HOTEL A VENDRE
Ce même jour, à la première heure, un conseil de famille réunissait dans le grand salon de l'hôtel, qui allait se fermer pour ne plus s'ouvrir que pour un nouveau propriétaire, les personnages que nous avons vu» rassemblés précédemment chez Pedro Gastora.
Savoir :
Le marquis de Ghamarande.
La marquise de Ghamarande.
Ldt baronne de Simaise.
Le comte Jean de Ghamarande.
Le baron Raoul de Simaise.
Le comte de Violaine.
Le comte de Maurienne.
Pedro Gastora.
Jacques Grandin.
Sosthène Landry.
Tous étaient en grand deuil et tous portaient sur Je visage ïes traces d'un morne et profond chagrin et les preuves d'une longue et douloureuse insomnie.
La baronne avait passé la nuit dans les larmes et la prière.
Raoul, en songeant aux crimes de son père, se demandait si, malgré les prières de sa mère et celles de sa sœur, Dieu pardonnerait au coupable.
En plongeant son regard au fond de l'abîme de boue et de sang dans lequel avait sombré l'honneur de sa race, cet honneur auquel il avait luimême imprimé une tache, une souillure, le jeune homme s'était, pendant de longues heures, posé cette terrible question :
— Dois-je vivre?
Ne dois-je pas expier par la mort les fautes, les crimes commis? Une voix intérieure lui répondait bien :
— Le suicide est un crime aussi; et un crime ne rachète rien! Mais il entendait encore une autre voix qui lui disait :
— Tout est perdu pour toi, malheureux ! Pour toi, Fa venir n'a plus de fleurs !
Tu aimes chastement, tu aimes comme on doit aimer, comme on n'aime qu'une fois; mais celle qui est Tol^jet de ton culte pourra-t-elle jamais consentir à unir son sort à celui du lils d'un criminel ?
Et la voix terrible ajoutait :
— Non, jamais!
Et cependant Raoul ne pouvait renoncer à la vie.
Ah! c'est qu'au cœur le plus atteint, le plus abandonné, il reste toujours, dans un coin reculé, étoile au milieu des ténèbres d'une nuit orageuse, une lueur d'espoir qui, en dépit de tout, rayonne et reconforte.
Et puis le jeune homme se disait :
— Je suis soldat ! je dois retourner bientôt oii l'on se bat... Alors^ si Dieu veut que je meure, il saura bien guider une balle ennemie vers ma poitrine.
Quant au marquis de Ghamarande et à Pedro Castora, ils songeaient au châtiment que le baron de Simaise s'était infligé, et ils se demandaient, non sans effroi, ce qu'il adviendrait si le malheureux recouvrait la raison.
Avaient-ils été dans leur droit en accomplissant cette sinistre substitution ?
N'y avait-il pas là quelque chose comme une action sacrilège ?
Car, enfin, ils avaient commis là un épouvantable faux !
Retrancher nominalement du nombre des vivants un homme que la mort n'a pas frappé ! Priver de ses droits de père un homme que Dieu a miraculeusement sauvé de la mort ! Certes, il y avait là de quoi rendre perplexes le marquis et Pedro.
Et, d'ailleurs, qui leur disait que le criminel ne se serait pas repenti ?
Sans doute, en enlevant la raison au coupable^ en le rendant méconnaissable aux yeux des siens eux-mêmes, Dieu avait en quelque sorte
justifié l'acte qui avait été pour ainsi dire forcé par les circonstances ; toutefois, M. de Ghamarande ne s'absolvait pas, bien qu'il n'eût pas eu l'initiative de la substitution.
Les autres personnages n'avaient et ne pouvaient rien avoir qui ressemblât à un remords. Ils étaient tristes de la tristesse de leurs amis et considéraient la mort du baron comme un dénouement providentiel.
Le but de la solennelle réunion, provoquée par le marquis de Ghamarande, était d'arrêter les dernières dispositions à prendre, lesquelles étaient nécessitées par la mort du baron. On avait, en effet, à se concerter sur bien des choses.
— Mes chers amis, dit le marquis de Ghamarande, d'une voix grave et émue, en s'adressant à MM. de Maurienne, de Violaine, Pedro Castora, Jacques Grandin et Landry, notre tâche est accomplie et c'est du plus profond de mon cœur que je vous remercie tous de votre assistance dévouée.
— Vous ne nous devez aucun remerciement, monsieur le marquis, répondit le comte de Maurienne ; tous les honnêtes gens sont solidaires, en pareil cas. Dans toute cette affaire, ce n'est pas nous, mais Dieu qui a tout conduit.
— Tout est fini, maintenant, ajouta M. de Violaine ; le secret dea événements et des catastrophes auxquels nous avons été plus ou moins initiés, est enseveli avec le malheureux que Dieu juge en ce moment. Il ne faut plus qu'espérer en de beaux jours. L'avenir s'ouvre toujours radieux pour les enfants. Saluons l'avenir et que Dieu soit miséricordieux pour le coupable !
— Amen! murmura la baronne, en se signant.
— Vous avez raison, mon ami, reprit le marquis ; mais il nous reste, à nous, des précautions à prendre et des devoirs à accomplir.
— Des précautions ! fit Jean.
— Sans doute. Ainsi j'ai obtenu que les scellés ne seraient pas mis ici et que les droits de succession résultant d'un inventaire légal fussent remplacés par une forte somme. De cette façon nous n'avons pas à redouter les investigations de la justice.
— Vous pensez à tout, mon frère, dit la baronne.
— C'est mon droit et mon devoir. Il se peut qu'il se trouve dans les papiers laissés par le baron des pièces compromettantes pour notre honneur ; tout à l'heure nous les chercherons ensemble et les anéantiront, afin qu'il ne reste plus aucune trace du passé maudit.
T— Les créanciers? dit Raoul.
— lis seront tous désintéressés. J'ai donné des ordres en conséquence
Une Simaise ici!.., Charlotte, jette ce livre, il est taché du sang de mon père et de celui de ma mère ! (page 132v3.)
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Liv. 166.
à mon notaire. Personne ne pourra dire que le baron de Simaise est mort insolvable.
Tout ce qui se disait depuis quelque temps sur la situation financière du baron de Simaise se trouvera naturellement démenti ; car, pour les créanciers, c'est sur Tactif de la succession que les dettes seront payées.
Je suppose que mon fils ne s*oppûse pas à cet arrangement ? ajouta le marquis.
— Moi ! Oh ! mon père !
— Ni vous non plus, ma sœur?
— Vous êtes, mon frère, le plus généreux et le plus grand des hommes.
— Maintenant, voyons un peu ce que nous pouvons faire pour M"*"' Charlotte et Paméla. Elles sont ce qu'elles sont; mais moins mauvaises, en tout cas, qu'elles ne le paraissent, surtout Charlotte.
— D'ailleurs, fit M. de Violaine, c'est à elles que nous devons d'avoir conjuré un épouvantable malheur.
— Je leur dois la vie de mon fils ! s'écria la marquise.
— Et moi une éternelle ^connaissance, ajouta Jean.
— Nous sommes tous d'accord sur le principe, dit le marquis ; voyons d'abord au sujet de M"° Charlotte.
— Permettez, dit vivement Pedro Castora, le sort de M"'' Charlotte me regarde, et j'ai déjà pris mes dispositions en conséquence.
— Mon cher ami, répliqua le marquis, c'est à nous et non à vous que cette jeune fille a rendu service. Que vous vous conduisiez envers elle comme vous l'avez toujours fait, en galant homme, cela est tout naturel ; mais votre générosité n'acquittera pas notre dette.
— C'est vrai; cependant...
— N'est-ce pas votre avis, ma chère Lucy ?
— Nous devons à M^'° Charlotte un témoignage de notre reconnaissance, répondit la marquise.
— Je vous préviens que ma protégée n'acce][)tera rien.
— Nous verrons, répliqua le marquis en souriant. M'^^ Charlotte adore la campagne et rcve d'y vivre avec son mari... et une vache noire, ajouta-t-il.
— Paul, fit la marquise, ne m'as-tu pas dit que tu avais acheté eu Bretagne une petite métairie?
— Oui, avec un petit troupeau de vaches comme les aime M"* Charlotte.
— Voilà ce qu'il faut à cette jeune femme. Paul, il faut lui donner la
métairie.
LiV. 166. E. HiCHEROURG. — Jean Loup.— ED: J. Rouff et G^*. LlV. 166.
— Ma chère Lucy, tu as la même pensée que m.oi.
— Si tu le trouves bon, mon ami, c'est moi qui lui porterai l'acte de donation.
— Qui est tout prêt, car le voici, dit le marquis, en remettant Tacte à sa femme.
— Si vous le permettez, mon père, dit Jean, j'accompagnerai ma mère.
— Oui, mon fils, je permets cela; va, ce n'est pas moi qui arrêterai jamais les élans de ton cœur.
— Maintenant, continua le marquis, que ferons-nous pour M"^ Paméla.
— Celle-ci, dit Pedro, mérite peut-être moins de vous intéresser: c'est une vraie pécheresse d'amour.
— Elle a donc plus qu'une autre besoin d'indulgence et de pitié, répliqua vivement la baronne, et ce que M""® la marquise fait pour M"' Charlotte, je le ferai pour M"° Paméla.
— Vous avez raison, ma mère, approuva Raoul, et j'imiterai mon cousin en vous accompagnant chez M"® Paméla.
— Oh ! les braves gens ! murmura Landry, essuyant une larme, tous ont un grand cœur !
Séance tenante il fut décidé que, dans l'après-midi, la marquise e son fils, la baronne de Simaise et Raoul iraient faire une visite d'abord à W^^ Charlotte, puis à M"® Paméla, dont le marquis avait pris l'adresse.
On procéda alors à l'examen des papiers du baron ; précaution utile, car bon nombre de pièces, tombant en des mains étrangères, auraient amené bien des commentaires plus que fâcheux.
Tout fut brûlé.
Le marquis fit enlever ensuite quelques portraits de famille qu'il ne voulait pas abandonner aux brocanteurs
Puis on sortit de l'hôtel, qui fut immédiatement fermé.
Dans la soirée, deux coupés de maître s'arrêtaient devant la maison de Charlotte, au grand ébahissement des voisins et de la concierge.
Quand la marquise, au bras de son fils et la baronne, appuyée sur le bras de Raoul, firent leur entrée dans le modeste appartement de la jeune protégée de Pedro Castora, celle-ci causait tranquillement avec Paul Mairat.
Par pudeur, Charlotte, reconnaissant la voix de la marquise dans l'antichambre, pria son amant de se retirer dans sa chambre, en lui disant :
— Il ne convient pas que tu sois là ; j'ignore ce qu'on me veut ; mais ta présence ne serait pas convenable.
Paul comprit et disparut ; mais se promettant, toutefois, d'écouter et d'intervenir si cela lui paraissait nécessaire.
Les visiteurs furent introduits dans le petit salon.
— Vous, mesdames, messieurs, dit Charlotte toute confuse, vous, chez moi !
— Oui, mon enfant, répondit la marquise avec une affabilité charmante ; nous allons quitter Paris et nous n'avons pas voulu partir sans vous avoir rendu la visite que vous nous avez faite.
— Oh! madame la marquise... madame la baronne, messieurs!... fit Charlotte, pouvant à peine retenir ses larmes.
Les deux jeunes gens se tenaient debout, la tête découverte, derrière la marquise et la baronne.
— Donnez-moi votre main, mademoiselle^ continua la marquise, et croyez que c'est la main d'une amie qui serre en ce moment la vôtre.
Charlotte, qui avait saisi la main de la marquise, la porta à ses lèvres.
— Oh ! que faites-vous, mon enfant ! s'écria Lucy, et pourquoi ces larmes ?
— Ce sont des larmes de joie, madame.
A son tour la baronne prit la main de Charlotte et lui dit :
— Ma fille, venez que je vous embrasse !
Cette fois^ Charlotte n'y tint plus, et ce fut en sanglotant qu'elle se laissa embrasser par la mère de Raoul.
Et comme les larmes sont aussi contagieuses que le rire, les deux grandes dames se mirent à pleurer comme la jeune fille qu'elles honoraient de leur sympathie.
— Maintenant, mon enfant, reprit la marquise en tirant de sa poche un mignon portefeuille, prenez ceci en souvenir de la marquise de
Chamarande.
— De l'argent, madame, après ce que vous venez de faire ?
— Non pas, mon enfant! Ce papier est un acte notarié... Vous aimez la campagne et les vaches noires ; eh bien, tout cela est dans ce
papier.
— Des vaches noires ! fit la jeune fille, moitié pleurant moitié riant.
— Vous vous souvenez, je pense, de la promesse que vous a faite le marquis de Chamarande ?
Emportée par les sentiments de joie qui, depuis quelques instants, inondaient son cœur, Charlotte, heureuse comme la petite fille à laquelle
on vient d'offrir une poupée, prit le papier et se mit à sauter, en
s'écriant :
— Quel bonheur ! Des vaches noires, des vaches noires ! Puis elle s'arrêta toute confuse, en murmurant :
— Oh ! pardon, madame la marquise !
— Et de quoi donc, mon enfant? Vous ne sauriez croire combien votre joie me rend heureuse.
-^ Voulez- vous me permettre de vous offrir aussi mon. petit cadeau?
dit la baronne.
— Encore! fit Charlotte de plus en plus émue.
— Oh ! il ne s'agit plus d'une métairie... Tenez...
Et la baronne remit à Charlotte un joli livre d'heures, en lui disant :
— Ce sera votre livre de mariage; c'est celui qui a servi à W^^ de Simaise, ma fille, le j Dur de sa première communion.
Muette d'attendrissement, Charlotte prit le livre.
Mais, à ce moment, la porte de sa chambre s'ouvrit violemment et Paul Mairat, pâle comme un spectre, fit irruption dans le salon, en s'écriant i
— Une Simaise ici!... Charlotte, jette ce livre, il est taché du sang de mon père et de celui de ma mère !
Les assistants étaient stupéfiés.
Charlotte s'était précipitée au-devant de son amant, qui semblait prêt à s'élancer sur la baronne.
Celle-ci et la marquise s'étaient reculées instinctivement et se demandaient ce que signifiait cette scène inattendue.
Les deux jeunes gens, qui s'étaient tenus jusque-là discrètement à l'écart, firent plusieurs pas en avant et se placèrent devant les deux femmes pour les défendre contre ce qu'ils croyaient être l'attaque d'un fou.
Paul Mairat repoussa Charlotte et, d'une voix étranglée par la fureur :
— ■ Oui, s'écria-t-il, ce livre est souillé du sang de mon père et humide encore des larmes de ma mère !
— Mais tu es fou, Paul, tu es fou!... dit Charlotte d'une voix éperdue... Mon Dieu, mesdames, pardonnez-lui!
— Non, répliqua Paul, je ne suis pas fou... Je te dis que les Simaise ont tué mon père et fait mourir ma pauvre mère de douleur!... Moi, je suis le vengeur
Raoul crut que ce malheureux faisait allusion à quelque crime commis par son père... Alors, marchant vers Paul, il lui dit :
— Si un Simaise vous a causé quelque préjudice, monsieur, je suis le fils du baron de Simaise, mort il y a trois jours, et je suis prêt à réparer...
— Ah! vous êtes un Simaise, vous! interrompit Paul; eh bien, je vous tuerai comme un chien enragé, et, n'écoutant que sa folle rage, il se rua sur Raoul.
Mais Jean se précipita sur lui et le saisit entre ses bras robustes, qui rétreignirent comme une chaîne de fer.
A ce moment de violents coups de sonnette se firent entendre.