‹ Jean LoupChapitre 116 sur 153 · L'ASSOCIATION · texte numérisé non relu

L'ASSOCIATION

Pendant que Garlotta cherchait par quel moyen elle pouvait mettre obstacle à la résolution désespérée de Raoul, les deux hommes, qui nt se doutaient point qu'il y avait près d'eux un auditeur invisible, continuaient leur conversation un moment interrompue.

— Je ne vous ai rien caché, monsieur Garini, dit le baron, et maintenant que vous savez tout, consentez- vous encore à me servir?

— Heu, heu ! la situation n'est plus la même. ; — Sans doute, mais...

— Dites.

— Il y a encore quelque chose à faire.

— Je le crois comme vous; seulement les dangers à courir sont plus grands.

— Le triomphe n'en aura que plus de mérite.

— Vous avez réponse à tout, monsieur le baron; enfin, je veux bien rester votre allié, disons le mot, votre complice. Toutefois, avant de parler des conditions, veuillez me dire exactement ce que vous voulez.

— Je ne veux pas que par surprise ou autrement la baronne puisse me reprendre sa fille, qui est une partie de ma force contre mes adversaires.

— C'est juste.

— Il y a donc nécessité d'enlever Henriette de l'hôtel de Simaise et de la tenir cachée en un lieu quelconque où elle sera à l'abri des tentatives que pourrait faire sa mère pour la reprendre.

— Compris.

— Il faudrait donc, dès aujourd'hui, faire disparaître Henriette.

— Je verrai si cela est possible aujourd'hui.

— Nous avons la nuit entière, monsieur Garini.

— Oui, monsieur le baron, nous avons la nuit. Voilà pour votre iille. Après?

- Venez, monsieur le baron, venez, dit Cariottû d'une Toix agitée (page 1111).

— Plus un ennemi est redoutable, mieux il faut être armé pour la défense et pour l'attaque. Si nous voulons tenir le marquis, le rendre impuissant contre nous et le forcer à capituler aux conditions que nous lui imposerons, il y a urgence également, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, à lui prendre son fils.

— Un autre enlèvement.

— Oui.

LiV. 139. E. RiCHEBOURG.- Jean Loup. - Éd. J. Rouff stQi». Uv. 139.

— Est-ce tout ce que vous voulez ?

— Pour le moment, oui.

— Que réservez- vous donc pour plus tard ?

Un feu sombre s'alluma dans les yeux du baron.

— Jamais, répondil-il, jamais, vous entendez, ma fille ne sera la femme du fils de mon frère^ devrais-je, pour mettre empêchement à ce mariage, poignarder l'un ou Tautre de mes mains.

— Vous devenez féroce, monsieur le baron.

— Oui, féroce... Oh! c'est que je les hais, ces Ghamarande!

— Enfin, monsieur le baron, il ne s'agit en réalité, quant à présent, que d'une simple affaire de chantage.

— C'est un moyen de me faire donner ce que je ne pourrais pas obtenir autrement.

— Je partage votre manière de voir les choses.

— Ma femme et mon frère sont riches, immensément riches, il me faut ma part de leurs millions,

— A combien l'évaluez-vous, cette part?

— Je veux la moitié ?

— Et cette moitié est de?...

— Quinze millions environ.

— C'est assez joli.

— Peut-être serai-je plus exigeant.

— Je comprends, vous verrez venir; et comme on aura tout à craindre, car on sait de quoi vous êtes capable, on s'empressera d'accepter vos conditions, si dures qu'elles soient. Mais arrêtons-nous à ce chiffre de quinze millions.

Maintenant, monsieur le baron, parions, s'il vous plait, de nos conditions. Dans ce monde, vous ne l'ignorez pas, on ne fait rien pour rien.

— Mon intention est de vous bien récompenser. Carini eut un sourire singulier.

— Oh! je n'en doute pas, répliqua-t-il ; mais quelle somme comptezvous me donner?

— Dites vous-même, monsieur Carini, à combien vous estimez vos services.

— Vous ne pouviez mieux répondre, monsieur le baron. Alors, pas de gêne entre nous, n'est-ce pas? Je deviens votre associé dans l'affaire ?

— Naturellement.

— Eh bien, nous partagerons les bénéfices.

Le baron fit un bond sur son siège et regarda Carini avec stupeur.

n était sufifoqué.

— Quoi! fit-il, voQS... vous voulez...

— Je veux la moitié !

— Mais, monsieur Garini...

— Oh ! on ne marchande pas avec moi^ monsieur le baron ; du reste, je ne me montre pas plus exigeant que vous : vous voulez la moitié des fortunes réunies de votre frère et de votre femme, soit, d'après vos calculs, quinze millions ; eh bien, moi, je veux la moitié des quinze millions ; c'est à prendre ou à laisser.

Le baron, stupéfait d'une pareille exigence, restait sans voix comme pétrifié.

— Monsieur de Simaise, reprit Garini, si vous êtes ici c'est que vous avez besoin de moi ; sans moi, en effet, vous ne pouvez rien, et, par les cornes du diable, vous hésitez... Je vous le répète, c'est à prendre ou à laisser ; répondez donc et vite, oui ou non.

— Oui, répondit le baron au milieu d'un soupir.

Les yeux de l'Italien étincelèrent comme des escarboucles.

— Diable d'homme, fit-il avec son froid sourire, peut-on être aussi long à se décider... Allons approchez-vous, et sur ce papier écrivez...

— Quoi?

— L'engagement que vous prenez.

— Y pensez-vous! Écrire que je vous... Mais non, c'est impossible î

— Monsieur de Simaise, répliqua Garini avec son calihe imperturbable, du moment que vous ne payez pas d'avance, il faut que j'aie un titre entre les mains.

Vous devez comprendre cela. D'ailleurs, vous n'écrirez rien qui puisse vous compromettre. Faites vite, je n'ai plus que vingt minutes à vous donner.

Il ajouta, mettant la plume entre les doigts du baron :

— Allez, je dicte :

« Je, soussigné, baron Léon de Simaise, m'engage sur l'honneur à payer à M. le comte Garini la somme de sept millions cirq cent mille francs, montant de la moitié présumée des bénéfices d'une affaire que nous entreprenons, M. le comte Garini et moi. »

— G'est tout, monsieur le baron; maintenant, mettez la date et signez.

De Simaise fit une assez laide grimace, mais il obéit.

— Bien, très bien, fit l'Italien.

En réalité, au point de vue de la responsabilité financière, l'écrit que venait de signer le baron n'avait pas une grande valeur. Garini le savait très bien ; mais il avait voulu, par une pièce authentique, prouvant la complicité du baron, tenir celui-ci dans sa main et forcer la famille à le ménager, au cas où la justice interviendrait.

— Et maintenant, mon cher associé, reprit l'Italien en serrant le papier dans son bureau, que diriez- vous si d'ici à demain je vous livrais le fils du marquis?

— Je dirais que vous êtes un grand magicien.

— Je ne sais pas au juste ce que je ferai; mais attendez-vous à un joli coup de théâtre dont vos adversaires seront épouvantés.

— Décidément vous êtes un homme précieux, monsieur Garini, et Georgette a été bien inspirée en m'adressant à vous.

— Je le crois ; seulement, monsieur le baron, il nous faudra, comme dans tout théâtre, payer les machinistes.

— Oui, oui, on les payera.

— Assurément, sans cela ils refuseraient de travailler ; il faut donc qu'ils soient payés d'avance.

— Eh bien, faites, faites.

— Oui, quand vous m'aurez donné l'argent.

— Gombien demandez-vous ?

— Vingt mille francs seulement.

— Vingt mille francs ! exclama le baron.

— G'est la somme nécessaire.

— Mais... mais je ne les ai pas.

— Si, si, monsieur le baron, vous les avez ; il doit même y avoir mieux que cela dans votre portefeuille; car la nuit dernière, chez M"® Georgette, vous avez gagné au jeu vingt-cinq mille francs.

Le baron regarda l'Italien avec stupeur.

Il se demandait pourquoi cet homme, qu'il connaissait depuis si peu de temps, pénétrait ainsi dans sa vie intime. Garini souriait ironiquement.

— Ah! tenez, vous êtes le diable ! fit le baron; oui, j'ai gagné vingtcinq mille francs et je les ai dans mon portefeuille.

— J'en étais sûr.

— Et il faut que je vous donne vingt mille francs?

— Absolument.

— Je me résigne.

— Et vous faites bien, mon cher associé.

— Mon portefeuille est dans la poche de mon pardessus, que j'ai laissé dans la pièce à côté.

Carini frappa sur un timbre. " Caracole parut.

— Le pardessus de M. le baron, dit l'Italien.

Caracole sortit et revint immédiatement, apportant le vêtement qu'il remit respectueusement au baron.

Celui-ci tira de son portefeuille vingt billets de mille francs et les tendit à l'Italien, qui les glissa lestement dans sa poche.

— L'argent, monsieur le baron, dit Carini, est la force puissante qui fait tout mouvoir. Je crois donc pouvoir vous assurer que, grâce à la somme que vous venez de me remettre, vous aurez sous peu Jean de Chamarande à votre disposition.

— J'y compte.

— Ce n'est pas tout : je vous fais encore la promesse que votre fille sera guérie de son amour pour votre neveu.

— Oh! si vous faites cela!...

— Je le ferai, ou plutôt nous le ferons. Caracole, prévenez M™® la comtesse Carini que je désire lui parler à l'instant.

Caracole disparut derrière la tapisserie.

De Simaise regardait son complice avec surprise.

— Je vais vous présenter à la comtesse, dit celui-ci ; il est nécessaire que vous la connaissiez.

— Nécessaire! répéta le baron.

— Indispensable. D'ailleurs, elle va vous accompagner chez vous.

— Pourquoi faire?

— Vous la présenterez à M"® Henriette de Simaise; c'est la comtesse qui se chargera d'emmener votre fille.

— Malgré elle?

— Avec ou sans son consentement. Si le narcotique est nécessaire, on remploiera.

Carini tira de sa poche la boîte aux quatre petits flacons et reprit :

— Tenez, je vous confie mes précieux flacons, au cas ou vous auriez besoin de faire usage de l'un d'eux, celui qui porte la ligne longitudinale bleue, le premier du second rang dans l'écrin ; rappelez-vous bien la ligne bleue.

— Oui, oui, la ligne bleue; du reste, je n'ai pas oublié les explications que vous m'avez données.

— Bien. Mais cachez vite cela, voici la comtesse.

Caracole avait trouvé Garlotta nouant sous son menton les brides de son chapeau.

La jeune femme, voyant avec terreur approcher Theure de midi, était prête à sortir pour courir à l'hôtel de Simaise. Toutefois, et bien que chaque minute fût précieuse, elle suivit Tagent de Carini.

— Madame la comtesse, annonça Caracole, en écartant la tapisserie.

La jeune femme parut.

Les émotions violentes qu'elle venait de subir avaient imprimé sur son visage comme un rayonnement d'exaltation. Elle avait les traits animés et ses grands yeux noirs brillaient d'un feu sombre. Elle était si merveilleusement belle, à ce moment surtout, que le baron, saisi d'admiration, ébloui, fit un pas en arrière.

L'Italien vit l'effet produit par Carlotta sur son complice ; ses sourcils se froncèrent et il fut sur le point de renvoyer la jeune femme. Mais celleci, devinant la pensée du jaloux, s'empressa de le rçissurer, en l'enveloppant de son long regard voilé, plein de tendresse.

— Ma chère amie, dit Carini, j'ai l'honneur de vous présenter M. le baron de Simaise.

Le baron s'inclina.

— M. le baron, j'ai le plaisir de vous présenter M""® la comtesse Carini.

A ma prière, la comtesse Carini est, comme moi, disposée à vous servir.

— Monsieur le baron peut compter sur mon aide, dit Carlotta.

— Vous savez, ma chère amie, reprit Carini, ce qui a été convenu entre nous au sujet de M^'° de Simaise? §

— Parfaitement.

— Eh bien, aujourd'hui même vous allez agir; vous voilà habillée, toute prête, cela se trouve à merveille, car vous allez partir à l'instant avec M. de Simaise.

Les yeux de Carlotta s irradièrent et, sans la crainte de se trahir, elle aurait laissé éclater sa joie.

— Oui, oui, dit-elle, partons, partons vite.

— Ce qui concerne M"« de Simaise vous est confié, ma chère amie ; je m'en rapporte à votre prudence et à votre habileté.

— Soyez tranquille. Est-ce que votre pendule va bien?

— Non, elle retarde de huit minutes ; voici l'heure de la Bourse, à ma montre.

La montre marquait midi moins vingt.

— Venez, monsieur le baron, venez, dit Garlotta d'une voix agitée.

Elle lui prit vivement le bras et Tentraîna. Ils furent bientôt dans la rue.

— Avez- vous une voiture? demanda-t-elle.

— Oui, la voici.

Garlotta s'élança dans le coupé.

Le baron y prit place à son tour, après avoir donné l'adresse au cocher.

— Brûlez le pavé ! cria Garlotta d'une voix fiévreuse.

La voiture fila au grand trot du cheval dans la direction des Gliamps- Élysées.

On allait vite. Malgré cela, Garlotta se plaignait de la lenteur du cheval.

— Mais nous ne marchons pas, monsieur, nous ne marchons pas, disait-elle.

— A moins d'écraser tout ce qu'il rencontrera sur son passage, madame, le cocher ne peut guère aller plus vite.

— En vérité, monsieur, j'admire votre sang-froid en cette circonstance.

. — ' Eh ! madame, une minute plus tôt, une minute plus tard, qu'importe?

Garlotta sursauta sur le siège.

— Gomment, fit-elle sans chercher à cacher son indignation, qu'importe une minute de plus ou de moins? Mais cette minute de plus, monsieur, peut être le signal de la mort de votre fils...

Le baron eut un tressaillement de surprise.

— Quoi! balbutia-t-il, vous... vous savez...

— Oui, je sais, je sais tout; j'ai entendu votre conversation. Et voilà pourquoi je vous dis :

(( Une minute de plus peut être le signal de la mort de votre fils, une minute de moins et il peut être sauvé ! »

Mais vous n'avez donc rien au cœur, monsieur?

Le baron se mordit les lèvres. Regrettant se? paroles, il essaya à^ les expliquer.

— Vous vous êtes trompée, madame, sur le sens de mes paroles, ditil; qu'est-ce que j'ai dit? Une heure de plus ou de moins, qu'importe? J'ai dit cela, madame, parce que j'ai la conviction que cette minute en avance ou en retard ne changera absolument rien.

— Je ne comprends pas; que voulez-vous dire, monsieur?

— Je veux dire que mon fils ne se tuera pas. Voyons, est-ce que je l'aurais quitté si sa résolution eut été sérieuse?

Après une pause il ajouta :

— Est-ce que je me tuerai, moi?

— Vous, non, répondit-elle avec un accent dédaigneux; mais il aurait ce courage, lui.

— Et pourquoi aurait-il un courage qui me manquerait?

— Parce qu'il voit l'existence autrement que vous, monsieur le baron; parce que, pour votre fils, le mot « honneur » n'est pas vide de sens ; parce que votre fils a de cœur.

— Croyez-vous donc que je manque du cœur, moi?

— Un peu.

— Ah ! madame, si vous saviez ce qui se passe en moi, vous verriez que vous vous trompez grandement.

Garlotta comprit que le baron faisait allusion à ses sentiments de père, et elle allait regretter de l'avoir traité un peu durement. Il ne lui en donna pas le temps.

— Ah ! madame, continua le vieux beau d'une voix pleine de chaleur, ne pas avoir de cœur, ne pas le sentir battre près de vous, si belle, est-ce que c'est possible?

Et il essaya de lui prendre la main.

La jeune femme se recula comme si un reptile la menaçait de sa morsure mortelle.

Ainsi, voilà quelles étaient les cyniques pensées de cet homme, de ce père au moment oii son fils armait sans doute le pistolet qui allait mettre fin à ses jours.

Cependant, pour ne pas rendre le baron plus odieux qu'il ne Tétait déjà, disons qu'il croyait sincèrement que son fils ne se tuerait pas. Tout le fond de son âme gangrenée était dans ces mots qui lui étaient échappés :

c( Est-ce que je me tuerai, moi? »

Il jugeait son fils d'après lui. N'ayant nulle envie de se donner la mort pour échapper au déshonneur public, il n'admettait pas que Raoul pût penser autrement que lui.

Sans doute, — sa vie entière le prouvait, — il n'avait pas pour ses enfants une aôèction bien profonde; toutefois, il n'était pas arrivé à l'insensibilité complète, surtout à l'égard de son fils ; et s'il se fût consolé promptement de la mort de Raoul, au moins la perspective de cette mort l'eût-elle ému.

Quant à l'accès de galanterie dont il venait d'être saisi si brusquement, il était la conséquence de son état physiologique. Comme il était

D se précipita sur Raoul et retint son bras (page 1115).

et avait toujours été l'esclave de ses mauvaises passions, le misérable trouvait tout naturel de leur obéir lorsqu'elles parlaient en lui.

Si quelqu'un lui eût fait remarquer que dans un pareil moment sa conduite était odieuse, répugnante, il aurait répondu :

« Pourquoi est-elle si belle? »

Heureusement, pour mettre fin à la scène et calmer la colère de Car-

lotla, la voiture s'arrêta.

I IV 1 An 1-. HicHEBOURG. — Jean Loup. — Ed. J. Rouff et G^K Liv. 140.

On était devant l'hôtel de Simaise.

Le marteau de l'horloge, frappant le timbre, sonna le premier coup de midi.

Aussitôt une forte détonation se fit entendre.

Garlotta poussa un cri horrible, et le baron, malgré son scepticisme, sentit son cœur se serrer.

La jeune femme ouvrit violemment la portière du coupé et s'élança A sur la chaussée. Le baron la suivit. Un coup de sonnette et la porte de A l'hôtel s'ouvrit.

Le baron et Garlotta passèrent comme un éclair devant le concierge .J qui se demandait, regardant de tous les côtés, d'oii pouvait venir cette explosion dont il venait d'entendre le bruit.

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