‹ Jean LoupChapitre 142 sur 153 · CHRISTINE BRÉMONT, LINGÈRE · texte numérisé non relu

CHRISTINE BRÉMONT, LINGÈRE

Ce coup de sonnette, presque timide, n'était pas cet appel violent, impérieux, que Paméla était habituée à entendre et qui annonce souvent ou un visiteur mal appris ou un familier irrespectueux. G'était le coup de sonnette d'un inconnu; car qu'on ne s'y trompe pas, il y a beaucoup de choses dans un coup de sonnette.

La jeune femme tressaillit.

— Si c'était monsieur le marquis! pensa-t-elle.

Elle donna un rapide coup d'œil à sa toilette.

La robe était bien fermée du haut.

Les cheveux étaient lissés en bandeaux modestes.

La chaussure était convenable.

Pas de rouge, pas de poudre de riz.

Autour d'elle rien de suspect.

Un second coup de sonnette, un peu plus franc cette fois, retentit. Paméla, qui prenait toujours ses repas dehors, tantôt chez Brébant, tantôt dans un bouillon Duval, n'avait pas de bonne. Elle alla ouvrir.

Ce n^était pas M. de Ghamarande.

C'était un jeune homme.

Paméla se recula en pâlissant.

— Mademoiselle Paméla Brémont ? demanda le jeune homme. La jeune femme respira.

Toujours les hommes qui la venaient voir l'appelaient Paméla tout court.

— C'est moi, monsieur, répondit-elle.

Le jeune homme s^inclina et dit :

— Mademoiselle, j'aurais à vous entretenir d'un^ chose importante qui TOUS intéresse.

— Mais... monsieur, balbutia-t-elle.

. Elle était effrayée, elle se mit à trembler.

Ce visiteur inconnu était peut-être un agent de police qui venait rinterroger au sujet de l'affaire d'Auteuil.

Paul Mairat, car c'était lui, s'aperçut du trouble de Paméla.

— Rassurez-vous, mademoiselle, lui dii-il; je ne vous apporte pas une mauvaise nouvelle.

Alors Paméla fit entrer le jeune homme dans le salon, Tinvita à s^asseoir et attendit qu'il parlât.

— Dites-moi, je vous prie, mademoiselle, si vous êtes bien mademoiselle Christine Paméla Brémont?

Christine! Jamais personne ne lui avait donné ce nom, quelle ne portait plus depuis qu^elle était sortie du couvent. Comment ce jeune homme savait-il qu'elle s'appelait Christine?

Cette réflexion faite, elle répondit :

— Oui, monsieur.

— Et vous êtes la fille d'une comédienne, mademoiselle Hortense Brémont?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, mademoiselle, voici des papiers qui vous mettront en mesure de réclamer et de prendre possession de l'héritage de votre mère.

Quoi, s'écria-t-elle avec un étonnement douloureux, ma mère est

mortel... Oh! monsieur, et vous me disiez que vous ne m'apportiez pas une mauvaise nouvelle !

— Gomment, mademoiselle, vous ignoriez le décès de votre mère?

— Je Fignorais, monsieur. Hélas! savions-nous Tune et Tautre si nous vivions?... Séparées par la fatalité, depuis des années nous ne nous

voyions plus. «

— Pardonnez-moi, mademoiselle; croyez bien que si j'avais su... Il y a sur un de ces papiers, que je viens de vous remettre, l'adresse du notaire de votre mère.

— Est-ce que vous avez connu ma mère, monsieur?

— Non, répondit Paul Mairat d'une voix sombre ; mais mon père Ta connue, lui, pour son mallieur !

Paméla comprit qu'il s'était passé entre sa mère et le père de celui qui lui parlait quelque chose de terrible. Spontanément elle joignit les mains et murmura :

— Pardon pour elle, monsieur; pardon et oubli!

— Hier, mademoiselle, à qui m'aurait parlé ainsi j'aurais répondu : amais!

— Oh!

— J'avais fait un serment de vengeance.

— Et maintenant, monsieur?

— Je ne peux pas oublier, mais je pardonne !

— Merci, monsieur. Je crois qu'il faut toujours pardonner aux autres le mal qu'ils ont pu nous faire.

— Oui, mademoiselle, oui, pour que les autres nous pardonnent le mal que nous avons pu leur faire.

— C'est cela, monsieur.

A ce moment on sonna à la porte de l'appartement. Le coup de sonnette était discret, comme avait été celui de Paul Mairat. Paméla se dressa debout, très émue.

— Que je ne vous gêne en rien, mademoiselle, dit Paul, vous pouvez recevoir ce nouveau visiteur.

Paméla se hâta d'aller ouvrir.

Quatre personnes se trouvèrent devant elle : la marquise de Ghamarande et la baronne de Simaise, le comte Jean de Ghamarande et le jeune baron Raoul de Simaise.

Jean, se trouvant en arrière des autres, Paméla ne le reconnut pas tout d'abord. La jeune fille s'attendait bien à la visite du marquis ou à celle de M. Pedro Gastora, puisque l'un et l'autre lui avaient dit : a au

Jff/f^'^

sur oes reliqae.. je vou. le j«re I proaonsa-t-elle d'un ton grave et solennel (page 1367).

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LiV. 171. — JEAN LOUP

revoir ! » mais à la vue des deux grandes dames elJe restait confondue et tout interdite.

— Eh bien, mademoiselle, lui dit la baronne, est-ce que vous ne nous reconnaissez pas?

Et elle lui tendit la main.

La pauvre fille ne put que prononcer ces mots :

— Oh! madame! Oh ! madame!...

. Et elle se recula sans oser toucher la main qui lui était tendue.

Les quatre visiteurs entrèrent.

Alors seulement, Paméla reconnut Jean.

Au souvenir de ce qui s'était passé entre elle et le jeune homme, elle sentit le rouge de la honte lui monter au front, et par un mouvement plein de pudeur, elle se couvrit le visage de ses deux maiijs.

Quand on entra dans le salon, Paul Mairat avait disparu.

Il avait reconnu la voix de la baronne, et pour ne pas se trouver en face de la noble femme qu'il avait si injustement offensée, il s'était précipité dans la pièce contiguë au salon, dont il avait fermé la porte sur lui.

Paméla, fort troublée, n'avait pas même remarqué qu'il n'était plus dans le salon.

La jeune fille restait debout, sans voix, la tête baissée.

— Mon enfant, lui dit la marquise avec bonté, si vous ne vous asseyez pas nous serons forcés de rester debout.

Paméla, sans oser lever les yeux, se laissa tomber sur un siège.

La marquise et la baronne se placèrent à ses côtés.

Jean et Raoul restèrent debout, près de la cheminée.

Il y eut un moment de silence. Ce fut la baronne qui prit la parole.

— Ma chère enfant, dit-elle d'un ton afifectueux, et recommençant la scène qui avait eu lieu la veille chez Charlotte, nous allons prochainement quitter Paris, nous et nos amis ; mais avant de partir nous avons voulu vous remercier encore une fois de l'immense service que vous nous avez rendu.

— Vous n'avez pas seulement défendu mon fils, ajouta la marquise, votre courage l'a sauvé! C'est une mère qui vous remercie du fond de son cœur.

Paméla balbutia quelques paroles inintelligibles.

— Ma chère enfant, reprit la baronne, veuillez, je vous prie, nous dire quel est votre nom de baptême.

— Christine, répondit Paméla profondément émue.

Car elle sentait que par un grand sentiment de délicatesse, les deux nobles visiteuses ne voulaient point l'appeler Paméla.

LtV. 171. Jîi. Richl' BOURG.— JiîAN Loup. — En. J. IxOL-FF et GK LiV. 17L

Ma chère Christine, dit la marquise, nous vous devons la vie de

mon fils.

— Mais, madame la marquise...

— Oui, ma mère, dit Jean, prenant vivement la parole, M"® Christine m'a sauvé la vie...

Ainsi que je vous Tai raconté, sans la présence d'esprit de mademoiselle et son courage, j'eusse été certainement égorgé par l'afifreuse bête qu'elle a tuée.

— Eh bien, ma chère Christine, reprit la marquise, après la conduite que vous avez tenue à Auteuil, le marquis de Chamarande a jugé, et nous avons tous été de son avis, que votre cœur était toujours resté accessible aux bons sentiments, et que, par conséquent, il était de notre devoir de vous aider à sortir de la situation qui vous a été faite par suite de circonstances malheureuses.

Tant de paroles bienveillantes et affectueuses mirent le comble à l'émotion de la pauvre Christine. Elle ne put plus retenir ses larmes, et elle pleura comme avait pleuré Charlotte devant les deux bienfaitrices.

— Allons, mon enfant, remettez-vous.

Elle essuya ses yeux et essaya de sourire.

— Maintenant vous allez nous répondre bien franchement, n'est-ce pas?

— Oui, madame.

— Eh bien, Christine, dites-nous comment nous devons nous y prendre pour vous témoigner notre gratitude et ce que nous devons faire pour que vous redeveniez une honnête femme; cela nous rendra tous bien heureux.

— Voyons, fit la baronne, voulez-vous, comme M^'® Charlotte, aller vivre à la campagne, dans une petite ferme oii vous seriez la maîtresse?

— J'irai où l'on voudra, mesdames.

— Il ne s'agit pas de ce qu'on voudra, mais de ce qui vous conviendra le mieux... Voyons, Christine, n'ayez pas peur, vous pouvez parler sans crainte.

— Eh bien, mesdames, il me semble que vivre à la campagne...

— Ne vous conviendrait pas.

— Il me semble, fît-elle timidement.

— En ce cas, cherchons autre chose.

— Voyons, voyons, dit la marquise, que diriez- vous d'un joli petit fonds de commerce?

Une lingerie, par exemple?

L'œil de Christine étincela.

— Je crois que nous avons deviné, fit la marquise en souriant.

— Oui, madame, balbutia la jeune fille.

— Eh bien, dit M™® de Simaise, je vais charger mon notaire de vous trouver immédiatement ce fonds de commerce, dans un quartier tranquille et riche...

Et comme il vous faut une avance, afin que vous ayez Tesprit en repos, acceptez ce portefeuille; il contientvingt-cinq mille francs en billets de banque et une lettre de crédit de pareille somme; avec cela vous pourrez attendre la clientèle.

— Mademoiselle Christine, dit Jean, c'est ma tante et ma mère qu^ vous prient d'accepter ce don; mais je veux que vous ayez aussi un souvenir de moi.

Prenez ceci et surtout ne me remerciez pas.

Et Jean de Ghamarande remit à la jeune fille un petit coffret d'ébène à son chiffre, fermant à clef.

— Mais c'est trop, c'est trop ! disait Christine.

Elle reprenait un peu d'assurance et ses yeux rayonnaient de joie et de reconnaissance.

; — Non, non, ce n'est pas trop, répliqua Jean; sonvenez-vous, mademoiselle, que les Chamarande seront toujours heureux de vous obliger.

La pauvre Paméla ne savait plus que dire.

Elle éprouvait les plus délicieuses émotions et elle se demandait si ce n'était pas un rêve qu'elle faisait.

D'un seul coup, toutes les espérances qu'elle avait conçues se trouvaient dépassées.

Cependant, après un instant de silence, elle prit la parole et dit :

— Je dois vous apprendre, mesdames, que je me trouve déjà, paraît-il, à la tête d'une petite fortune.

— Eh bien, tant mieux, dit la marquise,

— Comment cela ? demanda la baronne.

— Un héritage...

— Ah !

— Celui de ma mère.

A ce moment un bruit de meuble qu'on remue se fit entendre dans la pièce voisine.

Les deux femmes échangèrent un regard rapide et, rougissantes, elles se levèrent.

Paméla devina leur pensée et à son tour elle rougit.

Alors seulement elle se souvenait de Paul Mairat. Elle comprit qull s'était caché dans sa chambre. Ne voulant pas rester sous le coup d'un mauvais soupçon, elle bondit vers la porte, l'ouvrit, et d'une voix impérieuse :

— Sortez, monsieur, sortez ! s^écria-t-elle ; de quel droit vous êtesvous introduit dans ma chambre? Pourquoi vous êtes-vous caché?

Paul Mairat se montra.

La présence du jeune homme était pour les visiteurs un juste sujet d'étonnement.

— Vous ici, monsieur ! fit Raoul ; que signifie...

— Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous, dit Paméla.

Paul^ Mairat s'inclina respectueusement devant la marquise et la baronne.

— Mesdames, messieurs, dit-il, je suis venu apporter à M^^" Brémont les papiers qui m'ont été remis hier devant vous...

Ces papiers, quim^ont fait connaître tous mes torts envers une famille dont le nom commande le respect, con tiennent en outre la preuve que M"® Christine Brémont est la fille d'une M'"^ Hortense Brémont, laquelle, avant de mourir, lui a légué sa fortune déposée chez un notaire de Paris : M® Honoré.

— Le notaire de M. de Maurienne, dit la marquise.

— Lisez, madame, lisez, dit Paméla, en tendant à la baronne la lettre de sa mère.

— Oh ! mademoiselle, fit la veuve, nous vous croyons sur parole !

— Mesdames, reprit Paul Mairat, peut-être n'aurais-je pas eu le courage d'aller vous présenter mes excuses chez vous; mais puisque le hasard me remet en votre présence, je irous supplie d'agréer l'expression de mes profonds regrets.

Sur ces paroles, Paul salua avec respect, puis sortit sans attendre une réponse.

— Ce jeune homme nous donne un exemple déloyauté, dit M"'^ de Simaise, suivons-le. Ma chère enfant, continua-t-elle, s'adressant à la jeune fille, nous avons eu tout à l'heure une mauvaise pensée contre vous ; nous le regrettons sincèrement, je vous assure ; pardonnez-nous.

— Oh! mesdames, mesdames, s'écria Christine d'une voix entrecoupée, mais vous voulez donc que Je vous vénère comme deux saintes !

— Mon enfant, dit la marquise, nous voulons que vous vous releviez à vos propres yeux et que vous rompiez avec votre passé.

Christine étendit la main sur le globe voilé dont nous avons parlé.

— Sur ces reliques, je vous le jure ! prononça-t-elle d'un ton grave et solennel.

Les quatre visiteurs la regardèrent avec étonnement, car riea ne ressemblait moins à un reliquaire que ce globe placé sur la cheminée.

Christine eut un sourire doux et triste.

Elle prit des ciseaux, fendit la mousseline, et alors, sous le verre, on put voir un bonnet d^enfant et une toute petite poupée.

Après le bonnet était attachée une petite médaille de la Vierge.

Un sourire de sollicitude glissa sur les lèvres des jeunes gens, pendant que des larmes d''attendrissement perlaient aux cils des deux femmes.

Elles avaient compris.

— Vous avez eu un enfant! dit la marquise.

— Oui, répondit Christine, d'une voix étranglée par Téraotion; c'était une fille.. Dieu me l'a reprise à un an... Je n'étais pas digne d'ôtre mère ?

— Singulière fille ! pensa la baronne.

— Vous comprenez, mesdames, je ne voulais pas qu'on vît cela.

■ — Allons, mademoiselle, dit Jean, les mauvais jours sont passés pour vous.

— Je l'espère, monsieur.

Les visiteurs allaient se retirer, Christine les arrêta.

— Restez encore un instant, je vous prie, dit-elle.

— Auriez-vous une demande à nous adresser? demanda la mar-

— Oui,* répondit-elle timidement.

Et se tournant vers Raoul :

— Monsieur le baron, reprit-elle, vous êtes officier de spahis f

— Oui, mademoiselle, répondit le jeune homme étonné.

— Est-ce que vous retournerez en Algérie ?

— Oui, aussitôt que le congé qui m'a été accordé par suite de la mort de mon père sera expiré.

— Et vous irez vous battre...

— C'est le devoir, dit la baronne.

— Oh! je comprends!... - Puis, devenant rouge comme un coquelicol :

— Je voudrais bien... balbutia-t-elle.

1368 LE MAL Eï LE BIEN.

— Que voudriez-vous ?

— Si j'osais...

— Osez, mon enfant.

Avec une vivacité extraordinaire elle enleva le globe, détacha la médaille, et prenant une attitude suppliante, elle la tendit à Raoul en murmurant :

— Monsieur le baron, ça me rendrait bien heureuse !

— J'accepte votre don, mademoiselle, dit Raoul, en prenant la médaille.

— Eh bien, médaille pour médaille, fit la baronne très émue.

Et elle enleva rapidement de son corsage une médaille d'or, qu'elle passa au cou de la jeune fille.

— Elle a été bénite par le pape, dit-elle.

— Ma chère enfant, reprit Ja marquise, dans quinze jours ou trois semaines vous serez, je Tespère, installée dans votre magasin de lingerie.

— Et nous vous enverrons des clientes, dit la baronne.

— Pour commencer, ajouta la marquise, vous aurez à confectionner un riche trousseau de mariée aux armes des Ghamarande.

Sur ces dernières paroles les visiteurs se retirèrent, laissant la pauvre pécheresse inondée de joie et de larmes.

Quinze jours après, grâce aux soins et diligences de l'avoué du marquis de Ghamarande, Ghristine Brémont s'était mise en possession de l'héritage de sa mère.

La semaine suivante, elle entrait comme propriétaire dans un magasin de lingerie du faubourg Saint-Germain.

Le bail, consenti pour douze ans, était payé.

Les cartons contenaient pour vingt mille francs de marchandises confectionnées, l'appartement pour dix mille francs de meubles.

Le fonds avait été payé dix mille francs.

Ces diverses sommes réunies à celle précédemment donnée à Ghristine Brémont, formaient un capital d'environ cent mille francs.

D'autre part, le coffret donné par Jean de Ghamarande contenait :

l'*Une montre portant, dans son boîtier, la date du jour où le jeune homme avait failli trouver la mort à Auteuil.

2** Un titre de rente de quatre raille francs.

C'était le cadeau du marquis de Ghamarande.

^n garçon de ferme Tavait .o... ... u route (page ,376).

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