‹ Jean LoupChapitre 18 sur 153 · L'ATTENTAT · texte numérisé non relu

L'ATTENTAT

Depuis plus d'un an, alors qu'il n'avait encore vu Jeanne que deux ou trois fois, Raoul de Simaise, digne fils de son père, avait conçu l'odieux projet de séduire la belle fiancée de Jacques Grandin et d'en faire sa maîtresse. Il s'était dit :

— Je l'enlèverai et la conduirai à Paris où, tant que cela voudra durer, nous filerons ensemble le parfait amour.

Oh! comme sa vanité de jeune débauché serait alors satisfaite! Il jouissait d'avance de la surprise de ses amis qui, sans nul doute, seraient tous jaloux et envieux de sa bonne fortune, car il n'y aurait pas dans tout Paris, qu'on la cherchât dans les salons du vrai monde ou du demi-monde, au théâtre, — parmi la fine fleur des Gircé et des Dalila à la mode, une femme comparable à la jolie fille de Mareille. A lui, à lui seul appartiendrait cette perle rare, unique, cette merveille digne d'un empereur.

Mais, bien qu'il ne manquât pas d'audace, Raoul vit se dresser devant lui d'insurmontables difficultés et il comprit que séduire Jeanne n'était pas une chose aussi facile qu'il l'avait cru d'abord.

La jeune fille ne sortait jamais seule que pour aller à la messe, le dimanche, et elle était bien gardée. Et puis son air modeste, réservé, sérieux, fier, sa dignité, son innocence, sa sagesse, proclamée partout le monde, étaient autant de choses qui lui imposaient et le tenaient à distance.

Il dut se contenter de voir Jeanne et de la dévorer du regard à l'église et quand il réussissait à se trouver sur son passage. Il eut beau chercher maintes fois l'occasion de lui parler, elle lui échappa constamment.

Assurément, Jeanne n'avait pas été sans le voir plusieurs fois a Mareille; mais elle ne l'avait pas autrement remarqué.

On lui avait dit : « C'est le fils de la baronne de Simaise. » C'était tout ce qu'elle savait de lui; que lui importait d'ailleurs ce jeune homme qu'elle ne connaissait pas ? Il ne lui vint jamais à l'idée que Raoul pût s'occuper d'elle. Elle ne se doutait donc pas le moins du monde des intentions du fils de la baronne.

Celui-ci sentait constamment augmenter sa passion et ses désirs sea suels, en raison même des difficultés qu'il rencontrait et de l'impossibi lité de les satisfaire. Voyant qu'il, devait renoncer à tout espoir de séduction, il se résigna; mais il se fit à lui-même le serment que, quand même, la jeune fille serait à lui. Dès lors, il songea à trouver le moyen de surprendre la malheureuse enfant^ objet de ses honteuses et brutales convoitises.

Il devait être parfaitement renseigné lorsque, la nuit venue, il s'était approché avec précaution de la maison du capitaine Vaillant et caché dans la haie du jardin. Évidemment, il savait que Jacques Vaillant était absent pour deux jours au moins; que Jeanne était seule dans l'habitation et que, la chaleur etaiit si.flocante, la jeune fille laisserait ouverte la fenêtre de sa chambre ainsi qTi^eJe en avait l'imprudente habitude.

Raoul de Simaise était p:t> ù mettre à exécution ce qu'il avait prémédité depuis longtemps déjà; il allait s'introduire dans la chambre de Jeanne comme un voleur, — un larron d'honneur n'est pas autre chose !

Il ne pensait même pas, le jeune misérable, que tenter seulement l'escalade était un crime, et qu'aller plus avant dans ces projets était une infamie. •

Non, il ne pensait pas à cela, car tous les sentiments honnêtes étaienf pour l'instant éteints dans son cœur.

Il ne voyait pas non plus ce qu'il avait à craindre. D'ailleurs la nuil était noire, Jeanne ne le reconnaîtrait pas, et le lendemain, à la première heure, il filerait vers Paris. Il avait aussi prévu le cas oh. il pourrait juger nécessaire de se faire connaître; c'est qu'alors la jeune fille serait disposée à accepter ses propositions.

Enfin pour moins risquer d'être reconnu, pour éloigner les soupçons de Jeanne et égarer ses doutes, il s'était déguisé. Il avait endossé un gilet de laine de palefrenier; attaché solidement sur sa tête une vieille perruque, trouvée dans un bahut du château, et mis ses pieds dans des chaussons de lisière.

Quand il jugea le moment venu, il se leva, jeta autour de lui un coup d*œil rapide et alla prendre une échelle que Jacques Vaillant avait laissée

200 L'EiNFANT DU MALHEUR

à un prunier sur lequel il y avait encore des prunes. Avec sa charge, il marcha vers la maison et, sans bruit, il appuya l'échelle contre le mur, sous la fenêtre de Jeanne.

Une seconde fois il regarda autour de lui, allongeant le cou, tendant Toreille. Il ne vit rien, n'entendit rien que le cri monotone des grillons. Certain, d'ailleurs, que tout le monde à Mareille était couché^, qu'il était bien seul, que personne ne pouvait le voir, il n'hésita plus. Il monta.

Quand sa tête arriva à la hauteur de la fenêtre, il écarta doucement la jalousie, puis il continua à monter; au fur et à mesure, la jalousie glissait sur son dos.

Un grognement sourd se fit entendre. Fidèle venait de se réveiller.

Un molosse aurait peut-être fait reculer Raoul ; un tout petit roquet ne pouvait pas faire beaucoup, malgré son dévouement à sa maîtresse et ses dents bien aiguisées. Cependant il s'était dressé sur ses quatre pattes : voyant ce corps dans l'encadrement de la fenêtre, il se mit à aboyer furieusement, sans doute pour réveiller Jeanne. Mais elle dormait trop profondément. Et puis, au même instant, le tonnerre se mit à gronder et couvrit la voix du vigilant animal.

Raoul profita du bruit pour enjamber la barre d'appui de la fenêtre et sauter dans la chambre.

Fidèle bondit sur lui et resta suspendu, les dents accrochées au gilet de laine qu'il avait seulement saisi. Ce faible ennemi n'était pas bien redoutable ; mais Raoul ne tenait nullement à être mordu. Il fallait donc commencer par se débarrasser de l'animal. Lestement il lui prit le cou entre ses mains et serra de toutes ses forces. Le pauvre Fidèle n'eut que le temps de pousser une plainte, les sons ne purent plus sortir de sa gorge ; il se mit à jouer des pattes, à se ployer, à se tortiller, faisant des efforts désespérés pour échapper à l'étranglement. Hélas ! tout fut inutile, son ennemi le tenait bien et serrait toujours plus fort. Le pauvre Fidèle eut une dernière convulsion et ne bougea plus. Il était mort ! son meurtrier le jeta de côté,

La jeune fille venait enfin de sortir de son lourd sommeil et d'ouvrir les yeux.

A la lueur livide d'un éclair, elle vit un homme dans sa chambre. Elle ne le reconnut pas; elle remarqua seulement qu'il avait une tête énorme, de longs cheveux qui tombaient autour de son cou et cachaient la moitié de son visage, et il lui parut avoir une taille de géant.

Elle poussa un cri rauque, étranglé. Folle d'épouvante, elle sauia à bas du lit et se précipita vers la porte en criant :

— Au voleur!... A l'assassin!... Au secours!...

Le lâche n'eut pas même le courage de se défendre contre son horrible adversaire qui d'un seul coup l'avait étendu à {»es pieds... (page 203).

LiV. 26 — JEAN LOUP

Liv. 26.

Raoul s'élança sur elle et la saisit à bras-le-corps.

Il j eut un moment de lutte horrible.

Jeanne se défendait contre le misérable avec Fénergle du désespoir En vain elle voulait crier, appeler encore, elle ne le pouvait plus. Son sang se glaçait dans ses veines, la respiration lui manquait. A la fin elle resta inerte entre les bras de son ennemi ; elle avait perdu connaissance

Le lâche laissa échapper une exclamation de triomphe. La malheureuse Jeanne, ne pouvant plus se défendre maintenant, était en son pouvoir ! Il la souleva et la porta sur le lit.

A ce moment, un grognement rauque, effrayant, qui n'était plus celui d'un chien, cette fois, retentit au dehors, se mêlant aux éclats de la foudre et les dominant. La jalousie fut violemment arrachée, et un nouveau personnage bondit au milieu de la chambre.

C'était Jean Loup !

Gomment se trouvait-il là, à cet instant suprême, pour défendre, pour sauver la fiancée de son ami Jacques Grandin ?

Jean Loup, avec son instinct de sauvage, avait deviné les mauvaises intentions de Raoul de Simaise, et depuis, sans qu'elle pût s'en douter, il avait veillé sur Jeanne. Le soir, il avait vu Raoul sortir furtivement du parc de Vaucourt, déguisé ainsi que nous Tavons dit. Gela le surprit et l'amena à penser que le jeune homme avait en tête quelque mauvais dessein. 11 voulut savoir. Il le suivit. Et pendant que Raoul se tenait caché dans la haie du jardin, il était caché lui-même au milieu d'un champ de sarrasin.

Voyant à la clarté des éclairs la jeune fille étendue sans mouvement sur son lit, il la crut morte. Il poussa un cri terrible et se rua sur Raoul qui^ lâche et peureux comme le sont tous les misérables en face d'un dauger réel, avait reculé pâle et tremblant jusqu'au fond de la chambre.

Le lâche n'eut pas même le courage de se défendre contre son terrible adversaire qui d'un seul coup l'avait étendu à ses pieds. Il se sentit perdu. Jean Loup n'avait pas oublié les coups de cravache, Jean Loup allait le tuer!

Oui, tenant enfin son ennemi, celui qui l'avait frappé dans la charmille, Jean Loup pensait à se venger; il se disposait à écraser Raoul sous ses pieds comme un reptile, quand soudain la douce image d'Henriette passa devant ses yeux.

Get ennemi, qui était à ses pieds, terrassé, dont il tenait la vie entre ses mains, était le frère de celle qu'il adorait. Une fois déjà Henriette, en larmes, l'avait imploré pour lui et elle lui apparaissait à cet instant pouj lui crier encore :

IiIV. 26. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et Qi». LiV. 26.

— (( Grâce, grâce, Jean Loup, c'est mon frère ! »

Alors il tressaillit et sa colère disparut.

Au lieu de' frapper le misérable, il recula à son tour et croisa ses bras sur sa poitrine.

Raoul comprit que Jean Loup l'épargnait, lui faisait grâce ; mais il ne devina point à quel sentiment le sauvage venait d'obéir. Il se remit lentement sur ses jambes. A la clarté d'un brillant éclair, qui pendant une seconde éclaira toute la chambre, il vit Jean Loup, le bras tendu, lui montrant la fenêtre.

Il ne demandait pas mieux que de déguerpir, et c'est ce qu'il fit avec une précipitation qui indiquait combien il lui était agréable de ne plus sentir peser sur lui le poids du regard terrible du sauvage.

Dès que Raoul eut disparu, Jean Loup s'approcha de Jeanne.; il lui prit la main, elle était moite : il se pencha et appuya légèrement son oreille à l'endroit du cœur de la jeune fille ; un léger battement lui révéla que Jeanne n'était pas morte comme il l'avait d'abord supposé. Il respira. C'était un évanouissement. Il connaissait cela : il avait vu Henriette dans le même état le jour où il l'avait sauvée.

Complètement rassuré, il fut sur le point de s'en aller; mais il pensa que Raoul pourrait revenir. Il resta.

Il vit sur la table de nuit une bougie et une boîte d'allumettes ; il pouvait éclairer la chambre; il préféra attendre dans l'obscurité. Il trouva une chaise, s'assit, et, les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains, il resta immobile.

Deux longues heures s'écoulèrent.

L'orage s'en était allé au loin; on n'entendait plus le tonnerre; on ne voyait plus que de rares éclairs. Du côté du levant, l'horizon commençait à blanchir; c'était la naissance de l'aurore, le jour allait bientôt dissiper les dernières ombres de la nuit.

Jeanne s'agita, ouvrit les yeux, poussa un long soupir, puis un cri, puis une plainte sourde. Elle se souvenait. Elle se souleva et, les yeux hagards, elle regarda autour d'elle. Elle ne vit rien que sa fenêtre ouverte et la jalousie brisée.

Sans doute pour ne pas l'effrayer par son apparition trop brusque, Jean Loup s'était dissimulé dans un large pli des rideaux du lit.

Elle poussa un nouveau cri, laissa échapper une nouvelle plainte. Elle se jeta en bas du lit et alluma la bougie. Alors elle put voir dans quel désordre était sa chambre : ses vêtements sur le parquet froissés^ souillés de poussière, deux chaises renversées, une cuvette en porcelaine brisée en morceaux, la couverture et les draps du lit arrachés, tombant, sa che-

mise et sa camisole déchirées, laissant sa poitrine découverte, sur un de ses bras nus une longue ligne rouge tracée par un ongle; puis au fond de la chambre, sous un guéridon, Fidèle, sans mouvement, les pattes allongées, la langue pendante hors de la gueule, raide.

Elle prit la pauvre bête, l'embrassa, puis la laissa tomber en même temps que ses bras.

Des larmes jaillirent de ses yeux ; elle sanglota.

— Mon Dieu, mon Dieu ! mais que s'est-il donc passé ? s'écria-t-elle tout à coup.

Elle pressa fiévreusement sa tête dans ses mains.

— L'homme ! Thomme ! prononça-t-elle d'une voix gutturale.

Une idée épouvantable, horrible, traversa son cerveau. Elle poussa un cri effrayant.

— Perdue! perdue! je suis perdue!... exclama-t-elle.

Elle chancela comme si elle allait tomber ; il lui sembla qu'elle allait devenir folle. De fait, son regard luisant, aux pupilles dilatées, était celui d'une insensée.

Soudain, derrière elle, elle entendit un gémissement.

Elle sursauta et se retourna vivement.

Jean Loup était devant elle.

Elle bondit en arrière, en jetant un cri d^épouvante et d'horreur.

Jean Loup la regarda tristement, avec compassion.

— Monstre, monstre ! exclama-t-elle d'une voix étranglée, avec une explosion de fureur, pourquoi es-tu encore ici ? Est-ce pour voir ma douleur, mes larmes, pour te repaître des souffrances de ta victime?... Pourquoi, après ton crime infâme, n'as-tu pas regagné la forêt pour te cacher dans ta tanière? Dis, dis, misérable sauvage!... Arrière^, infâme, arrière! Va-t'en, sauve-toi!... Ah! tu m'épouvantes, tu me fais horreur, tu me dégoûtes !

Jean Loup ne comprenait pas, mais il voyait bien que ce n'était pas des remerciements que lui adressait la jeune fille. C'était la colère qui étincelait dans les yeux de Jeanne, et chacune de ses paroles avait eu un retentissement douloureux dans son cœur.

Ah! s'il avait pu parler!

Il fit la seule chose qu'il pouvait faire : des larmes pleins les yeux, il s'agenouilla devant la jeune fille, joignit les mains, et son doux regard sembla la supplier. /

Hélas! Jeanne ne sortit point de sa funeste erreur; elle interpré.'a tout autrement l'humble et douloureuse attitude de Jean Loup ; elle crut qu'il se repentait et qu'il implorait son pardon.

Elle le repoussa du pied avec horreur, détourna la tête avec dégoût A se jeta de nouveau en arrière, comme si elle eût redouté une morsure venimeuse.

Le pauvre Jean Loup laissa échapper un soupir, se releva et alla essuyer ses larmes dans le coin le moins éclairé de la chambre

XVÎI

Jeanne resta un instant immobile, absorbée dans les sinistres pensées d'un sombre désespoir.

Toutes ses espérances étaient détruites ; en un moment, tout s'était effondré autour d'elle, tout avait été anéanti!... Elle n'avait plus d'avenir, elle était perdue! La malheureuse enfant ne raisonnait plus; il y avait dans sa tête brûlante, prête à éclater et trop pleine de pensées tumultueuses, un commencement de folie.

Elle se redressa brusquement. Elle était affreusement pâle; elle avait la figure décomposée. Ses yeux secs brillaient d'un éclat fiévreux. Il y avait dans l'expression de son regard quelque chose d'étrange qui indiquait une résolution désespérée. Tordant ses mains, elle leva ses yeux vers le ciel, invocation muette, qui répondait à une de ses pensées secrètes.

Elle ne s'occupait plus de Jean Loup; peut-être croyait-elle qu'il n'était plus là.

Elle s'habilla rapidement, avec des mouvements convulsifs; elle ramassa sa belle chevelure noire, l'enroula sur le. haut de sa tête et l'emprisonna dans un bonnet de linge.

Gela fait, elle ouvrit une porte et entra dans la chambre de Jacques Vaillant. Elle s'assit devant le bureau ouvert, et sur une feuille de papiçr, elle écrivit :

« Je suis souillée, déshonorée. L'homme sauvage, le misérable Jeau

Loup est ie coupable. Je ne peux plus vivre*, je vais mourir!.,. On retrouvera mon cadavre dans la rivière.

» Mon père, plaignez-moi !

» Consolez Jacques !

» Adieu, mon père, adieu!

» Jeanne Vaillant. »

Elle plia le papier et le mit dans une enveloppe, qu'elle cacheta et sur laquelle elle traça ces trois mots : « A mon père. »

Jean Loup l'épiait, très inquiet; il sentait vaguement qu'elle avait pris une résolution grave. L'agitation de Jeanne, son effarement, quelque chose de farouche dans son regard, tout cela lui faisait peur.

La jeune fille rentra dans sa chambre, s^arrêta devant les portraits de Jacques Vaillant et de Catherine, joignit les mains et resta un instant immobile, comme en prière. Puis elle. promena tristement son regard sur les objets qu'elle allait quitter pour toujours et se dirigea vers la porte.

Jean Loup bondit et se trouva devant elle, lui barrant le passage.

Jeanne eut un frisson dans tout son corps, ses yeux s'enflammèrent de colère. Elle le repoussa avec violence. Il la saisit par le bras. Elle le frappa au visage et lui lança un regard terrible, foudroyant, qui le fit reculer. Elle ouvrit la porte et se précipita dans l'escalier.

Jean Loup resta un instant comme étourdi, hébété, les yeux humides fixés sur le parquet. Il vit quelque chose de brillant et, à côté, un autre objet qui brillait aussi. Il se baissa et ramassa un anneau dit chevalière, qu'il reconnut pour l'avoir vu au doigt de Raoul de Simaise, et un petit portefeuille sur lequel il y avait deux lettres gravées, R. S.

11 allait rejeter les deux objets, il se ravisa. Son pantaU)n usé, déchiré, troué, avait une poche en bon état, d'autant plus solide qu'il ne s'en servait jamais. Il y glissa le portefeuille et l'anneau, puis il s'élança sur les traces de la jeune fille. Quand il eut tourné l'angle de la maison, il aperçut Jeanne qui courait sur le sentier de la prairie, se dirigeant vers la rivière.

Bien qu'elle fût déjà à une assez grande distance, il aurait pu facilement la rattraper ; il n'osa pas le faire : il se borna à la suivre, mais d'assez près, toutefois, pour qu'elle n'échappât point à sa vue.

Bien qu'il ne fît pas encore jour, la campagne était déjà suffisamment éclairée; mais on ne voyait personne encore dans les champs. Les paysans se hâtaient pourtant d'achever les moissons : mais, cette année-ià, les blés et les avoines se trouvaient de l'autre côté de Maj^eille.

Tout à coup, la jeune fille disparut au milieu des touffes d'osiers verts qui bordent la rivière.

Jean Loup sentit une sueur froide sur son front et comme un étoulfement.

Était-ce possible? Jeanne allait-elle réellement se jeter dans leFrou?

En proie à une anxiété horrible, il prit sa course et en moins de deux minutes il arriva au bord de la rivière.

Il était déjà trop tard pour arrêter Jeanne. Il entendit le bruit de sa chute dans l'eau et il vit Téau bouillonner à Tendroit oii elle était tombée. Il le connaissait cet endroit, un des plus redoutables du Frou; c'est là qu'il avait sauvé le petit garçon de Blignicourt, qui se noyait.

Sans perdre une seconde il se précipita dans la rivière et plongea. Il revint à la surface les bras vides ; il plongea une seconde fois ; rien encore.

Il avait dû tomber la veille, plus haut^ du côté de Blaincourt, de fortes averses, car le Frou montait et le courant devenait excessivement rapide. Jean Loup comprit que Jeanne avait déjà été entraînée. Il s'enfonça sous l'eau une troisième fois. Il reparut, tenant la jeune fille, et se mit à nager vigoureusement vers la rive.

On entendait sur la route qui longe la rivière le roulement d'une voiture et le galop pressé d'un cheval.

Un peu avant d'arriver en face du lieu où Jean Loup luttait contre le courant pour aborder, une montée rapide commençait. Le cheval dut aller au pas.

La voiture, à quatre roues, assez légère, tenait le milieu entre la calèche et le carrosse ou la vieille berline. Elle contenait un seul voyageur.

C'était un homme de belle taille, qui paraissait avoir entre cinquante et cinquante-cinq ans. Il était vêtu très simplement, mais sa chemise de fine toile d'Ecosse et d'une blancheur de neige indiquait qu'il devait avoir* une certaine fortune. Il portait toute sa barbe qui commençait à blanchir, quand, déjà, ses cheveux étaient blancs. Il avait une figure expressive et belle, quoique fatiguée, et, — on pouvait le supposer, — ravagée par les chagrins.

L'œil restait ardent et fier ; mais, quand on l'examinait avec ,un peu d'attention, on découvrait dans son regard et le pli amer de ses lèvres quelque chose de triste, de découragé, qui révélait une pensée très tour-^ mentée.

Évidemment, cet liomme avait souffert, beaucoup souffert, et il devait avoir dans le cœur une blessure profonde, une grande douleur que le temps n'était pas parvenu à apaiser. ^

Il tenait Jeanne solidement par les épaules... (p. 210.)

Le mouvement singulier qui se faisait dans l'eau attira l'attention de rhomme qui conduisait la voiture, lequel était certainement un cocher, mais un cocher de grande maison, car sa mise le faisait deviner, quoiqu'il ne portât point, en ce moment, le costume de ses fonctions. Il se tourna sur son siège, et se penchant vers la portière : — Monsieur, dit-il, regardez, regardez, là, en face de nous dans la rivière.

LiV. 27. E. RicHEBouRG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G*«. Liv. 27.

210 L'ENFA:NT DU MALUELU.

Le voyageur avança la tête et regarda.

— Voyez vous, monsieur?

— Je vois.

V — Ce doit être une bête, un loup, qui traverse la rivière, ou bien un sanglier, car il paraît qu'il y en a beaucoup dans ce pays.

— • Arrêtez, Landry, arrêtez, ordonna le voyageur : ce que nous voyons n*est ni un loup ni un sanglier; c'est un homme qui se débat désespérément contre le flot qui Tentraîne.

Le cheval s'arrêta. Le voyageur ouvrit vivement la portière et mit pied à terriS, pendant que, de son côté, le cocher sautait à bas de son siège.

— Mais ils sont deux, monsieur, ils sont deux ! s'écria Landry.

— Oui, ils sont deux, répondit le maître; c'est un homme qui en sauve un autre !

Ils franchirent vite la distance qui les séparait de la rivière.

Jean Loup, étant enfin parvenu à s'approcher de la rive, venait de saisir une branche de saule qui pendait dans l'eau. Toutefois, comme il n'avait pas pied et qu'il était obligé de maintenir la tête de Jeanne au-dessus du niveau de l'eau, il lui était difficile, nous pouvons même dire impossible, de sortir de îa rivière. En effet, n'ayant de libre que sa main droite, qui tenait la branche, il ne pouvait agir. S'il lâchait la branche, le courant, qui devenait de plus en plus fort, l'entraînait de nouveau. Quant à abandonner la jeune fille, il n'y songea même pas;. il aurait préféré cent fois mourir avec elle, en supposant qu'elle vécût encore.

— Courage, courage! lui cria-t-on soudain.

Il poussa un cri de joie en voyant arriver les deux hommes au bord de la rivière.

— C'est une femme, une jeune fille ! exclama le voyageur. Vite, vite, Landry, sauvons ces malheureux! Vous voyez, il tient cette branche; tirez-la à vous lentement ; prenez garde qu'elle ne se casse ; faites bien attention... C'est cela, c'est bien cela; ils approchent... Encore un peu, Landry.

Et le voyageur, à genoux au bord de l'eau, tenait ses bras en avant prêts à saisir la jeune fille.

— Ils sont sauvés ! s'écria-t-il; bi:ayo ! Landry, mon brave Landry! Il tenait; Jeanne par les,épaules solideme;ntj;. s,ans trop de peine il la

tira de l'eau et la coucha sur u^ Ut de rosçaux ^eqs.

Pendant ce teirips,.sans le se^coursde Landry qui lui tendait la main, Jean Loup sortit à, son tqur de la rivière^ puis se secoua, çomm;e un caniche. i . . , -

Le voyageur jeta un regard de surprise sur ce robuste gaillard^ dont

les cheveux, extraordinairement longs chez un homme, les jpmbes et les bras velus étaient bien faits pour exciter la curiosité du plus indifférent.

Landry, lui, contemplait Jean Loup avec ime stupéfaction peinte sur son visage.

Cependant l'inconnu s*empressait de donner des soins à la jeune fille.

Est-elle morte? Est-elle vivante? II s'adressait anxieusement ces deux questions.

Au bout d'un instant il s'écria :

— Elle vit!

Jeanne venait de remuer, Jeanne respirait.

Jean Loup avait vu. Il tomba à genoux et se mit à pleurer de joie.

Il y avait dans les larmes de cet homme, si étrange d'aspect, quelque chose de superbe et de navrant tout à la fois.

L'étranger et son serviteur se sentirent profondément émus.

Mais c'était Jeanne, surtout, qui occupait le voyageur. Frappé, d'abord, par sa merveilleuse beauté, qui la rendait plus intéressante encore, il se mit à l'examiner avec une attention qui aurait pu, dans un autre moment, paraître choquante ou inconvenante. En effets la fixité de son regard sur le visage de la jeune fille n'était pas chose naturelle.

Tout à coup, il tressaillit, et ses yeux s'ouvrirent démesurément. Une exclamation s'échappa de sa poitrine haletante.

Il continuait à regarder la jeune fille avec une attention dévorante, détaillant tous les traits du visage.

— Oh! quelle ressemblance! murmura-t-il. C'est elle, absolument elle!... Mais cette enfant n'a pas plus de dix-sept ou dix-huit ans! Oui, mais si j'ai été exactement renseigné à Londres, il y a environ dix-sept ans que Charles Chevry et Zélima ont disparu. Dix-sept ans, dix-sept ans... et Zélima était enceinte.

Mon Dieu, mon Dieu! si c'était... Pourquoi non? Cette ressemblance frappante... Allons, soyons calme, soyons fort... Ah! Providence, Providence ! voudrais-tu enfin faire quelque chose pour moi !

Il se dressa debout d'un seul mouvement et, posant sa main sur l'épaule de Jean Loup :

— Mon garçon, lui dit-il, réponds-moi : Quelle est cette jeune fille? Où demeure-t-elle? Tu viens delà sauver; elle s'était jetée dans la rivière; Pourquoi? Parle, mon ami, parle.

Jean Loup arrêta ses yeux sur celui qui l'interrogeait, secoua tristement la tête et prononça ces mots :

— Monsieur, d'abord, et Jeanne, Jeanne, en montrant la jeune fille.

Le voyageur eut beau Tinterroger encore, Jean Loup, qui ne comprenait pas, ne répondit plus qu'en secouant la tête et en poussant de gros

soupirs.

— Il ne me comprend pas, il ne sait pas parler, dit le voyageur; je m'en doutais, c'est un pauvre idiot.

— Ce qui ne Tempêche pas d'avoir du courage, de la bravoure et du cœur autant que cent hommes qui ont beaucoup d'esprit, répliqua le domestique qui, décidément, avait un faible pour Jean Loup.

— Landry, reprit l'inconnu d'un ton bref, nous ne pouvons pas laisser cette jeune fille ici.

— C'est vrai, monsieur.

— Nous l'emmenons.

— Où cela, monsieur?

— Où nous allons.

Le domestique regarda son maître avec surprise.

— Ne serait-il pas plus simple, crut-il devoir faire observer, de la confier à de braves gens dans le premier village que nous rencontrerons ?

— Non, je l'emmène; je ]a garde, vous dis-je.

— Dans cet état, mouillée comme elle est?

— Qu'importe!

— Monsieur ne craint pas qu'elle ait froid ?

— Le soleil se lève; dans une heure il fera très chaud. D'ailleurs, je la soignerai : nous avons des couvertures, des liqueurs, du sucre, du vin de Bordeaux, tout ce qu'il nous faut.

— Monsieur sait mieux que moi ce qu'il doit faire, dit Landry, comprenant, enfin, que son maître avait ses raisons pour prendre une détermination aussi singulière.

— Partons, Landry, partons!... Ah! donne une pièce d'or à ce pauvre diable !

Jeanne venait d'ouvrir les yeux, ses lèvres commençaient à se colorer.

L'inconnu la prit dans ses bras et marcha rapidement vers la voiture.

Landry mit une pièce de vingt francs dans la main de Jean Loup.

Celui-ci regarda la pièce et la rendit au domestique en secouant la tête. a

— Délicat et fier comme un grand seigneur ! murmura Landry, to\m en glissant le louis dans la poche du sauvage sans qu'il s'en aperçut. ^

Et il s'éloigna en courant pour reprendre vite sa place sur son siège. 1 Jean Loup vit enlever Jeanne sans faire un mouvement. Il était ébahi,

stupéfié. Il restait à la même place, debout, immobile, comme si ses pieds eussent été rivés au sol.

En face d'autres personnes, rendu furieux, il se serait jeté sur elles pour défendre la fiancée de son ami ; mais le voyageur inconnu avec son grand air, la douce expression de son regard, lui imposait.

Ce qu'il éprouvait n'était pas de la crainte, pourtant; c'était comme un sentiment d'admiration et de profond respect.

Le cheval monta lentement la côte. Arrivé au plateau, il prit un galop rapide, et bientôt le bruit de la voiture s'éteignit.

Alors Jean Loup passa à plusieurs reprises ses deux mains sur son front, comme s'il eût voulu chasser une pensée absorbante ; puis il s'élança comme un trait et s'enfonça dans la forêt, où il disparut.

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