UNE LETTRE
Les choses ainsi engagées devaient aller un train d'enfer.
D'abord il fallait de l'argent, beaucoup d'argent.
Mairat se vit forcé de faire flèche de tout bois, vendant à bas prix, escomptant des billets à recevoir, épuisant ses ressources personnelles.
Hortense était devenue insatiable.
Au bout de deux mois il fallut avoir recours aux emprunts, aux hypothèques.
Le malheureux s adressa alors à Éléazar, son ami, son seul confident.
— Ainsi, vous voulez de l'argent? fit le juif.
— Oui.
— Quelle garantie?
— Ma signature.
— Oui, oui, c'est très bien; mais voyez-vous, je ne peux pas.. Adressez-vous à un autre.
— Est-ce que vous n'avez pas confiance ?
— Par exemple ! Mais je vous donnerais toute ma caisse sur parole. -^.Eh bien?
— Eh bien, mon cher^ il faut que vous sachiez que je ne suis ici que mandataire.
— Chargé de pleins pouvoirs ?
Oui, dans un sens ; mais je ne, puis prêter qu'à certaines conditions
qui me sont imposées.
— Conditions dures?
— RisTOureuses.
■-- Même avec un ami ?
— Surtout avec un ami.
— Pourquoi?
— Parce que les amis sont ceux avec lesquels les affaires sont toujours
mauvaises.
— Vous avez de singulières idées sur Tamitié.
— Que voulez-vous, je suis banquier... Je vous l'ai dit, adressez-vous
ailleurs.
— Vous savez bien que c'est impossible.
— Mon cher, voulez-vous un conseil ?
— Dites.
— Quittez Hortense.
— J'en mourrais.
— En ce cas, mon pauvre ami, ne raisonnons plus, comptons.
Fou d'amour, perdant le sens moral, ne se rendant plus compte du bien ni du mal, allant à l'aventure, en aveugle, Mairat subit toutes les conditions qu'on lui imposa.
Sans voir qu'il commettait une faute grave et sans se douter qu'il hâtait sa perte, il révéla à sa maîtresse le secret industriel auquel il devait la prospérité de sa maison, et un jour, épuisé^ acculé au fond de l'impasse du déshonneur ou du suicide, il sortit brusquement de son affolement en se trouvant débiteur de quatre cent mille francs dont, en réalité, il n'avait pas touché le quart.
Les aommissions, les escomptes, les intérêts composés, les remises, les renouvellements avaient produit cette étrange multiplication.
Il cria, tempêta, voulut iaire du scandale.
— C'est une infamie! hurlait-il, j'en appellerai aux tribunaux.
— Essayez^ lui dit Éléazar, qui avait quitté Épinal. 11 n'essaya pas.
Les huissiers se mirent en campagne et les fournisseurs de la fabrique et les créanciers ordinaires furent bientôt instruits des désordres de leur débiteur.
Ce fut ua tollé général contre ce débauché hypocrite qui, pour une drôlesse, mettait sa femme et son enfant sur la paille
Mais ce n'était pas assez de ruiner ce malheureux, il fallait qu'il fût déblionoré pour rendre ses protestations vaines.
Sur le conseil d'Éléazar, au commencement de ses embarras, et pour dissimuler sa situation à ses employés, il avait commis certaines irrégularités d'écritures assez graves pour que, harcelé, abandonné par Hortense, poursuivi à outrance, perdant la tête, il voulût fuir.
On l'arrêta avant qu'il eût passé la frontière, ayant sur lui les bijoux de sa femme que celle-ci lui avait donnés.
Mis en faillite, accusé de banqueroute, honni de tous, il fut condamné à cinq ans de réclusion, moins d'un an après sa liaison avec Hortense.
Sa fabrique était achetée par Zaccharetti à vil prix et revendue, au bout de quelques mois, six cent mille francs, plus cent mille francs pour le secret de la fabrication des images.
Comme son maître Blaireau, Garini a,vait pour système, dans la manigance de ses affaires, d'introduire toujours un personnage important réel et fictif, avec ou sans son consentement. A défaut de l'individualité, il prenait le nom, le faisait porter par un de ses complices ou le lançait dans la circulation purement ou simplement et plus ou moins discrètement.
En envoyant Éléazar à Épinal, Garini n'avait pas manqué de recommander son procédé. Le juif devait se servir, selon les circonstances, des noms les plus honorables de la contrée.
Un jour que Pierre Mairat se plaignait fortement des dures conditions qu'on lui imposait, et que le juif lui répondait : — « Il ne m'est pas possible de vous les faire meilleures, » il supplia le mandataire de lui faire connaître le nom de son bailleur de fonds.
— Eh bien! lui dit le juif, ce nom est celui d'une des familles les plus riches et les plus honorables du pays.
— Mais cela ne me dit rien ; quelle est cette famille ?
— La famille de Simaise.
Pierre Mairat était resté abasourdi.
— Mais ne vous y trompez pas, avait ajouté Éléazar, vous n'avez rien à faire ni à attendre de ce côté : on nierait et Ton vous éconduiraii: en vous traitant de fou.
Plus tard, lorsqu'il s'était vu au fond de l'abîme, Pierre Mairat avait confessé ses fautes à sa femme, qui lui restait dévouée quand même, et il lui avait dit et répété :
« C'est un Simaise qui m'a ruiné !
» C'est un Simaise qui m'a étranglé !
» C'est la famille de Simaise qui me déshonore! t
Et le malheureux était mort dans sa prison, maudissant cette famille de Simaise dont il ne connaissait aucun membre.
Ajoutons que jamais ni le baron, ni la baronne, ni Henriette, ni Raoul n'avaient entendu prononcer le nom de Pierre Mairat.
M""® Mairat se dévoua à son fils comme elle s^était dévouée à son mari. Elle quitta Épinal, vint à Paris, travailla jour et nuit, et éleva son fils dans l'amour du travail et la haine des Simaise.
Des années s3 passèrent.
Paul Mairat devint un homme. Sa mère lui avait raconté l'histoire de son père, et c'était le souvenir de son père et du malheur de sa mère qui écrasait le jeune homme.
M""^ Mairat n'était plus, et si Paul ne s'était pas marié plus tôt, c'est qu'il fallait avouer qu'il était le fils d'un réclusionnaire.
De là sa liaison avec Charlotte, qu'il aimait sérieusement, et que sa situation rendait forcément moins scrupuleuse à l'endroit de la famille.
Garlotta relisait pour la seconde fois tous les documents qu'elle avait sous les yeux, se demandant comment elle parviendrait à consoler Paul, quand une lettre d'une date plus récente et qui lui avait échappé frappa son regard.
Il y avait seulement trois ans qu'elle était écrite. Elle se trouvait glissée dans une enveloppe encadrée de noir avec un acte de décès et un acte de naissance.
Voici ce qu'elle disait :
« J'ai quarante-cinq ans et je suis lasse de tout. Je suis épuisée, ma mort est proche et je me recueille.
» J'ai fait bien du mal dans ma vie ; mes instincts étaient mauvais... Pourtant je crois qu'on aurait pu les combattre; mais, loin de là, on les a exploités, vous comme les autres. Je n'accuse personne, car la vraie coupable, c'est moi !
» Est-ce du remords que j'éprouve? Je ne sais. Mais, à coup sûr, c'est un regret, et il me semble que si j'avais à recommencer ma vie, je me conduirais autrement.
» A l'heure présente, vieille et laide^ je suis complètement isolée; je n'ai autour de moi que des gens avides, qui me volent... Et cependant j'ai une fille ! . . .
» Elle m'a quittée !... Soyons juste, elle s'est perdue par mon exemple. Pourquoi ne l'ai-je pas retenue près de moi? Ah! c'est honteux à dire : elle me vieillissait... Et puis, aurais-je pu lui nommer son père?...
» Qu'est-elle aevenue, la malheureuse enfant?
— Ne dois-je pas expier par la mort les fautes^ les orime^ commis? (page iH9),
» Il me semble que je Taime maintenant, au moment de mourir... c'est trop tard!...
» Je lui lègue ma petite fortune; mais comment le lui faire savoir? La paralysie me cloue sur mon lit. Je n'ai confiance en personne. Aurezvous la loyauté de la chercher et de la faire entrer en possession de son héritage? Ah! faites cela, je vous en conjure.
» Mon testament est entre les mains de mon notaire, ainsi que mes
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titres et valeurs. C'est à vous et à lui, mon exécuteur testamentaire, de retrouver ma fille et de me renvoyer, si c'est possible, avant ma mort.
» Si je suis morte quand on la retrouvera, dites-lui que je la prie de me pardonner. Puisse l'argent que je lui laisse l'aider à vivre honorablement désormais.
)) Ah! voyez- vous, vivre honnêtement est encore ce qu'il y a de
mieux ; je le reconnais maintenant. Malheureusement, hélas ! il est trop
tard.
» Adieu.
» Hortense Brémont. »
P, S, « Un avis que je vous donne dans votre intérêt, et je souhaite qu'il vous décide à faire ce que je vous demande pour ma fille.
» Défiez-vous de Paul Mairat. Le hasard m'a fait connaître ce jeune homme. C'est un caractère. Il a fait serment de se venger de tous ceux qui ont concouru à ruiner et à déshonorer son père ; il connaît leurs noms par sa mère.
» Paul Mairat est un homme froid et résolu, implacable et très fort sur l'escrime. Sans hésiter, sans scrupule, il tuerait son ennemi, quel qu'il soit. Il m'a épouvantée et, je vous le répète, gardez-vous de lui!
» Et à ce propos, laissez-moi vous le dire, de toutes les infamies que vous m'avez fait commettre, celle qui pèse le plus sur ma conscience est d'avoir laissé croire à ce pauvre Pierre Mairat qu'un membre de la famille de Simaise était notre complice ; car cette monstrueuse calomnie pourra causer quelque grand m.alheur. »
*En marge de cette lettre, Carlotta lut deux adresses : celle du notaire et celle ^q la signataire.
En travers et au crayon rouge, ce mot de la main de Carini :
(( Imbécile! »
L'acte de naissance' qui accom^oagnait cette espèce de confession in extremis était celui de la demoiselle Hortense Brémont, décédée six mois après.
L'acte de naissance était celui de la demoiselle Paméla Christine, fille de la demoiselle Hortense Brémont, père inconnu.
Carini n'avait rien dit à Paméla parce qu'il voulait la tenir dans sa dépendance par le besoin; il aurait bien désiré s'emparer de l'héritage de l'orpheline ; mais, après en avoir cherché le moyen, il avait renoncé à cette spoliation.
Ainsi, par un de ces hasards mystérieux qui déjouent toutes les combinaisons, toutes les prévisions, le fils de l'homme ruiné, déshonoré,
pouvait, d'un moment à l'autre, se trouver en rapport avec la fille de celle qui avait causé volontairement le malheur des siens. • Qui sait, peut-être s'étaient-ils déjà trouvés face à face.
Tout d'abord Garlotta resta confondue.
Qu'allait-elle faire ?
Quel parti allait-elle tirer de sa découverte?
Si elle révélait à Paul Mairat à quelles machinations son malheureux père avait succombé, qu'arriverait-il?
Certainement, Paul serait heureux d'apprendre que son père, devenu fou, n^était pas aussi coupable qu'on avait pu le croire, et ce serait en quelque sorte la réhabilitation de Pierre Mairat aux yeux de son fils.
Mais à quoi cela aboutirait-il ?
Il n'y avait pas à revenir sur le jugement qui, au demeurant, était juste au point de vue de la loi.
D'autre part, puisque les auteurs de cette odieuse gredinerie étaient morts, que pouvait faire le jeune homme?
Rien, absolument rien.
Il ne pouvait plus songer à sa légitime vengeance.
Il sembla à Garlotta que le plus simple et le plus sage était de garder le silence en recommandant à Charlotte d'entourer son mari de la plus vive tendresse, afin de lui faire oublier son passé douloureux contre lequel toutes les récriminations devenaient vaines.
Cependant un devoir important s'imposait à Carlotta.
Si, comme cela était probable, la jeune fille appelée Paméla, qui avait essayé de séduire Jean de Chamarande, puis aidé ensuite à le sauver, était la fille d'Hortense Brémont et son héritière, il y avait à agir immédiatement pour qu'elle fût mise en possession de son bien.
Carlotta ne pouvait garder le silence sur ce point sans se rendre complice de Carini mort, comme jadis, et dans une certaine mesure, elle s'était rendue complice de Zaccharetti vivant.
— Oui, se dit Carlotta, j'ai là un devoir à remplir. Voici, entre mes mains, les dernières volontés d'une morte, je dois les exécuter.
— Et, comme la malheureuse le dit elle-même, cet héritage inattendu mettra sa fille en état de rentrer dans la vie honnête.
Carlotta s'arrêta à un plan qui lui parut le plus simple et qià tranquillisait sa conscience.
Par l'intermédiaire de Pedro Castora, elle ferait parvenir à Paméla toutes les pièces la concernant; mais sans se faire connaître et sans mettre Carini en cause.
Tout à coup, elle éprouva une secousse terrible, en songeant au
post-scriptum de la lettre d'Hortense Brémont, lequel disait que Paul Mairat avait juré de se venger de tous ceux qui avaient contribué au déshonneur de son père, à la ruine de sa mère, morte à la peine.
Sans doute, et c^'était ce qui avait frappé tout d'abord Garlotta, les vrais auteurs de cette Infamie étaient Éléazar, Zaccharetti et Hortense, morts tous trois; mais les auteurs imaginaires, les soi-disant complices que les misérables s'étaient glorifiés d'avoir, les Simaise vivaient.
Si le baron était mort pour tout le monde, et s'il était impossible de s'attaquer à lui, la baronne, Raoul et Henriette étaient là.
Or, aux yeux de Paul, tous trois étaient coupables, et, selon son serment, ils devaient payer pour les autres.
Quoi, des innocents pouvaient avoir ainsi à répondre des crimes des méchants!
Et Raoul, le premier, se trouvait menacé, menacé par un vengeur implacable dans sa haine et qui avait à son service une épée terriblement habile.
Et si Charlotte, par un hasard extraordinaire, n'avait pas encore parlé de la fainille de Simaise devant son amant, cela ne pouvait manquer d'arriver, et elle mettrait ainsi Paul Mairat à même de tenir son serment.
A cette pensée, Carlotta éprouva une angoisse inexprimable. C'était la plus grande torture qu'elle eût endurée de sa vie, après la douleur que lui avait causée la mort de sa sœur et la disparition de la petite Charlotte.
Elle oubliait tout, tout, jusqu'au poison qui accomplissait en elle son œuvre mortelle.
Non, jamais elle n'avait été aux prises avec une aussi cruelle anxiété.
Elle crut un instant qu'elle allait devenir folle.
Cependant il fallait agir, et agir sans retard.
Oui, mais comment?
Prévenir M™® la baronne de Simaise?
Mais dans quels termes? Et comment lui expliquer par suite de quelles infâmes manœuvres son fils était en danger de mort?
C'était impossible.
Avertir Raoul lui-même en l'instruisant de tout?
Mais là encore l'impossibilité d'un aveu complet se dressait en face de Carlotta.
Chercher à convaincre Paul Mairat de son erreur à l'égard de la famille de Simaise, bien que sa mère lui eût appris à maudire tous ceux qui portaient ce nom, était certainement ce que Charlotte devait faire.
Mais ce n'était pas là Tœuvre d'un if^stant, en admettant qu'elle pût réussir.
La première chose à tenter, c'était de gagner du temps^ en empêchant Charlotte de parler.
Il n'y avait pas à redouter que Pedro Castora révélât à Paul Mairat la présence des Simaise à Paris, puisque, ayant vu la veille le fiancé de Charlotte, celui-ci ne devait pas le revoir avant le jour de la signature du contrat.
Tout semblait donc concourir à la garde du secret dont la divulgation pouvait amener une catastrophe.
Carlotta se sentit en partie rassurée; mais elle n'en jugea pas moins indispensable d'aller voir Charlotte au plus tôt pour lui recommander la plus grande circonspection.
Elle mit en ordre les deux dossiers, en prenant le soin de réunir sous un seul pli tout ce qui concernait la naissance de Paméla et ses droits à la succession de sa mère, se réservant, comme elle l'avait décidé, d'adresser ces pièces à Pedro Castora, qui devait avoir l'adresse de l'héritière.
Elle fit une nouvelle visite à l'appartement de Zaccharetti, compulsa les papiers qui s'y trouvaient et sortit après avoir laissé toutes choses en l'état où les avait mises Caracole.
En ne remettant rien en place, elle s'était dit que, tôt ou tard, la disparition du faux comte Carini serait commentée, qu'une descente de justice aurait lieu et, qu'en constatant un vol, la police serait dépistée.
Elle brisa le ressort qui mettait les deux appartements en communication, cloua la porte et partit.
Quand elle arriva devant la maison de sa nièce, deux coupés siation«c * ent à la porte. Elle les reconnut en frémissant.
L'un était celui du marquis de Chamarande*
i/autre celui de la baronne dé Simaise.
PAUL M\IRAT.
Le lendemain des obsèques de Garini, enterré vivant, et que l'on dvait suivi au cimetière, croyant accompagner le baron de Simaise, on pouvait lire, sur un écriteau attaché à la grille dorée de Thôtel de Simaise, ces mots ;