfant adopté fut traité par les époux Zacharetti comme si la femme l'eût porté neuf mois dans son sein.

Il était charmant, intelligent et les deux époux en raffolaient.

Ils lui firent donner une éducation sérieuse, une instruction solide.

Ayant témoigné le désir d'entrer dans les ordres, il fut placé au séminaire.

Les parents adoptifs, cependant, auraient préféré qu'il se mariât.

— Pourquoi te faire prêtre ? disait la femme. Prends une compagne, Adriano, une brave fille qui t'aimera et que nous aimerons comme nous t'aimons. Elle te donnera de beaux enfants que nous verrons grandir près de nous et qui seront la joie de nos dernières années.

A son tour, l'homme disait :

— Dieu ne commande pas le célibat à tous les humains. La jeunesse est faite pour Tamour, car l'Éternel a dit : « Croissez et multipliez. »

— Dieu m'appelle, je veux le servir I répondait Adriano.

— Qu'il soit donc fait selon sa volonté et la tienne. D'ailleurs, les Zacliaretti étaient fous de leur fils. Qui pouvait savoir s'il ne deviendrait pas évêque ?

— Je ne lui demande que d'être un bon prêtre, disait la mère. Pour répondre à tant de tendresse et de sollicitude, Adriano s'enfuit

un soir du séminaire, dévalisa ses parents adoptifs et disparut avec une jeune fille qu'il avait séduite.

Peu de temps après, il faisait partie d'une troupe de comédiens ambulants.

Les époux Zacharetti étaient ruinés. Ils moururent de chagrin et de

misère.

La jeune fille séduite par le séminariste fut laissée par lui, un jour, sur le pavé, enceinte et sans ressources. Que devint-elle? Dieu seul le sait. Son séducteur n'entendit plus parler d'elle.

Joli cavalier, insinuant, audacieux, n'ayant auc an scrupule, le séminariste défroqué mena pendant quelques années une vie d'intrigues, d'aventures amoureuses et d'escroqueries de toutes sortes.

Tantôt il vivait aux crochets d'une femme galante sur le retour, tantôt il exploitait la crédulité de jeunes filles dont il trafiquait.

Un matin, il se réveilla en prison.

Il était accusé de trois crimes dont le moins abominable méritait la corde :

Un rapt suivi de viol ;

Un vol à main armée ;

Un meurtre.

Il avait, en efiet, enlevé et violé une fillette âgée de moins de seize ans;

Puis volé^ en menaçant de la tuer, la mère de la malheureuse jeune fille;

Enfin, il avait tué le père, qui défendait sa chère enfant.

Le misérable parvint à s'évader de sa prison, la veille de sa mise en jugement. Alors il s'enrôla dans une bande de brigands que sa perversité précoce avait transportés d'admiration.

Mais, comme il fallait faire continuellement le coup de feu avec les bersaglieri et que, fatalement, le gibet était le seul avenir qui lui fût réservé, il entra en relations avec la police. Il tendit un piège à ses compa-

gnons et il les fit prendre tous, à Texception d'un seul, par les gendarmes royaux.

C'était une bande détruite.

Quinze brigands furent pendus le même jour.

Adriano reçut pour récompense un sauf-conduit avec Tordre, en même temps, de quitter la Sicile et de n'y pas rentrer, sous peine de mort.

Il se rendit à Paris, ce pays des aventuriers, oii il vécut aux dépens des imbéciles.

Toujours beau, toujours fringant et sachant se composer un extérieur des plus honnêtes, il trouva le moyen, un jour, sur la recommandation d'un vénérable ecclésiastique qu'il avait su tromper, de se faire recevoir chez un noble Vénitien venu à Paris avec sa famille pour y passer quelques mois.

Ce Vénitien était le comte Guilio Garini. Il avait cinquante-cinq ans.

Sa femme, Margarita Garini, née Goralza, avait trente-six ans.

Leona, leur fîlle^ touchait à sa seizième année.

Au bout d'un mois, Adriano vivait dans l'intimité la plus grande avec les Garini. Le comte ne pouvait plus se passer de lui.

La comtesse en était folle... folle d'amour.

D'un tempérament de feu, aux ardeurs terribles, la comtesse Garini avait épousé son mari à peine âgée de dix-huit ans. Le comte avait alors plus du double de l'âge de sa femme.

Sa nature calme et froide contrastait singulièrement avec celle de la comtesse... Cependant les premières années du mariage avaient été assez heureuses, grâce à la naissance de Leona. Mais peu à peu, devenu maladif, taciturne, le comte ne vit plus dans sa femme qu'une amie.

Il la délaissa, croyant peut-être que l'amour maternel suffirait à lui seul pour remplir le cœur de Margarita.

La jeune femme supporta d'abord assez tranquillement cette manière de vivre en commun, si peu en rapport avec les exigences de sa nature, puis elle protesta intérieurement. Malheureusement, à mesure qu'elle avançait en âge, ses désirs comprimés devenaient plus ardents.

Dans de telles conditions, l'entrée de Zacharetti dans sa maison ne pouvait être qu'un malheur pour elle.

Elle était toujours belle.

Elle laissa facilement deviner ce qui se passait en elle.

L'Italien n'était pas homme à reculer devant une trahison. D'ailleurs, pour lui, tout était profit dans cette liaison.

Margarita se livra au misérable sans réserve, avec passion, avec ■frénésie.

976 TOUT POUR L'HOiNNEUR.

Nous l'avons dit, la malheureuse était folle d^amour.

Au moyen âge, on aurait affirmé qu'elle était ensorcelée ou possédée

du démon.

Et, pourtant, Margarita était mère ; elle avait près d'elle, pour la protéger, son enfant, sa fille... Mais, hélas! loin de lui servir d'égide en lui inspirant des réflexions sages, Leona était pour sa mère une cause permanente d'amères et cuisantes douleurs.

Les seize ans de la fille, qui dénonçaient l'âge de la mère, semblaient être pour celle-ci un outrage.

Margarita avait la démence des sens. Elle était jalouse de sa fille. Par moment, elle avait contre son enfant des accès de haine à faire frémir. Si Zacharelti l'eût demandé, elle aurait éloigné Leona de la maison ; si Zacharetti avait seulement remarqué que Leona était jolie, la mère aurait été capable de tuer sa fille.

Il y a de ces passions terribles qui poussent aux crimes les plus épouvantables.

Leona, cependant, se tenait à l'écart autant qu'elle le pouvait ; elle montrait en toutes circonstances une réserve absolue ; elle ne sortait pas du respect qu'elle devait à sa mère ; mais, en réalité, elle n'avait de véritable tendresse que pour son père.

Margarita le sentait et s'en irritait, elle accusait l'enfant de dureté de cœur, d'ingratitude. La malheureuse ne comprenait pas que, par instant et sans s'en rendre compte, sa fille protestait contre sa conduite.

Le comte Garini n'était venu à Paris que pour réunir certains papiers indispensables en vue de recueillir un héritage que lui laissait un de ses parents, riche négociant de Batavia.

Ayant enfin entre le mains toutes les pièces qui lui étaient nécessaires, le comte décida qu'on partirait au plus tôt pour l'île de Java.

Alors se manifesta l'affection extraordinaire que le comte avait pour Zacharetti :

— Mon cher Adriano, dit-il à l'aventurier, vos conseils et votre amitié me sont devenus tellement précieux, que je ne puis plus m'en passer.

— Je vous suis très reconnaissant de votre affection, monsieur le comte, et croyez bien que je vous suis entièrement dévoué.

— Prouvez-le-moi.

— Pour cela, que dois-je faire?

— Nous accompagner à Batavia.

— Moi! Y pensez- vous? Et qu'irais-je faire dans cette possession hollandaise oii il n'y a que des commerçants?

... Saisit par ses vêtemeots sa petite sœur à demi-asphyxiée.... {page 983).

— Vous serez mon conseil à Batavia comme vous Têtes à Paris. Au

fait, que faites-vous ici ?

— Vous le savez ; j'attends une situation, ma petite fortune ne me permettant pas de vivre de mes rentes exclusivement.

— Eh bien, cette situation que vous attendez, je vous ToÊfre.

— Vous m'offirez une situation ?

— Oui. Vous serez mon avocat, avec douze mille francs d'honoraires

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978 TOUT POUU L'IIONNEUO.

et Yotre logement chez nous. De plus, à notre retour en Europe, dans un an, je pense, voas aurez droit à une indemnité égale à vos honoraires de l'année, soit douze mille francs.

Et, comme Zacharetti protestait de son désintéressement, le comte poursuivit chaleureusement :

— En vous offrant de vous remercier des services que pouvez me rendre, je n'entends pas vous traiter comme un salarié; c'est moi qui serai votre obligé. Je vous déplace, je prends votre temps, je vous fais perdre la situation que vous attendez : n'est-il pas juste que je vous indemnise ?

Le comte se iourna vers sa femme.

— Ma chère amie, lui dit-il, joignez-vous à moi pour décider notre ami à nous accompagner.

La comtesse prit un air réservé et répondit :

— Je ne crois pas avoir une grande influence sur l'esprit de votre ami.

— Vous pouvez dire notre ami, Margarita, car Adriano nous est dévoué à tous ; n'est-ce pas mon cher? '

— Certes ! Et madame la comtesse ne voudrait pas douter de mon affection.

Un sourire méprisant glissa sur les lèvres de Leona.; mais il ne fut pas remarqué.

Margarita reprit :

— Je n'ai aucun pouvoir sur notre anû^ mais, puisque vous pensez que je dois joindre mes instances aux vôtres, mon cher Guilio, je partage absolument votre opinion, et je suis persuadée qne M. Adriano pourra nous rendre à Batavia de sérieux services.

— Èh bien, c'est entendu, n'est-ce pas ? dit le comte, tendant sa main à l'amant de sa femme. Dites-moi que c'est conclu.

— Conclu et signé, répondit le Sicilien, mettant sa main dans la main loyale qu'on lui tendait.

— Signé, pas encore, fit le comte en souriant.

— Que voulez-vous dire ?

— Que je vous remettrai ce soir, écrit, l'engagement q:ae je prends envers vous.

— Oh ! monsieur le comte, à quoi bon ?

— Mon cher, je puis mourir.

— Cette hypothèse terrible m'empêcherait de signer, monsieur le comte.

Le soir, Zacharetti mettait dans sa poche le contrat et ne refusait pas

jfuatre billets de mille francs que lui donnait le comte à titre de première indemnité.

C'est la comtesse — est-il besoin de le dire — qui, adroitement, avait amené son mari à proposer h Zacharetti de les accompagner aux îles de la Sonde. L'amant de la ci : Uesse s'était bien gardé de refuser. Que lui importait de tromper son trop crédule ami ?

Adriano Zacharetti tenait à conserver une maîtresse séduisante et surtout féconde pour lui en bénéfices de toutes sortes. D'ailleurs, rien ne le retenait à Paris, et on lui offrait une vie heureuse de plusieurs mois, sans compter le voyage dans un pays inconnu où, peut-être, il trouverait la fortune.

Trois jours après, on était en mer.

Là, la comtesse et son amant se trouvèrent fort gênés, car les rendez-vous, les tête-à-tête étaient impossibles à bord. C'est à peine si Margarita pouvait, à la dérobée, embrasser le misérable pour lequel elle avait sacrifié l'honneur de son mari, le sien, tous ses devoirs d'épouse et de mère, toutes ses pudeurs de femme, pour lequel elle était prête à sacrifier encore son repos, sa fortune et sa vie.

Le comte continuait à ne s'apercevoir de rien et mettait de plus en plus sa confiance dans l'homme qui le trahissait d'une façon si odieuse.

Leona seule savait tenir Zafcharetti à distance, en lui faisant comprendre qu'elle le haïssait. C'est que la jeune fille, un jour, avait vu, entendu et compris.

Ce que la pauvre enfant éprouva alors, on ne saurait le dire. Ce fut comme le dégoût qu'on éprouve en présence d'un monstrueux reptile. Quand elle voyait Adriano s'approcher d'elle, elle était prise aussitôt d'une sorte de tremblement convulsif, qui retournait tout en elle.

Sa mère, maintenant, lui faisait horreur ; et, si puissante qu'elle fût à maîtriser ses impressions, elle ne pouvait parvenir à cacher complètement la répulsion que la femme coupable lui inspirait. Mais, comme elle tenait à épargner à son père une épouvantable douleur, elle faisait des efi'orts surhumains pour ne lui laisser rien deviner.

Jamais une parole amère à l'adresse de Zacharetti ne tombait de ses lèvres.

Elle lui témoignait une froideur marquée, et c'était tout.

Cependant, Zacharetti n'eut pas de peine à s'apercevoir que la jeune fille lui était hostile.

— Ne trouvez-vous pas, dit-il à sa maîtresse, que Leona est singulière avec vous et avec moi? On dirait qu'elle a des soupçons.

— Elle? Allons donc, vous ne la connaissez pas;^ c'est une petite

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fille fantasque, mais naïve et sotte; elle est absolument sans conséquence, et vous pouvez être tranquille.

— Soit; mais je crois que nous ferons bien de redoubler de prudence.

— Vous n'êtes pas sympathique à Leona, c'est certain, cela saute aux yeux ; ma fille n a pas non plus pour moi une bien vive tendresse ; que voulez-vous, elle a toujours été ainsi. Un peu sauvage, elle n'a jamais accueilli que fort mal les étrangers. Pour tous nos visiteurs, jusqu'ici, elle a été constamment ce qu'elle est pour vous.

Quant à comprendre, à deviner, à soupçonner quelque chose, ce danger n'est pas à craindre.

Elle disait cela, Margarita.

Pourtant Leona était le danger qui menaçait la femme adultère et son amant.

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