‹ Jean LoupChapitre 112 sur 153 · UN TRISTE ROLE · texte numérisé non relu

UN TRISTE ROLE

11 y eut un moment de silence.

Le baron avait l'air de réfléchir; mais il ne lotissait rien voir sur son visage de ce qui se passait dans son âme. Son calme excessif à un pareil moment parut étrange à Raoul.

^ Voilà votre arme, reprit Raoul, remettant UQ pistolet à son père, et voici la mienne (page 1033).

Que pouvait méditer sou père? A auoi pouvait penser ce grand coupable?

Un doute lui vint.

- Mon père, dit-il d'un ton bref, en regardant le baron bien en face, les yeux dans les yeux, manqueriez-vous de courage?

— Moi l fit dédaigneusement le baron.

A la bonne heure.

1058 TOUT POUR L'HONNEUK.

Je pense, mon père, que vous avez compris ce que je veux : nous allons nous tuer tous les deux.

Involontairement, le baron tressaillit et son œil s'éclaira .

Du moment qu'il ne sagissait que d'un double suicide, il ne se trouvait pas, en face du terrible jeune homme, dans une passe aussi mauvaise qu'il Tavait cru d'aborrl.

— Oui, Raoul, répondit-il d'une voix sombre, j'avais compris.

Le jeune homme, les yeux pleins de flammes, se dressa superbe, pareil à ces premiers martyrs chrétiens qui s'offraient eux-mêmes aux bourreaux et allaient au-devant des bêtes féroces des arènes

— La mort lave tout ! s'écria-t-il d'une voix vibrante et avec exaltation. Grâce à la mort, on met fin à ses souffrances, on échappe à la honte, à l'opprobre et au châtiment que les hommes réservent aux coupables ! Mort, on n'a plus à redouter la justice humaine!

— On court au-devant d'une autre, murmura le baron.

— Cette autre tient compte du repentir. Mon père, souvenez-vous que votre noble mère fut la femme d'un marquis de Ghamarande dont la devise était :

TOUT POUR L'HONNEURl

Souvenez- vous que les barons de Simaise ont sur leur blason : Pro virtute^ pour la vertu !

Pour l'honneur, pour la vertu ! voilà la grande loi des nôtres ; obéissant à cette loi, mon père, nous allons mourir tous les deux.

— Tous les deux ! fit le baron en saisissant la main de son fils et en laissant voir les signes d'une compassion profonde. .

— Oui, mon père, oui, tous les deux, ensemble, à la même minute. Il ne faut pas que l'un survive à Fautre.

— Tu veux te tuer, toi ? Non, non, cela ne sera pas.

— Gela sera, mon père.

— Mais pourquoi, malheureux enfant? tu n'es pas coupable, toi!

— Mon père, je vous ai dit que j'étais coupable aussi, répondit le jeune homme en baissant la tête.

— Non, non^ je ne te crois point.

— D'ailleurs, mon père, pas plus que vous je ne puis vivre.

— Mais tu entres à peine dans la vie !

— C'est vrai ; mais ma vie a été déjà un long et pénible calvaire. La croix que je porte m'écrase et j'ai hâte de me débarrasser de ce fardeau.

— Oh! fou, fou!... Que deviendra ta mère, malheureux?

— La douleur de ma mère sera grande ; mais elle aura ma sœur, ma sœur heureuse pour la consoler. Et puis elle retrouvera un autre fils dans Jean de Ghamarande.

— Jean de Ghamarande! s'écria le baron avec fureur; quoi, tu oses me parler de cet homme !

— ■ Pourquoi pas, mon père? Le jeune comte de Ghamarande aime Henriette et il sera son époux.

— Tu dis qu'il aime Henriette? Mais oii donc Fa-t-il vue?

— A Vaucourt. Alors, mon père, votre neveu, qui avait été vendu tout jeune à des saltimbanques, vivait à l'état sauvage dans les bois de Mareille; on l'appelait Jean Loup.

— Jean Loup, Jean Loup ! fit le baron, se rappelant qu'il avait entendu parler à Vaucourt du sauvage de la Bosse Grise.

— Un jour, continua Raoul, Jean Loup a sauvé la vie à Henriette, et ils se sont aimés.

— Oh!

— Je vous dis donc que ma sœur épousera le comte Jean de Ghamarande.

— Jamais, jamais! prononça le baron d'une voix sourde; j'aimerais mieux voir ma fille morte que de consentir. Et, toi-même, tu ne voudrais point de cette alliance.

Le regard du baron était devenu féroce.

— Nous n'aurons pas à donner notre consentement, ni vous ni moi, répondit Raoul ; on ne demande rien aux morts et nous allons mourir.

Ces dernières paroles rappelèrent le baron à lui-même. Il comprit qu'il venait de commettre une imprudence et il tenta une diversion.

— Voyons, fit-il, tu n'aimes donc personne ? Est-ce qu'il n'existe pas une femme, une jeune fille qui ait fait battre ton cœur ?

— Mon père, vous mettez le doigt sur une plaie vive ; oui, j'aime ; oui, il existe une jeune fille, un ange que j'adore.

— Et tu veux mourir !

— Oui. C'est aussi parce que j'aime qu'il faut que je me tue.

— Eh bien, je ne comprends pas.

— Mais elle ne peut pas m'aimer ! s'écria le jeune homme, elle ne le peut pas, puisque je n'ai à lui offrir qu'un nom déshonoré!... Allez, mon père^ la main qui frappe le père frappe aussi le fils; la tache d'ignominie qui est imprimée sur votre front Test également sur le mien.

Je suis votre fils, mon père, je m'appelle Raoul de Simaise, et il faut que ce nom flétri disparaisse !

— Et si je t'ordonnais de vivre?

Raoul, qui avait baissé la tête, la releva vivement.

— Vous ordonneriez en vain, répondit-il. Gomment pouvez-vous supposer un instant que, sachant ce que je sais, je puisse vivre encore... Croyez-vous que je pourrais affronter sans rougir le regard des honnêtes gens? Moi, risquer de me voir montré au doigt! Moi m'exposer à entendre dire sur mon passage :

« Celui-là est le fils d'un voleur, d'un assassin... » Jamais, mon père, jamais ! Le baron était livide.

— Oh! je ne me fais pas illusion, continua Raoul ; voilà la situation... Je ne puis plus être officier de l'armée française, je n'ai plus le droit de porter l'uniforme et l'épée !...

— Tu exagères, Raoul; combien d'autres moins dignes que toi...

— Je ne peux plus lever haut la tête, interrompit le jeune homme avec force; voyons, voyons, à quel homme de cœur oserais-je maintenant tendre la main? Oii est celui qui aurait encore l6 courage de se dire mon ami? Enfin, quel est le père qui consentirait à me donner sa fille?

Vous m'entraînez avec vous dans le sombre abîme que vous avez creusé sous vos pieds... La mort, mon père, la mort!... Ah! vous voyez que je sais défendre notre honneur !

— Raoul, tout cela ce sont des phrases, et la vie n'est pas faite de phrases.

— Non, elle est faite de devoirs. Ah! sachez-le bien, ce n'est pas l'acte d'un fou que j'accomplis, c'est celui d'un désespéré qui regrette l'existence, le bonheur rêvé, mais qui ne veut pas transiger avec l'honneur.

En prononçant ces derniers mots, Raoul, qui s'était levé, retomba sur son sièere.

Des larmes, qu'il n'essaya pas de retenir, coulèrent de ses yeux.

Pendant un instant, la cête appuyée dans ses mains, il se laissa aller à la douleur qu'il éprouvait et contre laquelle il luttait si courageusement depuis la veille.

Les yeux du baron s'illuminèrent. Il pensa que le moment était tout à fait opportun pour porter un dernier coup au stoïcisme de son fiïs.

— A nous deux, murmura-t-il ironiquetnent, à nous deux, monsieur l'esprit fort^ monsieur le justicier!

Raoul pleurait toujours.

— Pleure, mon fils, pleure, dit le baron, jouant l'atlendrissement, les larmes soulagent... Ah! si je pouvais pleurer aussi, moi. Pleure, Raoul, pleure! Te voilà sauvé de ton désespoir... Va, tu peux vivre, car tu peux être heureux encore.

Le jeune homme se redressa brusquement, ses larmes se séchèrent et, se plaçant de nouveau devant son père stupéfait, il lui dit avec fermeté :

— Mon père, rien au monde ne peut changer ma résolution; j'ai pu donner des regrets à ma jeunesse, à mon avenir, à mon bonheur perdu, mais c'est tout.

— Folie, Raoul, tu vivras !

— Non, mon père, non ; pour vous et pour moi, la mort !

— Ah ! mais il m'impatiente, à la fin, se dit le baron.

De Simaise n'avait songé, en donnant la réplique à son fils, qu'à gagner du temps, espérant qu'un incident quelconque viendrait le débarrasser de ce puritain d'honneur.

— Ah ! ça, reprit-il, continuant à se parler à lui-même, est-ce qu'il va vouloir se tuer ici, l'imbécile? A son aise, mais je ne suis nullement disposé à l'imiter... Me tuer avant d'avoir joué ma dernière carte, me tuer quand j'ai encore l'espoir de vaincre, allons donc !...

Pendant que le baron faisait ces réflexions, Raoul avait traversé la chambre et s'était arrêté devant un meuble.

— Mon père, dit le jeune homme, le temps passe et nous n'agissons pas. Vous et moi nous avons certaines dispositions à prendre.

Un sourire ironique glissa sur les lèvres du baron. Raoul reprit :

— Cette chambre est celle que j'occupais autrefois, mon père.

— C'est vrai.

— Et les meubles sont les mêmes.

— Je ne les ai pas fait changer.

— Ouvrez- vous souvent ce meuble?

— Jamais.

— Il doit y avoir dans ce tiroir deux pistolets de tir. Il ouvrit le tiroir.

Les pistolets s'y trouvaient, il les prit.

— Ils sont d'ancien modèle, dit-il, mais pour l'usage que nous en voulons faire, il importe peu.

— En efi'et, fit le baron.

— Il y a là, également, de la poudre, des balles, des capsules.

— Je n'ai rien enlevé.

Le baron disait vrai.

Raoul retrouvait dans le tiroir les choses qu'il y avait laissées, les armes, les munitions et divers autres objets : quelcriies lettres insignifiantes, deux ou trois brochures et un rouleau de papier que retenait un ruban.

Il le prit machinalement et l'ouvrit.

C'était sa dernière classe de philosophie : Du suicide! avec cette épigraphe empruntée à Voltaire :

« Le suicide est une mort furtive et violente; c'est un vol fait au genre humain. »

La dernière page se terminait ainsi :

« Et nous disons avec Proudhor : « Le suicide est une banqueroute » frauduleuse. »

Le hasard donnait à Raoul une étrange leçon, et cette leçon lui était infligée par ses propres mains.

Il sourit avec amertume et murmura :

— 0 philosophie, que tu es vaine !

Il remit tranquillement le manuscrit dans le tiroir et posa sur un guéridon les armes et les munitions, puis il se mit en devoir de s'assurer que les pistolets étaient en bon état.

Il fit jouer les batteries ; elles fonctionnaient parfaitement.

Cette précaution prise, il chargea les armes.

— Vous voyez, mon père, dit-il, je mets deux balles dans chaque canon.

— Oui, oui, je vois.

— Nous ne devons pas nous manquer.

— Certes.

■:— D'autant plus qu'il faudrait recommencer.

Raoul parlait et agissait avec le plus grand calme, un sang-froid extraordinaire. Ses mains ne tremblaient pas, son regard était froid.

Son père suivait de l'œil tous ses mouvements ; mais la pensée du baron était ailleurs et il attendait avec impatience.

Quand l'opération fut terminée, Raoul prit les deux pistolets, et, les montrant à son père, il lui dit ;

— Les voilà chargés.

— Très bien.

— Voilà Yotre arme, reprit iiAvai, remettant un pistolet à son père, et voici la mienne.

— Merci.

— Mon père, que Dieu vous pardonne!

Le baron grimaça un sourire.

— Ce n'est pas tout, reprit Raoul.

— Qu'est-ce encore ?

— Il faut convenir de l'heure.

— C'est juste.

— Puisque nous devons nous tuer au même instant.

— Alors, à quelle heure ?

— Il est dix heures ; nous pouvons fixer l'heure à midi, mon père.

— Soit.

Raoul tira sa montre.

— Ma montre retarde de cinq minutes sur votre pendule, je Tavance donc de cinq minutes. Au premier coup de midi, c'est-à-dire dans la même seconde, vous ici, dans votre chambre, moi en bas, dans la mienne, le canon du pistolet dans la bouche, entre les dents, nous nous ferons sauter la cervelle.

— Oui, grommela le baron.

— Au premier coup de midi, mon père.

— Au premier coup de midi.

— Adieu, mon père.

— Adieu, Raoul.

Le jeune homme ouvrit la porte et s'élança hors de la chambre. Le baron se dressa debout et se mit à respirer comme un homme qui rient de se décharger d'un poids énorme.

— Enfin, murmura-t-il, me voilà donc débarrassé de ce fcul

\06\ TOUT POUU L'HONNEUR.

jy.\

L'ARCENT N'EST RIEN,

A huit heures, Pedro Gastora était déjà levé et habillé, prêt à sortir. Cependant, assis dans un fauteuil et la tête appuyée sur sa main, il réfléchissait.

Il pensait à la mission délicate qui lui avait été confiée et dont il s'était spontanément chargé.

Il n'était pas inquiet au sujet du résultat, car il connaissait assez le baron de Simaise pour savoir qu'on pourrait tout obtenir de lui avec de l'argent.

Henriette était captive chez son père comme une prisonnière de guerre chez l'ennemi, et, certainement, le baron ne la rendrait à sa mère, à ses amis, que contre une forte rançon.

Le marquis de Ghamarande avait donné carte blanche à Pedro. Gertes^ c'était là une preuve de confiance et d'amitié dont le jeune homme était fier. Toutefois, il fallait qu'il sût jusqu'à quelles limites extrêmes il pourrait aller.

Riche et généreux comme un nabab, Pedro se sentait disposé à ne rien opposer aux exigences du baron, quelles qu'elles fussent, et s'il n'avait écouté que sa propre inspiration, il aurait payé lui-même la rançon taxée, il le savait, à deux millions. Mais il y avait là une question de délicatesse qu'il ne pouvait trancher.

Le marquis de Ghamarande était riche aussi, et Pedro comprenait que son nouvel ami pourrait s'étonner et se trouver iroissé si, lui, étranger à la famille, employait son argent au rachat d'Henriette.

Le jeune homme conclut qu'il lui était absolument nécessaire de prendre le mot d'ordre du marquis avant de voir le baron de Simaise. Il fallait aussi qu'il sût si l'on procéderait par intimidation ou par persuasion.

— Voyons d'abord M. de Ghamarande, se dit Pedro.

Sa voiture l'attendait devant le perron de l'hôtel depuis un quart d'heure; il y monta et se fit conduire chez le marquis, qu'il trouva dans son cab'.net occupé à écrire.

Mais il avait compté sans la perspicacité et le coup d'oeil sûr du banquier allemand

(page 1073).

Pedro fit aussitôt connaître au marquis pourquoi il venait le voir de si bonne heure.

■-— Dans une lettre qu'il a écrite à sa femme, répondit le marquis, le baron demande deux millions.

— Je le sais.

— Craignez-vous qu'il ne se montre, maintenant, plus exigeant ?

— Un autre homme que le baron, monsieur le marquis, se contenterait de beaucoup moins; mais...

— Continuez.

— Il connaît, malheureusement, le chiffre de votre fortune, et j'ai bien peur qu'il ne veuille vous imposer de très dures conditions.

Le marquis fronça les sourcils.

— Je connais le personnage, poursuivit Pedro, son cynisme n'a d'égal que sa perversité, et il est décidé, soyez-en sûr, à tirer de la situation tout ce qu'il pourra.

Il n'a rien à craindre de vous, ni de sa femme au pomt de vue judiciaire, et il le sait très bien ; il usera et abusera de tout, croyez-le.

— Ne pensez pas, mon cher Gastora, que je veuille marchander avec ce misérable quand il s'agit de rendre sa fille à une mère désolée, quand il s'agit du bonheur de mon fils.

Certes,, je suis assez riche pour ne pas avoir besoin de compter. Que m'importe, à l'heure présente, deux, trois et même quatre millions ; j'ai deux millions de revenu. Mais je m'insurge à la pensée de voir le mal triomphant, voilà tout.

— Moi, aussi, monsieur le marquis, je me révolte à cette pensée; mais vous devez savoir que neuf fois sur dix il en est ainsi dans ce monde.

Le marquis appela un domestique et lui donna l'ordre de prier Jean de venir le trouver immédiatement.

Un instant après le jeune homme entrait dans le cabinet du marquis.

Le père et le fils se pressèrent la main ; puis, après avoir échangé un salut affectueux avec Pedro Castora, Jean, s'adressant à son père, dit :

— Vous m'avez fait demander, mon père, me voici à vos ordres.

— J'ai voulu te consulter sur un point délicat. Il s'agit de savoir quelle somme nous devons offrir au baron de Simaise pour qu'il rende sans bruit, sans scandale. M""" Henriette à sa mère.

— Cher père, vous savez mieux que moi...

— Tes intérêts sont en jeu; la somme que le baron demandera sera forte, il faut s'y attendre ; et tu dois savoir que c'est sur ta fortune que cette somme sera prise.

— La vôtre, mon père.

— Ma fortune est la tienne, mon ami. Mais donne-nous ton avis.

— D'abord, mon père, j'estime qu'il n'y a pas de somme, si grosse qu'elle soit, qui puisse payer la liberté d'Henriette.

— Parole d*amoureux! Mais ce n'est pas une réponse.

— Mon père, qu'eussiez-vous dit si cette question avait pu vous être posée la veille du jour où vous avez épousé celle qui est devenue ma mère?

— Tu as raison, Jean; j'aurais répondu comme toi et je répondrais encore de même aujourd'hui.

— Vous voyez bien.

— Mais il faut raisonner avec les hommes et non avec ses sentiments propres.

En quelques mots, le marquis et Pedro firent connaître à Jean le sujet de la conversation.

— Eh bien, dit alors le jeune homme, puisque vous avez bien voulu me consulter, je crois qu'il faut donner au baron de Simaise le plus possible. Que voulons-nous? Que M'^^ de Simaise soit rendue à sa mère.

— Et à toi.

— Et à moi, si elle y consent, mon père. Oh ! je ne ferai pas le modeste... Mais nous devons vouloir autre chose encore.

— Quoi donc?

— Mais empêcher le baron de Simaise de retomber dans la boue d'où vous allez le tirer.

— Que prétends-tu ? /

— Si M. de Simaise réclame plus qu'il n''a demandé d'abord, serait-ce un million, donnez-le-lui.

D'ailleurs, mon père, continua Jean en souriant, vous avez déjà déboursé cette somme presque entière, puisque vous vous êtes substitué aux créanciers de M. de Simaise. Ce sont ses propriétés que vous allez lui rendre libres de toute hypothèque. Mais il faut qu'il entre dans la voie du repentir, qui sera en même temps pour lui celle de la réhabilitation.

— Viens dans mes bras, mon cher enfant 1 s'écria le marquis profondément ému, tu viens de parler comme ta mère m'a parlé hier soir ; moi-même, malgré mon indignation et ma légitime colère, je n'avais pas d'autre pensée.

— Maintenant, dit Pedro, je puis remplir ma mission.

— Faites ce que vous jugerez convenable, mon ami ; vous avez nos pleins pouvoirs. Toutes les créances sont chez mon notaire, toutes ; ditesle-lui bien. Vous ajouterez, au nom de mon fils, ce que vous venez d'entendre.

— Monsieur le marquis, le résultat de ma mission me parait certain;

i06S TOUT POUR L'HONNEUR.

ians quelques heures, je l'espère, je ramènerai M"® de Simaise à sa mère. '

— Encore un mot, mon cher Pedro ; il est bien entendu que, ne pouvant plus vivre à Paris, le baron s'éloignera de la France.

— Il le faut.

— Il partira pour TAmérique ou tel autre pays qu'il choisira.

— Quel délai lui accordez-vous?

— Un mois si c'est nécessaire.

— C'est plus de temps qu'il ne lui en faut pour vendre ses propriétés et réunir ses capitaux.

— Ah ! mon cher Pedro, fit le marquis en hochant la tête, c'est peutêtre bien, ce que nous faisons; mais il n'en est pas moins vrai que nous récompensons le crime.

— Oui, monsieur le marquis; mais le malheureux peut s'amender, revenir à des sentiments meilleurs.

— Je le souhaite, mais sans beaucoup l'espérer,, hélas ! Pedro Gastora se leva pour se retirer.

En le reconduisant le marquis lui dit :

— Dans un instant, la marquise ira voir la baronne et lui fera part de nos espérances. Mais qui sait si M™° de Simaise n'aura pas elle-même une bonne nouvelle à nous communiquer ?

— Que voulez-vous dire, mon père ? demanda Jean vivement.

— Je veux dire, mon ami, qu'il faut toujours compter sur la Providence, surtout dans les moments les plus désespérés. C'est elle, quoi qu'on dise, qui, toujours, protège et sauve les innocents.

— Oui, répondit Pedro en souriant; seulement, elle se fait souvent trop attendre.

— Raison de plus pour lui venir en aide, dit Jean d'une voix grave.

Pedro Castora partit convaincu qu'il allait, avant la fin du jour, donner un heureux dénouement à ce drame intime auquel il s'était trouvé mêlé d'une façon si extraordinaire et si imprévue.

Il rentra chez lui pour donner quelques ordres importants et prendre son carnet-chèques. Car ce n'était pas avec une épée, mais avec des rouleaux d'or qu'il allait combattre. Il savait que le baron n'était pas homrûe à se payer seulement de paroles.

Comme il descendait de voiture au pied du perron de son hôtel, son valet de chambre l'aborda d'un air grave et un peu mystérieux.

— Quelle drôle de mine vous avez, Lucas, qu'avez-vous donc à m' apprendre î

— J'ai à dire à monsieur qu'une personne l'attend depuis une heure dans le petit salon.

Gastora crut à une nouvelle visite de M"* Charlotte et il eut un mouvement d'impatience qui surprit le domestique.

— C'est un monsieur, dit Lucas, un monsieur très bien.

— Ah! C'est que je suis très pressé.

— J'ai dit au visiteur que vous étiez très occupé aujourd'hui ; mais il a insisté pour vous attendre.

— A-t-il donné son nom? demanda Pedro avec une mauvaise humeur visible.

— Voici sa carte.

— Il fallait donc commencer par là, dit Pedro avec un mouvement de vivacité qui témoignait de son mécontentement.

— J'ai cru devoir répondre d'abord aux questions de monsieur. Pedro jeta un coup d'œil sur la carte et lut :

P. Benoit

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