‹ Jean LoupChapitre 117 sur 153 · LE NARCOTIQUE · texte numérisé non relu

LE NARCOTIQUE

Nous avons dit comment, après s'être séparé de sa sœur, Raoul s'était retiré dans sa chambre.

L'œil fixé sur sa montre, une main appuyée sur la table, le canon du pistolet entre les dents et l'oreille tendue, il attendait fiévreusement.

Et, en attendant le premier coup de midi, il pensait à sa mère, à sa sœur et à la belle jeune fille qu'il aimait. Et il leur disait adieu dans son cœur en même temps qu'il disait adieu à la vie.

La grande aiguille de s^ montre rejoignit la petite aiguille. C'était le moment suprême. Le premier coup de midi sonna à l'horloge de l'hôtel, suivi immédiatement de la détonation de l'arme à feu, qui mit en mouvement tous les domestiques épouvantés.

Raoul ne put s'empêcher de tressaillir.

Son père s'était fait justice.

Ses yeux s'illuminèrent.

— A mon tour, pensa-t-il !

Et il pressa la gâchette.

Le chien s'abattit sur la capsule. Un bruit sec, assez semblable à ce-

lui d'un petit coup de fouet, se ^fit entendre. La capsule seule avait fait explosion, en brûlant quelques grains de poudre.

— Malheur! exclama le jeune homme avec un accent farouche, malheur!... Oh ! maladroit que je suis !... Pourtant, j'ai chargé les deux armes avec la même précaution, les mêmes soins!

Il s'approcha de la fenêtre afin de reconnaître pourquoi le pistolet avait raté ; il procéda à son examen avec une attention furieuse et sonda le canon.

— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria- t-il ; mon pistolet a été déchargé!...

Mais qui donc?...

Il promena son regard autour de la chambre.

— Ah ! voilà les balles !

Elles étaient, en effet, sur la cheminée.

— Et voilà la poudre et la bourre.

La poudre était répandue sur la plaque de marbre du foyer, et la boule de papier avait été jetée à côté.

Raoul ne chercha pas à pénétrer ce mystère ; il ne comprit qu'une chose, c'est qu'on avait voulu l'empêcher de se tuer.

Un cri de rage s'échappa de sa poitrine; il jeta dans un coin son pistolet devenu inutile et ses yeux hagards cherchèrent autour de lui une autre arme quelconque pour se frapper.

Son épée était là, accrochée à une patère, la lame dans le fourreau.

Il poussa une exclamation de joie et bondit vers l'arme qu'il tira du fourreau avec un mouvement de fureur.

Il allait s'enfoncer la lame dans la poitrine, quand la porte s'ouvrit brusquement.

Un homme parut. C'était Landry.

Il se précipita sur Raoul et retint son bras en s'écriant :

— Arrêtez ! arrêtez !

— Ah! fit le jeune homme avec colèie et en se débattant, c'est vous qui avez déchargé mon pistolet !

— Oui, monsieur, c'est moi.

— Pourquoi, dis? Et de quel droit?

— Du droit d'abord qu'a tout homme d''empêcher un suicide. Ensuite, monsieur de Simaise, j'ai agi d'après les instructions que j'ai reçues de mon maître.

— Ton maître ! Lequel?

— Mon véritable maître, monsieur Raoul.

— Mon oncle, le marquis de Ghamarande ?

— Oui, monsieur Raoul, c'est votre oncle, le marquis de Ghamarande qui, par ma voix, vous défend de vous tuer ; il vous ordonne de vivre.

— Vivre, vivre déshonoré?

— Non, monsieur Raoul, non, les fautes sont personnelles...

— Les fautes, peut-être, mais non les crimes !

— Encore une fois, monsieur Raoul, vous devez vivre, non pas seulement parce que votre oncle vous l'ordonne, mais pour votre mère, pour votre sœur...

— Non, non, j'ai juré de mourir... Mon père s'est tué, je dois me tuer aussi I

— Sortez de votre erreur, monsieur Raoul, votre père ne s'est pas tué.

— Vous mentez, j'ai entendu le coup de pistolet !

— Oui, vous avez entendu un coup de pistolet; mais c'est moi qui l'ai tiré.

— C'est faux, c'est faux! vous calomniez mon père!

— Vous croyez cela ? Eh bien, voyez.

Le baron et Carlotta se précipitaient dans la chambre.

— Vivant! il est vivant! exclama la jeune femme d'une voix haletante.

Et, prête à tomber, elle s'appuya contre un meuble.

— Ne vous l'avais-je pas dit? murmura le baron à l'oreille de Carlotta.

M. de Simaise n'était pas facilement accessible aux émotions. Déjà il avait retrouvé tout son calme.

D'un signe il congédia son valet de chambre.

Raoul, à la vue de son père, s'était affaissé sur un siège, comme une masse. Et il restait là, hébété, sans voix, les yeux grands ouverts, immobile, comme s'il eût été subitement galvanisé.

— Soyez maintenant sans inquiétude, dit Carlotta au baron, je réponds de lui.

^ — Soit, madame.

Et il ajouta d'un ton singulier oii perçait l'ironie :

— Je souhaite, madame, que vous ayez pour ma fille l'aifection que vous semblez avoir pour mon fils. Je vous laisse avec lui, soyez éloquente et vous lui ferez certainement entendre raison.

Sur ces mots, le baron sortit de la chambre.

Carlotta s'approcha de Raoul lentement et lui prit les deux mains. Elles étaient froides comme de la glace.

— Monsieur Raoul, dit la jeune femme de sa plus douce voix, est-ce que vous ne me reconnaissez pas?

Les lèvres du jeune homme remuèrent, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Ses yeux restaient largement ouverts, fixes, sans un seul mouvement des prunelles.

— Monsieur Raoul, est-ce que vous n'entendez pas ma voix? Toujours pas de réponse.

— Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu ! murmura-t-elle avec effroi.

Les événements dramatiques qui s'étaient si rapidement succédé autour de Raoul, avaient fortement ébranlé son système nerveux. Debout depuis la veille, le cerveau surexcité et n'ayant pris aucune nourriture, comment aurait-il pu résister à tant d'émotions épouvantables ? Aussi en voyant paraître son père, son père qu'il croyait mort, la commotion qu'il éprouva fut si violente, qu'elle l'avait en quelque sorte paralysé.

Tout à coup, il poussa un gémissement sourd, ses membres se raidirent et il perdit tout à fait l'usage de ses sens.

Carlotta se jeta sur un cordon de sonnette qu'elle agita d'une main fiévreuse.

Le baron, qui était probablement resté à quelques pas, rentra dans la chambre, suivi de près par un valet de pied accourant à l'appel de la sonnette.

— Qu'y a-t-il donc ? demanda le baron.

— Vous voyez, un évanouissement.

— Ce ne sera rien.

— Je l'espère. Mais il faudrait quelque chose, des sels, ce que vous avez ici.

Le baron fut frappé d'une idée subite.

— Oui, oui, dit-il, je vais vite vous chercher ce qu'il faut.

Il sortit précipitamment pour courir dans sa chambre. Il prit un verre qu'il remplit d'eau à moitié, puis il sortit de sa poche la boîte aux quatre flacons, c'est-à-dire les poisons foudroyants et les somnifères deCarini. Il ouvrit la petite boîte.

— Ne nous trompons pas, murmura-t-il ; Garini m'a bien dit le flacon ayant une ligne bleue, c'est le troisième.

Oui, voilà bien la raie bleue... Allons, une goutte de ce liquide, qui paraît inoflensif, et Raoul dormira pendant vingt-quatre heures au moins.

Je ne dois pas hésiter, voilà ce queje dois faire, l'endormir. Je n'aurai ainsi rien à redouter de son côté ; il ne me demandera pas une explication queje serais fort embarrassé de lui donner, et il ne viendra pas se

mettre en travers de mes projets. Je le connais, il lutterait contre moi et la comtesse Garini pour défendre sa sœur. Eh bien, une goutte de ce flacon dans un peu d'eau qu'il avalera, et je me débarrasse de lui. Pendant son long sommeil, la comtesse Garini et moi nous agirons, et quand il se réveillera, je n'aurai plus rien à redouter de lui, Henriette ne sera plus

Parfaitement renseigné par Garini au sujet des quatre liqueurs, le baron savait quelle était la propriété de chacune. Garini lui avait parlé surtout des propriétés étranges de son narcotique, en expliquant au baron qu'en augmentant successivement la dose on obtenait, non plus un sommeil de vingt-quatre heures, mais le sommeil léthargique, puis le sommeil cataleptique et, enfin, un autre sommeil ayant toutes les apparences de la mort.

Toutefois, et toujours d'après les explications données par Garini, le quatrième flacon, marqué d'une ligne rose, contenait un antidote non moins puissant que le narcotique, puisqu'il pouvait faire cesser, presque instantanément et suivant la dose, les diverses sorteâ de sommeil.

Mais le baron n'avait pas à se préoccuper de ces détails pour le moment; il voulait tout simplement endormir Raoul pour vingt-quatre heures.

Il posa l'écrin sur la table et prit le flacon contenant le narcotique, en s'assurant bien, une fois encore, qu'il portait la rayure bleue.

Il était fermé par un bouchon à vis; le baron fit jouer la spirale et déboucha le flacon; d'une main, qui tremblait légèrement, il versa dans le verre une forte goutte du liquide, qui se mêla avec l'eau sans en changer la couleur.

Gela fait, le baron referma le flacon et le remit à sa place dans l'écrin, qu'il laissa ouvert sur la table.

Il sortit, ferma sa porte à clef et descendit, tenant à la main le verre d'eau.

Pendant que le baron préparait son narcotique, Garlotta et le domestique avaient mis Raoul sur son lit ; puis, en attendant ce qu'elle avait demandé, la jeune femme se mit à donner des soins au malade ; elle eut le bonheur de le voir revenir à lui ; mais sa joie ne fut pas de longue durée, car la syncope fut immédiatement suivie d'une épouvantable crise nerveuse.

Le jeune homme se débattait, se tordait sur son lit dans d'horribles convulsions.

II fallait les forces réunies de Garlotta et du domestique pour le maintenir et l'empêcher de se meurtrir le corps.

Vr

Ectin, le baron parut.

— Mais venez donc vite, monsieur, venez donc, lui dit Garîotta.

— Tenez, voilà, fit-il, tendant le verre à la jeune femme.

— Qu'est-ce que cela?

— Ce que vous avez demandé, un médicament dont je me suis servi plus d'une fois et dont je connais les effets; je Tai préparé moi-même. Faites votre possible pour qu'il boive.

Pendant que le domestique continuait à paralyser les mouvements violenta du jeune homme, Garîotta parvint à lui ouvrir la bouche et, à Faide d'une cuiller, à lui faire avaler le contenu du verre.

Presque aussitôt le narcotique produisit son effet ; la crise nerveuse prit fin rapidement et, au bout de cinq minutes, Raoul dormait d'un profond sommeil.

— Vous voyez, dit le baron, c'est fini ; il va dormir pendant quelques heures ; et c'est heureux, car il a grand besoin de repos. Quand il se réveillera, il ne se souviendra plus de rien.

— Dieu vous entende, monsieur le baron.

Le domestique, dont la présence n'était plus utile, se retira.

— Maintenant, madame, dit le baron, je vais préparer ma fille à vous recevoir ; tenez-vous à rester ici ?

— Oui. Je désire veiller notre malade jusqu'au moment où vous aurez besoin de moi.

— Soit; je viendrai vous chercher quand l'instant sera venu.

Le baron sortit. Derrière lui, Garîotta ferma la porte ; puis, avec la sollicitude d'une mère qui veille sur son enfant, elle mit sur le front du dormeur un long baiser et s'installa à son chevet.

En entendant le coup de pistolet, persuadée que son frère venait de se tuer, Henriette voulut, elle aussi, se donner la mort, en se précipitant par la fenêtre sur le pavé de la cour.

Mais, heureusement, elle n'eut pas le temps de faire jouer le crémone et d'ouvrir la fenêtre.

Devinant son intention, Dorothée se jeta sur elle et l'enlaça de ses bras robustes.

— Laissez-moi, laissez-moi ! criait la jeune fille affolée, en essayant vainement de rompre le lien qui l'enchaînait; laissez-moi, mon frère est mort, je veux mourir aussi !

Dorothée restait muette; elle se contentait de se servir de sa force pour maintenir l'enfant et l'éloigner de la fenêtre.

1120 TOUT POUR LTIONNEUR.

Elle la ramena pas à pas, soutenant victorieusement la lutte, jusqu'au canapé, sur lequel elle parvint à l'étendre.

Henriette était vaincue ; à bout de forces et comme anéantie, elle resta immobile et fondit en larmes.

C'était ce qui pouvait arriver de plus heureux.

La crise fut navrante.

La jeune fille sanglotait, coupant ses hoquets de mots sans suite :

— Mon Dieu!... Horrible!,.. Malheur!... Mort!... Plus rien!... Perdue ! . . . Raoul ! . . . Maman ! . . .

Et puis « maman, maman! » Toujours ce mot revenait sur ses lèvres.

Maman! mot doux par excellence, invocation de la douleur, appel suprême de l'enfant au moment du péril ou du chagrin !

Quand Henriette se fut un peu calmée, la pensée lui revint. Soudain elle se rappela.

Un seul coup de pistolet avait été tiré, un seul. Qui donc était mort? Son frère ou son père? Doute épouvantable! Horrible perplexité!

— Je veux savoir, je veux savoir! s'écria-t-elle, en se dressant debout.

— Ne bougez pas, mademoiselle, attendez, lui dit Dorothée, en se plaçant devant-elle, prête à la saisir.

— Mais vous ne comprenez donc pas qu'un effroyable malheur est arrivé ici? Écoutez, écoutez ces rumeurs, ces bruits de pas, ces cris... Je veux savoir, je veux savoir !

Elle voulut s'élancer vers la porte; mais elle était brisée, ses jambes fléchirent et elle retomba inerte, comme une masse, sur le canapé.

Après l'agitation fébrile, l'engourdissement, la torpeur.

Tout à coup, un pas d'homme retentit dans le corridor. Henriette essaya de se soulever, impossible ; elle ne put que tourner son regard anxieux du côté de la porte.

Les pas se rapprochaient.

Qui venait près d'elle?

Sou père ou son frère ?

La porte s'ouvrit et elle vit son père.

Elle poussa un cri rauque; puis, d'une voix à peine distincte, elle prononça ces mots :

— Mon frère est mort !

Elle ressentit une douleur atroce, comme si son cœur se tordait sous une main de fer; la respiration lui manaua et, malgré elle, ses yeux se fermèrent.

Je comprends! Vous me changez de prison; celle-ci ne vous paraît plus assez sûre (page 1128).

Liv. U1

TC A M T r\im

JEAN LOUP. Ii23

Le baron entra, referma la porte et s'avança lentement, la tête inclinée, comme un homme qui réfléchit.

Ses yeux tombèrent sur un carré de papier qui s'était évidemment échappé de la poche d'Henriette, car il se trouvait près d'elle devant le canapé.

— Tiens, se dit le baron, qu'est-ce que cela? Une lettre? Il se baissa et ramassa le papier.

D'un signe de la main il congédia Dorothée, qui s'empressa de gagner sa chambre.

Le papier était plié en quatre; le baron l'ouvrit et ne put s'empêcher de tressaillir en reconnaissant l'écriture de son valet de chambre. Il lut rapidement les indications précises remises le matin à Henriette par Landry, indications au moyen desquelles la jeune fille pouvait facilement et sans danger s'échapper de sa prison.

En lisant, le baron était devenu très pâle ; de fauves éclairs sillonnaient son regard; une colère sourde, effroyable grondait en lui.

— Trahi, je suis trahi! se disait-il mentalement; et par qui? Par Frédéric, en qui j'avais une entière confiance. Ah ! le misérable, il s'est laissé corrompre par mes ennemis ; mon valet de chambre est aujourd'hui un espion attaché à mes pas !

Un sourire affreux contracta ses lèvres.

— Heureusement, reprit-il, me voilà prévenu et je saurai veiller. Je tiens Henriette, on ne me l'enlèvera point.

Son premier mouvement fut de faire venir son valet de chambre, de le traiter devant les autres domestiques comme il le méritait, c'est-àdire comme un valet infidèle, un misérable, et de le chasser ensuite ainsi qu'on chasse un voleur ou un chien galeux.

Mais il réfléchit que cette exécution pouvait avoir des conséquences fâcheuses.

En effet, du moment que le" marquis de Ghamarande avait acheté et probablement payé au poids de l'or les services de Frédéric et qu'il mettait tout en œuvre pour lui reprendre Henriette sans éclat, c'est qu'il était décidé à ne pas agir ouvertement, à éviter tout scandale. Dès lors, il pouvait se tranquilliser; il n'avait qu'à rendre plus grande encore la surveillance dont Henriette était l'objet.

Il résolut donc de garder le silence et d'avoir l'air de ne rien savoir.

D'ailleurs, la situation allait cha^ger; la comtesse Carini était chez lui, prête à agir ; avant la fin de la journée,, sans doute, Henriette serait en lieu sûr et absolument à l'abri, cette fois, de toute tentative d'enlèvement.

LlV. 141. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et CS: LlV. l4l.

Si son valet de chambre pouvait devenir gênant, il trouverait bien le moyen de Téloigner pendant une heure ou deux.

Le baron de Simaise, toujours grand comédien et habile en l'art de feindre et de dissimuler ses impressions, éteignit les flammes de son regard et força sa physionomie à reprendre sa sérénité habituelle.

Il se pencha sur Henriette, et d'une voix doucereuse, qu'il sut rendre pleine de compassion, il l'appela :

— Henriette, ma fille chérie!

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