IL FAUT MOURIR
Raoul de Simaise était sorti du salon de Pedro Gastora en prononçant d'une voix vibrante ces mots :
« Les victimes seront vengées î »
Il s'était élancé sur les pas de son père, espérant le rejoindre dans la rue; mais, bien que la sortie du baron n'eût précédé la sienne que de deux ou trois minutes, le jeune homme ne vit plus son père dans la rue et ne put deviner la direction qu'il avait prise.
Il ne le chercha point.
Pensant que le baron avait pris le chemin de sa demeure, lui-même se dirigea d'un pas rapide vers les Champs-Elysées.
Il ne trouva pas son père à Thôtel de Simaise, ainsi qu'il l'avait espéré.
Pendant une longue heure, il attendit.
Voyant que le baron ne rentrait pas, il supposa qu'il était allé au cercle.
Il s'y rendit.
Mais, là, il lui fut répondu qu'on n'avait pas vu le baron de Simaise.
Très soucieux, et peut-être même inquiet, Raoul revint à l'hôtel. D trouva Frédéric assis tranquillement dans l'antichambre ; mais il ne reconnut point Landry.
— Eh bien, monsieur Raoul, dit l'ancien marin, vous venez de faire une course inutile.
— Gomment le savez-vous t
-Mon père, vous ne sortirez pas sans m'avolr entendu (page 1052).
Parce que M. le baron est rentré comme vous veniez de sortir nour aller le rejoindre au cercle. ""^^ ^
Fnfin ' s'écria le jeune homme, il est rentre ! •
I O^rmonl^^ sa chambre.
— Oue voulez-vous dire? , ., ^ .;
Que presque immédiatement après être rentré, ,1 est sorti.
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iù-IO TOUT POUR L'HONNEUR.
— Pour aller où ? Vous Ta-t-il dit ?
Landry sourit,
— Quand M. le comte sort la nuit, répondit-il, il ne dit jamais oii K va-
— Il est au cercle, jV retourne.
— J'ai bien peur, monsieur Raoul, que vous ne fassiez encore une course inutile.
— Mais...
— Est-ce que yous tenez absolument avoir M. le baron ce soir?
— Oui, absolument.
— Éh bien...
— Achevez.
— Je ne sais pas si je dois... fit Landry ayant l'air hésitant. Raoul se frappa le front.
— Je comprends! s'écria-t-il.
Et il s'élança hors de l'hôtel.
Il courut, sans reprendre haleine, jusqu'à la maison de Pommed'Api.
Il se mit en embuscade afin de prendre son père au passage Mais, celui-ci ne sortant pas, Raoul, las d'attendre, se décida à entrer et à monter.
Grâce au désordre qui régnait partout, aussi bien dans les antichambres qu'à Toffice et à la cuisine, il put arriver jusqu'à la salle du souper.
Bien qu'il eût passé quelques années de sa vie dans l'oisiveté et au milieu du monde des boudoirs interlopes, Raoul éprouva un aâ"reux écœurement en pénétrant dans cette salle bruyante, dont l'atmosphère était imprégnée des acres et pénétrantes senteurs des vins, des mets et des parfums.
Le laissez-aller des hommes, le débraillé des femmes, le brouhaha discordant des conversations, des cris, des chants, des éclats de rire formaient un ensemble si étrange, si répugnant, que le jeune homme se sentit saisi par un invincible dégoût.
Ah ! Raoul de Siraaise était bien changé !
La vie militaire, cette vie du troupier, que rien ne saurait distraire de son devoir, cette vie de dévouement, de sacrifices, d'abnégation avait transformé Raoul en épurant son âme, comme en donnant la force à son corps.
En toute autre circonstance, le jeune homme aurait seulement rougi de trouver son père prenant part à cette orgie ; mais il fut scandalisé et indigné.
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Quoi, c'est après avoir été accusé des crimes les plus monstrueux devant son fils, devant des hommes d'honneur, qu'il venait se vautrer dans la fange d'une bacchanale !
Raoul eût reçu un soufflet en pleine figure qu'il n'aurait pas été plus profondément atteint dans sa dignité.
Aussi ce fut d'un ton plein d'autorité, même impérieux, qu'il dit à son père :
« Il va faire jour; venez, j'ai à vous parler de choses graves! »
Le baron essaya de protester : mais le regard de Raoul était si sévère, si terrible, que le viveur ne put le supporter.
Il se leva et prit son pardessus des mains d'un domestique qui le lui présentait
A peine eut-il fait quelques pas qu'il chancela; Raoul dut lui prêter le secours de son bras.
— C'est le grand air qui me saisit, balbutia-t-il.
Raoul le fit monter dans une voiture, donna l'adresse au cocher et, au bout de quinze minutes, on arrivait.
Quand Raoul voulut faire descendre son père, il s'aperçut qu'il dormait. Le baron s'était endormi de ce sommeil lourd, stupide qui s'empare du cerveau à la suite d'une grande fatigue et de trop nombreuses libations.
Grâce à Frédéric et à un autre domestique, on parvint à mettre le baron sur ses pieds ; on l'aida à marcher, et comme il était hors d'état d'entendre une parole et d'y répondre, on le coucha sur son lit tout habillé.
— C'est moi qui veillerai mon père, dit Raoul en congédiant les serviteurs, et je défends qu'aucun domestique entre dans cette chambre sans y être appelé par moi.
Une heure s'écoula. Le baron dormait toujours, la poitrine haletante, la gorge sèche; de temps à autre, il faisait un mouvement, changeait de position.
La physionomie restait calme. Aucun mauvais rêve ne hantait le sommeil de M. de Simaise.
Raoul regardait tristement son père et s'absorbait dans ses pensées. Parfois son regard avait de sombres éclairs de colèrs auxquels succédait une expression de suprême pitié.
Tout bas il murmurait le nom de sa mère, de sa sœur et aussi celui d'une jeune fille qu'il aimait en secret, car son passé était là, imposant silence à son amour.
Un instant il avait espéré que, par sa conduite devant l'ennemi, par
son abnégation, par l'horreur que lui inspirait sa honteuse action, il se réhabiliterait à ses yeux et aux yeux des autres, et qu'alors il pourrait aspirer au bonheur d^'une affection partagée ; mais, maintenant, plus d'espoir, tout était fini pour lui. Le déshonneur de son père renversait l'édifice de ses illusions.
Cependant, la fatigue fut plus forte que sa volonté; il ferma les yeux et s'endormit à son tour.
Il était alors huit heures et tout le monde dormait encore dans rhôtel.
Soudain, le baron ouvrit les yeux, se mit sur son séant et regarda autour de lui.
Un observateur aurait vite remarqué que, pour un homme qui sort d'un sommeil de plomb, M. de Simaise avait le regard bien net. Mais personne n'était là pour observer.
En voyant son fils profondément endormi, le baron eut un sourire de satisfaction et murmura ce mot plein de mystère :
— Enfin!...
Avec de grandes précautions, pour ne pas réveiller Raoul, il glissa à bas du lit et, rapidement, sans bruit, tout en surveillant le dormeur, il changea de vêtement.
Sans aucun doute il avait l'intention de s'esquiver. Ne fallait-il pas qu'il vit Garini le plus tôt possible ?
Il se disposait à partir, lorsqu'il heurta une chaise. Le bruit réveilla Raoul, qui sursauta sur son siège.
Voyant son père debout, près de la porte, le jeune homme devina son intention. Ses sourcils se froncèrent et un sourire amer glissa sur ses lèvres.
Il bondit sur ses jambes et se jeta entre le baron et la porte.
Alors, d'une voix ferme, résolue, il dit :
— Vous savez, mon père, que j'ai à vous entretenir de choses graves.
— C'est possible ; mais j'ai moi-môme de graves affaires à traiter hors de chez moi.
— Mon père, vous ne sortirez pas sans m' avoir entendu.
— Prétendrais-tu employer la force contre ton père?
— Je prétends me faire entendre et vous m'écouterez.
Sur ces mots, Raoul tourna la clef dans la serrure, la retira et la mit dans sa poche.
Le baron devint blême de fureur; mais si désireux qu'il fût de se soustraire à ce qu'il croyait n'être qu'une mercuriale, si pressé qu'il fût
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de courir chez Carini, il ne pouvait se colleter avec son fils; d'ailleurs, il n'aurait pas été le plus fort.
— Soit, dit-il, je t'écouterai. Que me veux-tu et qu'as-tu à me dire?
Il s'assit. Tant son sang-froid lui était revenu et il s'apprêta à jouer de son mieux le rôle que les circonstances lui traceraient.
— Mon père, répondit Raoul, je vous demande ce que vous allez faire.
— Je pourrais te dire que cela ne te regarde point ; mais j'aime mieux te répondre : Je n'en sais rien.
— Mon père, l'honneur de notre nom, l'honneur de vos enfants n'existe plus !
— Qui te le prouve?... Par exemple, je te trouve bien audacieux.
— Vous n'êtes pas seulement déshonoré, poursuivit Raoul, vous êtes perdu ! Ne vous faites pas illusion, rien au monde ne peut vous sauver !
— Peut-être... Il n'y a jamais de situation désespérée.
— Mon père, qu'allez-vous faire ?
— Je t'ai déjà répondu; je ne le sais pas encore.
— Il faut savoir.
— Eh bien, je vais réfléchir ; demain, dans quelques jours, j'aviserai.
Et il se leva, manifestant ainsi son désir de partir.
— Ce n'est pas demain, ce n'est pas dans une heure, c'est tout de suite qu'il faut savoir, répliqua froidement Raoul.
— Tu es fou, et ton insistance commence à me lasser.
— Qu'elle vous lasse, c'est possible ; mais que vous puissiez vous y soustraire, n'y comptez pas. Songez-y, le marquis de Ghamarande vous tient sous ses pieds ; il n'a qu'un mot à dire pour vous envoyer en cour d'assises.
Le regard du baron eut un éclair livide et un hideux sourire crispa ses lèvres.
— Je n'ai pas cela à craindre, répondit-il avec assurance; le marquis ne le dira pas, ce mot dont tu me menaces. S'il avait voulu me livrer à la justice, s'il avait voulu ma perte, ily a longtemps qu'il aurait agi. Le scandale d'un pareil procès rejaillirait sur lui, sur tous les membres de sa famille ; sois-en sûr^ il se taira.
— Soit, mon père ; j'admets que, se souvenant que vous êtes né de la même mère que lui, ets( montrant magnanime...
— Dis prudent.
1054 TOUT POUR LTIONNEUR.
— Magnanime et prudent, si vous voulez, il ne vous dénoncera pas à la justice; mais, en quoi cela modifie-t-il votre situation?
— En quoi ? mais en tout.
— Vous vous trompez, mon père ; vous n'en êtes pas moins perdu f Vos crimes sont là. Pour n'être pas connus de la justice^, en existent-ils moins ? Non.
— Raoul!
— Rien ne peut les effacer. Il y a sur votre blason, sur votre front une tache...
— Que m'importe, si on ne la voit pas?
— ■ Il y a sur votre front une tache que rien ne peut laver, rien que le sang.
— Hein, tu veux que je me batte avec le marquis?
— Vous me comprenez mal, laissez-moi finir.
Vous ne pouvez plus vivre à Paris et il ne vous est plus permis d'aller chercher un refuge à l'étranger, pas plus que dans un coin perdu de la France.
— Qu'en sais-tu? riposta le baron.
— Vous êtes ruiné, vous ne possédez plus rien ; on peut même dire que le vêtement que vous avez sur vous ne vous appartient pas.
Pour toute réponse, le baron tira de sa poche une poignée d'or et de billets de banque.
— Cet or ne vous appartient pas, mon père, il appartient à l'homme qui est aujourd'hui votre unique créancier, au marquis de Ghamarande.
— Tu dis ? fit le baron, dont l'œil eut un jet de flamme sinistre. .
— Je dis que vous êtes complètement à la merci de votre frère et qu'il faut payer votre dette.
Le baron regarda son fils avec étonnement. Il ne comprenait pas.
— Allez, mon père, continua Raoul, qui s'attristait de plus en plus, le marquis de Ghamarande n'a pas besoin de s'adresser à la justice pour venger les victimes.
— Que veux-tu dire? fit le baron devenant inquiet.
— Je vous le répète, vous êtes perdu; vous ne pouvez plus compter sur personne. Vous avez des amis, demain ils ne vous connaîtront plus et on les verra vous montrer du doigt.
-- Oh!
— La baronne de Simaise ne peut vous venir en aide, car toute sa fortune ne sera pas suffisante pour désintéresser le marquis de Ghama-
rande. Ma mère m'a fait connaître ses intentions et j'ai donné raison à ma mère.
M""® de Simaise et ses enfants doivent réparer^ autant qu'ils le pourront, le mal causé par le baron de Simaise. '
— C'est vrai, dit le baron en courbant la tête.
— Ah! vous comprenez enfin dans quelle horrible situation vous vous trouvez; acculé dans une impasse, il vous est impossible d'en sortir.
— Impossible! murmura le baron d'une voix sourde; oui, je suis perdu !
— Mon père, ce que vous avez fait est épouvantable.
— Ce que j'ai fait! Est-ce que tu sais?
— Je sais tout.
— Tout ? Gomment as-tu appris ? ...
— Qu'importe, puisque je sais. Et comme de pareils crimes ne peuvent rester impunis...
— Raoul, tu oublies...
— Oh! je ne veux pas vous adresser de reproches; je n'en ai pas le droit, car, moi aussi, j'ai commis une infamie.
— Toi?
— Oui, moi; mais je n'ai pas à vous dire ce qu'a fait votre fils. C'est parce que je suis coupable comme vous que je ne me permets pas de juger vos actes. Ma mère et ma sœur ont seules le droit de vous maudire. Eh bien, mon père, c'est ma mère et ma sœur qu'il faut sauver Pour cela, il faut que la colère du ciel soit apaisée.
— Je ne te comprends pas.
— Tant pis pour vous, mon père; mais je vais m'expliquer.
— Parle!
— Chez Pedro Castora vous m'avez crié : ce Raoul, défends notre honnei i : »
Je vous ai répondu :
a Je le défendrai à ma manière. »
— Eh bien ?
— Eh bien, mon père, Theure est venue. Pour vous et pour moi, qui porte votre nom, plus d'espoir, vous l'avez reconnu.
— J'ai peut-être eu tort; il ne faut jamais désespérer. Le jeune homme secoua la tête.
— Mon père, dit-il, nous pouvons sauver l'honneur de ma mère et de ma sœur, sauvons-le.
— Gomment cela?
— Sauvons-le en nous faisant justice nous-mêmes.
— Hein, que veux- tu dire ?
— Qu'il faut mourir î
— Mourir, mourir, moi !
— Oui, puisque vous ne pouvez plus vivre.
Raoul était très calme et parlait d'aune voix ferme ; on sentait à son a^ ^ent qu'il exprimait une pensée résolue, inébranlable.
Le baron eut peur, cette fois ; il crut que son fils allait faire acte de justicier, et instinctivement, en frémissant, il se recula.
— Mourir, mourir ! répéta- t-il d'une voix rauque, ayant dans le regard une épouvante indicible.
— Il le faut !
— Il le faut, murmura machinalement le baron.
Raoul crut que son père se décidait enfin à saisir l'unique moyen qu'il avait de sortir de la terrible situation ; la sévérité de son visage s'adoucit aussitôt.
— Mon père, dit-il, je comprends qu'il est dur, qu'il est cruel de renoncer à la vie quand on a devant soi un avenir riant, quand on jouit de l'estime des honnêtes gens , quand on n'a rien à se reprocher et qu'on a le bonheur assis à son foyer; mais quand, autour de soi, tout est ruines, désespoir, déshonneur, la mort n'a plus rien de terrible, elle est la délivrance.
Le baron s'était un peu remis de sa terreur ; l'horrible pensée qu'il allait être tué par son fils, sauf à celui-ci à se tuer ensuite, avait disparu, et il se demandait à quoi Raoul allait conclure.
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