LA LETTRE DE JEANNE
A sept heures, quand Gertrude arriva, elle fut étonnée de trouver la porte de la cour ouverte. Avant d'entrer, elle regarda aux alentours, pensant que Jeanne était sortie pour causer avec quelque voisine, probablement des coups de tonnerre de la nuit.
Ne l'apercevant point, elle pénétra dans la cour, laissant la porte entr'ou verte, puis dans la maison oii elle se mit immédiatement à nettoyer au rez-de-chaussée, tout en préparant le premier déjeuner, qui se composait invariablement d'une tasse de chocolat et d'une rôtie beurrée. Ellemême apportait le lait tous les matins.
Quand le chocolat fut fait^ le pain grillé à point, elle appela Jeanne, persuadée que la jeune fille était remontée dans sa chambre. Ne recevantpas de réponse, elle se dit :
— Elle est au jardin.
Elle sortit de la maison et fit le tour du jardin, regardant partout et appelant :
— Mademoiselle Jeanne ! mademoiselle Jeanne I
Toujours pas de réponse.
— C'est drôle, murmura-t-elle, en jetant les yeux sur la fenêtre de la chambre de la jeune iille.
Voyant la jalousie pendante, à moitié détachée, et l'échelle contre la muraille, elle sentit comme un coup violent dans la poitrine.
— Mon Dieu, qu'est-ce que cela signifie ? pensa-t-elle. Elle sentait le malheur.
Fort troublée, elle rentra vite dans la maison et grimpa quatre à quatre Tescalier conduisant à l'étage. La porte de la chambre de Jeanne était grande ouverte, elle entra. Aussitôt elle poussa un grand cri.
Elle voyait le pauvre Fidèle étendu sur le parquet, mort, et la chambre, sauf les vêtements de Jeanne, qui n'étaient plus là, dans le désordre que Ton sait, ce qui indiquait suffisamment qu'une lutte terrible avait eu lieu entre la jeune fille et un ou plusieurs individus.
Éperdue, folle d'épouvante, Gertrude descendit l'escalier aussi rapidement qu'elle l'avait monté, s'élança hors de la maison et, pâle, échevelée, se mit à courir dans la rue, en criant :
— Au secours! Au voleur!
Quelques femmes, des enfants accoururent et formèrent un groupe.
Le village était presque désert ; car, maintenant, on était dans les champs, occupé à faucher le blé, à lier les gerbes.
Gertrude courait toujours. Elle allait chez l'adjoint oii elle entra comme une bombe. Celui-ci était là, buvant le petit verre de kirsch avec le garde champêtre et un autre individu.
— Monsieur l'adjoint, cria Gertrude, venez, venez vite ! Mon Dieu, quel malheur, quelle chose épouvantable ! Venez, venez vite !
— Calmez-vous , Gertrude ; voyons , qu'est-ce qu'il y a ? De quoi s'agit-il?
— Mais je ne sais pas bien encore. Ah! mon Dieu, mon Dieu! Que va dire le capitaine à son retour d'Épinal? Mademoiselle Jeanne... .
— Eh bien? fit vivement l'adjoint.
— A disparu !
— Oh! ^
— La jalousie de sa fenêtre brisée, tout sens dessus dessous dans sa chambre; Fidèle, le pauvre petit Fidèle, raide, mort!... On est entré dans la chambre par la fenêtre, avec l'échelle du jardin, qu'on a mise contre le mur... Ah! mon Dieu, quel malheur! quel malheur 1
L'adjoint était devenu afiPreusement pâla
— Courons, messieurs, dit-il, courons l On ne pensa pas à vider les verres.
JEAN LOUP„ tl5
Devant la maison de Jacques Vaillant il y avait une douzaine de femmes, autant d'enfants et trois hommes; mais personne n'avait osé entrer seulement dans le jardin. Ceux-ci ne savaient rien encore; ils s'interrogeaient.
— Gertrude est allée chez l'adjoint. Elle appelait au secours, elle criait au voleur!
— Les voici, les voici !
Gertrude et les trois hommes arrivaient.
La femme de ménage marchant devant, ils entrèrent dans la maison. Les autres voulurent suivre; mais le garde champêtre, sur le seuil de la porte, dit :
— On n'entre pas.
La défense était formelle, on la respecta. Toutefois, comme elle n'interdisait point de circuler dans le jardin, on y resta, tournant autour de la maison.
L'adjoint et ceux qui l'accompagnaient virent dans la chambre de Jeanne ce que Gertrude avait vu ; il n'y avait pas à en douter, un ou plusieurs malfaiteurs s'étaient introduits dans la chambre. Jeanne s'était défendue contre eux. Pour l'empêcher de crier ou de mordre, Fidèle avait été assommé ou étranglé.
Mais l'adjoint, ayant ouvert les tiroirs de la commode de Jeanne, remarqua qu'ils n'avaient pas été fouillés. Tout y était rangé avec ordre.
Dans une petite boîte, bien en vue, il y avait une vingtaine de pièces d'or et d'argent. D'ailleurs, la montre et la chaîne d'or de la jeune fille étaient là, accrochées au clou où elle les plaçait d'habitude, le soir avant de se coucher.
Il n'était plus permis de supposer que Jeanne avait eu affaire à des voleurs.
— M"® Jeanne a été enlevée, opina le garde champêtre.
— Rapt avec violence et préméditation, ajouta l'ajoint; cela ne paraît laisser aucun doute.
Fidèle mort, l'état dans lequel se trouvait la chambre prouvaient que Jeanne avait résisté à ses ravisseurs. Du reste, ne s'étaient-ils pas introduits par la fenêtre ?
Quand l'adjoint parut à ladite fenêtre^ et dit, en se penchant en dehors :
— Voilà la jalousie brisée, voilà l'échelle, ceux qui étaient en bas commencèrent à comprendre un peu.
Cependant, après avoir fait minutieusement l'inspection de la chambre
216 L'ENFAi^T DU MALHEUR.
de Jeanne, l'adjoint pénétra dans celle de Jacques Vaillant. Là, tout était dans l'ordre accoutumé.
Il allait se retirer lorsque ses yeux tombèrent sur la lettre écrite par Jeanne et laissée sur la tablette du bureau ouvert. Il lut :
« A mon père. »
Il reconnut l'écriture de la jeune fille.
— Voilà qui est singulier, murmura-t-il.
Il prit la lettre et la tourna entre ses doigts, rêveur, cherchant à comprendre.
L'enveloppe était cachetée, il n'osa point la déchirer. Pourquoi Jeanne avait-elle écrit ? On lui en avait donc laissé le temps ? Mais que pouvait-elle dire à Jacques Vaillant?
L'adjoint se perdait dans toutes sortes de suppositions, il ne comprenait plus.
On avait pénétré dans la chambre de Jeanne par escalade, probablement pendant son sommeil; elle s'était énergiquement défendue, tout le prouvait; mais après, que s'était-il passé? L'adjoint s'arrêtait là, n'osant s'avancer dans l'obscurité. Il s'adressait cependant cette double question :
— A-t-elle été réellement enlevée avec violence ou bien, vaincue dans la lutte, a-t-elle consenti de bonne grâce à suivre son ravisseur ?
Mais il ne pouvait se décider à accepter l'une ou l'autre de ces hypothèses.
Il conclut en mettant tout simplement la lettre dans sa poche.
Au retour de Jacques Vaillant le mystère serait éclairci.
Il n'avait plus rien à faire dans la maison; il se retira en en confiant ^a garde à Gertrude, qui aurait peut-être bien voulu que cette mission fût donnée à un autre.
Avant de quitter les lieux, le garde champêtre crut devoir faire évacuer le jardin. Ensuite il rejoignit l'adjoint.
— Grave affaire, dit-il au second magistrat municipal.
— Tellement grave, père Mercier, que je crois indispensable d'en informer immédiatement la justice.
— Oui, il le faut. Si seulement nous avions des gendarmes au cheflieu de canton ; mais tous ceux de l'arrondissement viennent d'être appelés à l'armée.
— A mon avis, père Mercier, les gendarmes ne sont pas utiles dans cette affaire. Du reste, que pouvons-nous faire, nous ? Rien. Il faut qu'un homme de loi, un homme du métier, s'occupe de cela. En l'absence du maire, que la chose intéresse doublement, il est de mon devoir d'avertir le juge de paix.
Et par une distraction habituelle chez lui, sans doute, il se pinça fortement
le bout du nez... (p. 218.)
— C'est vrai
— Vous allez donc partir immédiatement pour Haréville et, si vous le trouvez, vous reviendrez avec lui.
— Quand le capitaine sera-t-il de retour?
— Demain matin au plus tard.
— Je pars;
— Allez, et revenez le plus vite possible.
LiV. 28. E. RiCHEBOURG. - Jean Loup. — Éd. J. Rouff et Ok Liv. 28.
Le garde champêtre trouva le juge de paix chez M. de Violaine où il déjeunait.
M. de Violaine et Suzanne connaissaient Jacques Vaillant et sa fille ; aussi ne furent-ils pas moins douloureusement émus que le juge de paix en apprenant le terrible événement.
On se leva de table avec précipitation.
— Je vais faire atteler, dit M. de Violaine, nous partirons tous ensemble; vous nous laisserez, ma fille et moi, à la grille du château de M'"^ de Simaise et la voiture vous mènera à Mareille. Vous la garderez et quand vous aurez vu à Mareille ce que vous devez voir et fait ce que vous devez faire, vous viendrez nous retrouver à Vaucourt, chez la baronne.
Suzanne fut prête en un rien de temps. On trouva place pour quatre dans le phaéton et on se mit en route.
Le juge de paix, assisté de l'adjoint et du garde champêtre, fit, dans la maison de Jacques Vaillant, les constatations déjà faites par ceux-ci.
L'adjoint lui remit la lettre trouvée par lui sur le bureau du maire.
— Diable, diable! fit le juge de paix devenu aussitôt plus soucieux et plus perplexe encore.
Il eut les mêmes scrupules quç l'adjoint, il ne décacheta point la lettre.
Après avoir visité la maison, ces messieurs descendirent dans le jardin.
Le juge de paix examina le sol avec attention , malheureusement, ceux qu'on avait laissé entrer le matin dans le jardin avaient piétiné partout. Toutefois, on parvint à découvrir, à demi effacées, des empreintes de pieds nus ; là, le talon s'était incrusté dans la terre amollie par la pluie ; ici les cinq doigts étaient encore parfaitement marqués.
— Diable, diable ! fit encore le juge de paix.
Et par une? distraction habituelle chez lui, sans doute, il se pinça fortement le bout du nez, essayant de l'allonger, comme pour lui dire : Tu n'es pas encore assez long pour que je puisse bien voir clair dans ce qui s'est passé ici la nuit dernière.
Tout à coup, la voix de Gertrude cria :
— Voilà le capitaine !
Jacques Vaillant, qui avait annoncé une absence de quarante-huit
heures, arrivait, en effet, beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait prévu.
Il avait assisté à la réunion des francs-tireurs; mais il n'avait pu voir le préfet, très occupé, très affairé. On était à un moment critique qui ne donnait guère de loisirs aux fonctionnaires de tout ordre dans la
région de l'Est. Peut-être M. le préfet était-il en train de faire ses malles pour battre en retraite à l'approche des Allemands. En faisant prier le maire de Mareille de l'excuser, s'il ne le recevait point, il remettait à plus tard, après les graves événements de Tinstant, la conversation qu'ils devaient avoir ensemble au sujet des intérêts de la commune de Mareille.
Jacques Vaillant s'était donc empressé de quitter Épinal pour se retrouver plus, tôt près de sa bien-aimée Jeanne.
Hélas ! il ne se doutait guère de ce qui l'attendait au retour.
Le pauvre brave homme fut frappé comme d'un coup de foudre. Ce fut une explosion de douleur épouvantable, impossible à décrire. Ce coup effroyable pouvait l'abattre comme l'épi sous la faux, le^ tuer. Il resta debout, les yeux secs, les membres tremblants, pâle à faire frémir, ayant en lui une rage sourde, insensée, qui grondait. " '
Pendant un assez long temps, on resta silencieux et respectueux devant cette immense douleur; puis, jugeant le moment venu, le juge de paix lui mit dans la main la lettre de sa fille. .
Il brisa l'enveloppe rapidement, avec des mouvements fiévreux et il lut.
Aussitôt ses yeux s'agrandirent et ses prunelles se gonflèrent comme si elles allaient sortir des orbites; il jeta un cri rauque et s'affaissa sur un siège, écrasé.
La lettre était tombée à ses pieds. Le juge de paix la ramassa.
— Pouvons-nous lire? demanda-t-il.
Jacques Vaillant fit signe que oui.
Le juge de paix lut à haute voix.
Une exclamation de surprise, cri de douleur en même temps, s'échappa de toutes les poitrines.
Pour Jacques Vaillant, le juge de paix et les autres, tout était enfin expliqué.
— Le misérable, l'infâme ! exclama Jacques, voilà sa reconnaissance pour les bienfaits !... Il a causé la mort de ma chère Catherine, et aujourd'hui c'est Jeanne, c'est ma fille!... Ma pauvre enfant!... Le jour où Catherine lui a rendu la liberté, je lui ai dit : « Pourvu que nous n'ayons pas à nous en repentir ! » C'était le pressentiment de ce qui devait arriver. Oh ! le monstre, le monstre !
Il laissa tomber sa tête dans ses mains et sanglota. Les autres, les yeux mouillés de larmes, le regardaient avec une profonde compassion.
Il y eut un long silence.
— Il faut absolument qu'on s'empare de cet homme, dit le juge de paix.
— Ce sera difficile, répliqua l'adjoint.
— Qui s'en chargera ? fit le garde champêtre; on nous a pris nos gendarmes.
— D'ailleurs, dit Jacques Vaillant, sortant de sa torpeur, il échappera au châtiment qu'il a mérité; on ne verra en lui que ce qu'il est, un misérable sauvage, une brute, et on le déclarera irresponsable.
. — C'est à prévoir, répondit le juge de paix; cependant, monsieur le maire, on ne peut lui laisser plus longtemps sa liberté. îl faut absolument que nous délivrions la contrée d'un être aussi dangereux. Son crime de la nuit dernière nous impose le devoir de l'empêcher d'en commettre d'autres.
— Mais je ne m'oppose pas à ce qu'on le prenne ; qu'on l'enchaîne comme un loup enragé et qu'on le traîne dans un cachot ! s'écria le maire avec fureur.
Il ajouta avec plus de calme :
— Je suis tout entier à ma douleur, monsieur le juge de paix, j'ai la fièvre au cerveau. A vous de voir ce qu'il est urgent et utile de faire. Agissez, je ne m'oppose à rien, j'approuve tout.
Hélas! continua-t-il d'un ton navrant, maintenant je ne suis plus rien; oui, je suis un homme perdu; il me semble que, déjà, je ne suis plus qu'un cadavre.
— Jacques, mon ami, dit le juge de paix d'une voix émue, en saisissant la main du vieillard, pourquoi n'espéreriez-vous pas? Jeanne n*a peut-être pas mis à exécution son fatal projet.
Jacques Vaillant secoua lentement la tête.
— Je la connais, répliqua-t-il, Jeanne est mortel
Ces lugubres paroles de Jacques Vaillant furent suivies d'un nouveau et morne silence.
— Mais , reprit le juge de paix, on a perdu beaucoup de temps ; on aurait dû, déjà, se mettre à la recherche de M"® Jeanne. Vivante ou morte, il faut qu'on la trouve !
Ces paroles semblèrent ranimer le vieux capitaine.
— Oui, dit-il, en se tournant vers son adjoint, qu'on la cherche, qu'on la cherche partout dans la rivière !
Ce dernier mot le fit tressaillir.
— Oh! la destinée, la destinée! murmura- t-il. Le père, la fille... On ne comprit pas ce qu'il voulait dire.
Il ajouta, se parlant à lui-même :
— Jeanne est l'enfant du malheur!
— Bien que la journée soit déjà avancée, dit l'adjoint, nous allons commencer les recherches dès ce soir.
— Avec tous les hommes de bonne volonté que je vais pouvoir trouver, ajouta le garde champêtre.
L'adjoint et lui se retirèrent.
Alors, entre Jacques Vaillant et le juge de paix, il fut décidé que ce dernier instruirait le parquet de l'événement qui frappait si cruellement le maire de Mareille, et qu'on lui laisserait prendre l'initiative de telle ou telle mesure qu'il jugerait nécessaire.
Après cela, ayant serré les mains du malheureux vieillard avec une émotion visible, le juge de paix se sépara de lui et remonta dans le phaéton de M. de Violaine qui l'eut bientôt transporté au château de Vaucourt.
On l'attendait avec une impatience facile à concevoir.
La baronne avait une grande estime pour Jacques Vaillant, qui, à
ses yeux, était la plus haute personnification de la loyauté, de la droiture, de l'honnêteté sous toutes ses formes. Gomme Suzanne, Henriette connaissait Jeanne, qui était même venue deux ou trois fois au château accompagnant son père.
Dès que le juge de paix parut, les regards ardents se fixeront sur lui, l'interrogeant.
— C'est épouvantable ! dit-il.
Et tout de suite, après ce préambule,, il raconta ce que savent déjà nos lecteurs. ,
— C'est impossible ! exclama la baronne.
— Je pense absolument comme madame la baronne, déclara M. de Violaine; il y a erreur, les apparences trompent souvent; Jean Loup n'a pas fait cela, n'a pu faire cela !
Suzanne, la main sur son. front, avait l'air de réfléchir ; il lui semblait qu'elle faisait un rêve affreux.
Henriette, la tête baissée, de grosses larmes dans les yeux, était secouée par un tremblement nerveux.
Par égard pour les jeunes filles et pour ne point blesser leurs oreilles, le juge de paix avait été très sobre de paroles touchant le crime supposé, n'ayant pas à mettre les points sur les i pour M. de Violaine et la baronne, Malgré cela, les deux jeunes filles avaient compris.
— Monsieur le juge de paix, reprit M'"^ de Simaise avec un accent convaincu, celui qui a sauvé ma fille, qui allait tomber au fond du précipice de la Bosse-Grise, celui qui a sauvé l'enfant qui se noyait dans le Frou, ne peut pas être un misérable, un infâme !
. ' — Malheureusement, madame, le doute n'est pas possible. J'ai omis de vous parler des empreintes, des larges empreintes de pieds nus que j'ai découvertes sur le sol près de la maison, au bas de l'échelle. D'ailleurs, la lettre de la malheureuse jeune fille n'est bien que trop explicite. Mais cette lettre, je l'ai sur moi. La voici : tenez, madame la baronne, monsieur de Violaine, lisez,- lisez !
La baronne lut la première, puis tendit silencieusement le papier à M. de Violaine.
Elle n'osait plus protester en faveur de Jean Loup.
M. de Violaine lut à son tour, puis rendit la lettre accusatrice au juge de paix.
— Je ne sais plus que dire, fit-il.
Suzanne se dressa sur ses jambes, la tête haute, les yeux étincelants.
— Eh bien, moi, s'écria-t-elle avec feu et l'emportement de sa nature ardente et généreuse, quand toute la terre accuserait Jean Loup, je ne
cesserais pas de protester ; contre tous je soutiendrais qu'il est innocent !
Et vous, Henriette, vous, à qui il a sauvé la vie, continua-t-elle, est-ce que vous ne le défendez pas comme moi ?
Interpellée ainsi, M"** de Simaise releva la tête. Elle avait la pâleur de la cire; des larmes, qu'elle ne put retenir, jaillirent de ses yeux.
— Non, Suzanne, répondit-elle d'une voix troublée, je ne puis le défendre. Quand M. le juge de paix, M. de Violaine et ma mère le condamnent, il ne m'est plus possible de croire qu'il n'est point coupable.
Sur ces mots, sentant ses sanglots prêts à éclater, elle sortit précipitamment du salon pour aller s'enfermer dans sa chambre et y pleurer sans témoins.
Un instant après, le juge de paix, M. de Violaine et sa fille prirent congé de la baronne.
Celle-ci s'empressa de rejoindre sa fille; elle la trouva en larmes. C'était une douleur qui approchait du désespoir. M""® de Simaise, qui ignorait absolument les allées et venues de Jean Loup aux alentours du château et à qui on avait également* caché l'affaire de la charmille, mit le chagrin de sa fille, tout en le trouvant un peu excessif, sur le compte de sa grande sensibilité nerveuse.
Mais Henriette savait-elle bien elle-même pourquoi elle pleurait?
De quoi ses larmes étaient-elles la manifestation ?
Venait-elle de voir s'envoler, oiseau chassé du nid, sa première illusion de jeune fille?
Sa mère parvint, sinon à la consoler entièrement, du moins à sécher ses larmes.
La nuit, Henriette ne dormit pas. Bien plus qu'autrefois elle pensa à Jean Loup; mais ses pensées n'étaient plus les mômes. Maintenant elle voyait celui qui l'avait sauvée dépouillé de son prestige, n'ayant plus l'auréole sur le front. Le héros était tombé de son piédestal, il gisait dans la boue.
Oh! comme elle se rappelait tout ce qui s'était passé dans la charmille!... Il s'était jeté sur elle comme une bête fauve, l'avait entourée de ses bras... C'était une brutalité semblable, mais hélas! bien plus grande encore, dont Jeanne, la pauvre Jeanne Vaillant, avait été victime.
Avant, elle donnait tort à son frère qui avait eu l'audace, .a méchanceté de frapper à coups de cravache son sauveur, son ami; maintenant Raoul avait eu raison, il n'avait fait que son devoir en protégeant sa sœur, en la délivrant d'un horrible embrassement.
Ah! comme elle regrettait, comme elle se repentait de s'être tant
occupée, si vivement intéressée à ce misérable Jean Loup, à cette bête fauve, à ce monstre !
Elle aurait voulu pouvoir oublier qu'elle lui devait la vie.
Et même, par instant, il lui semblait, tant il y avait en elle de choses amères, qu'il eût mieux valu qu'elle tombât au fond du précipice que d'être sauvée par lui
Le surlendemain matin, on apprit au château qu'on avait vainement fouillé le lit de la rivière pour retrouver le corps de la malheureuse Jeanne.
De guerre lasse, on s'était résigné à cesser les recherches. Avant de les commencer, on était à peu près certain de leur inutilité.
Le Frou avait débordé et s'était transformé en torrent; tous les bâtardeaux des écluses ayant été ouverts, on était convaincu que le cadavre avait été entraîné probablement jusque dans la Saône.
Le même jour, à deux heures de l'après-midi. M""® de Simaise sortit en voiture.
Henriette, indisposée, n'accompagnait pas sa mère. Après deux nuits d'insomnie, elle se sentait très fatiguée ; elle avait le corps brisé, un peu de migraine.
La baronne se rendait chez M. de Violaine, qui avait dû recevoir, dans la matinée, des renseignements précis sur la marche en avant des Prussiens ; on espérait encore qu'ils ne parviendraient pas à franchir les défilés des Vosges.
Il s'agissait de savoir si le département serait, oui ou non, envahi ; si M""® de Simaise et sa fille devaient quitter Vaucourt pendant que M. de Violaine et Suzanne s'éloigneraient également d'Haréville; ceux-ci pour se rendre en Bretagne, la baronne pour répondre au désir de la famille de Maurienne. Depuis huit jours. M""® de Simaise et Henriette avaient reçu plusieurs lettres dans lesquelles le comte, la comtesse et les jeunes filles insistaient pour que la baronne et sa fille s'éloignassent du théâtre de la guerre et vinssent les rejoindre dans une de leurs propriétés au pied des Pyrénées.
Il allait être décidé, chez M. de Violaine, si l'on partirait ou si Ton resterait. Gela dépendait des renseignements donnés au châtelain d'Haréville.
Henriette était seule au château, dans le salon, aff'àissée sur un fauteuil, sa tête endolorie renversée sur le dossier. Les yeux à demi fermés, elle songeait.
Tout à coup, un bruit qu'elle entendit dans le large corridor attira son attention. Une porte venait d'être ouverte et refermée. Qui donc pouvait être là?
Et longuement, elle regarda en elle-même, analysant l'une après l'autre toutes ses impressions (page 230).
M"* de Simaise avait emmené la femme de chairibre; le valet de chambre était absent, en congé pour quelques jours; la ouisinitre était allée faire une commission et ne pouvait être encore de retour; le jardinier n'entrait jamais dans le château sans y être appelé.
La jeune fille allait se lever pour voir qui était là, lorsque la porte du salon, s' ouvrant brusquement, elle vit Jean Loup se dresser devant elle.
Henriette bondit sur ses jambes en poussant un cri d'effroi qu'elle ne
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put retenir. Elle voulut s'élancer vers une fenêtre pour appeler à son secours ; mais Jean Loup, devinant son intention, l'en empêcha en se jetant entre elle et la fenêtre.
Henriette recula terrifiée; vainememt elle essaya de crier, l'émotion, répouvante arrêtèrent les sons dans sa gorge.
Le sauvage était déjà triste en entrant; mais, en voyant l'effroi qu'il causait à la jeune fille, son visage prit une expression douloureuse.
Henriette s'attendait k le voir se jeter suv elle et se préparait à se défendre énergiquement, lorsque Jean Loup s'avança lentement, la tête baissée, et tomba sur ses genoux.
A demi r£|,ssurée, la jeune fille le regarda avec surprise.
Il sortit de sa poche le portefeuille et l'anneau trouvés dans la chambre de Jeanne.
Reconnaissant ces deux objets, la surprise de la jeune fille se changea en stupéfaction. Gomment le sauvage pouvait-il avoir en sa possession ce portefeuille et cet anneau?
Jean Loup redressa sa tête intelligente et lentement, avec un accent de tristesse profonde, il prononça ces quatre mots : « Frère, Jeanne, Jean Loup, eau. » Ses yeux fixés sur ceux d'Henriette, il attendit un moment. Voyant qu'elle ne comprenait pas, iL se releva, et avec des gestes parlants, une expression de physionomie d'une éloquence extraordinaire, en y mêlant les quatre mots : « Frère, Jeanne, Jean Loup, eau, » il joua, so*iis les yeux de M"® de Simaise, une scène de pantomime qui la fit assister, pour ainsi dire, à ce qui s'était passé dans la chambre de Jeanne.
D'abord, avec sa main, il traça un espace imaginaire dans le salon, puis donna à sa tête la pose d'une personne endormie. Ensuite il figura une échelle et, montrant la fenêtre en disant : « Frère, » il eut l'air de monter, puis de franchir un balcon en faisant un saut. Après cela il simula une lutte entre deux personnes à la suite de laquelle Tune des personnes, la plus faible, fut jetée sur quelque chose qu'il indiqua être un lit. Et il dit : « Jeanne. »
Aussitôt, il eut de nouveau l'air de monter à l'échelle et il fit le même saut que précédemment, en prononçant d'une voix vibrante : « Jean Loup. » Alors, il repréèenta une nouvelle lutte, et, indiquant qu'il avait terrassé son adversaire, il le montra étendu à ses pieds, en disant : « Frère, » et se désigna lui-même, en se frappant la poitrine, et en répétant deux fois : ti Jean Loup ! Jean Loup ! »
Il rapprocha ses deux mains aux doigts crispés Tune de l'autre, et fit voir qu'il allait étrangler son ennemi ; mais soudain il se frappa le front, secoua la tête et recula avec une sorte de terreur en criant • « Frère,
frère ! » Puis il représenta son adversaire se relevant, franchissant le balcon de la fenêtre et se sauvant en descendant sur l'échelle.
Gela fait, il resta un instant immobile, les yeux baissés, puis il murmura : « Jeanne, Jeanne. »
Il montra la jeune fille reprenant connaissance, regardant autour d'elle avec effarement, poussant un cri rauque et se tordant les bras avec désespoir ; puis le- repoussant^ lui, Jean Loup^ avec fureur, puis ouvrant une porte et s'élançant au dehors.
Henriette, haletante, les yeux écarquillés, ne perdait pas un geste, pas un mouvement du sauvage et lisait pour ainsi dire le drame terrible dans ce que sa physionomie mobile exprimait successivement.
Elle était si vivement intéressée, si étrangement captivée, qu'elle oubliait dans quelle situation elle se trouvait, seule avec Jean Loup.
Jusque-là elle n'avait pas encore bien compris ; mais la clarté allait se faire et chasser toutes les obscurités.
Jean Loup posa sur le tapis, à Tendroit où il avait montré son adversaire terrassé, l'anneau et le portefeuille. Puis il fit deux pas en arrière et resta un instant immobile, la tête inclinée sur sa poitrine, les bras ballants.
Soudain, il ouvrit démesurément les yeux, qui se fixèrent sur les deux objets; il s'en rapprocha vivement, les ramassa et les tourna dans ses mains en criant : « Frère, frère ! » Ensuite il remit le portefeuille et Tanneau dans sa poche et indiqua qu'il s'était à son tour élancé hors de la chambre pour se mettre à la poursuite de Jeanne.
Il revint au milieu du salon et, simulant l'épouvante, il cria : « Eau ! eau ! ))
Deux fois de suite il fit le simulacre de se précipiter, la première en disant : « Jeanne, » la seconde en disant : « Jean Loup ; » puis, un pied en avant, un autre en arrière, le corps penché, il représenta un homme qui nage, écartant et ramenant successivement les bras. .
Enfin, il fit encore plusieurs gestes, voulant dire : Jeanne a été sauvée par moi avec l'aide de deux hommes ; et ces deux hommes, qui avaient une voiture, ont emmené Jeanne avec eux.
Ceci, Henriette ne le comprit pas; elle crut, au contraire, que Jean Loup voulait lui apprendre qu'après avoir fait des efforts désespérés pour sauver la malheureuse Jeanne, il n'avait pu y réussir, le courant l'ayant rapidement entraînée.
Et ce qui lui fit croire qu'elle avait bien interprété la dernière pantomime, c'est que, ayant fini, Jean Loup poussa un long soupir et laissa tomber de ses yeux deux grosses larmes.
Henriette avait de la peine à contenir sa cruelle émotion, à empêcher ses sanglots d'éclater.
Jean Loup avait facilement reconquis son estime, son amitié et, plus encore, son admiration.
Celui-ci reprit dans sa poche le portefeuille et l'anneau et les mit dans la main de la jeune fille. Après cela^, il se dirigea vers la porte, en reculant. Il s'en allait triste comme il était venu.
Henriette oublia toute réserve. Elle s'élança vers lui, les yeux mouillés de larmes et, lui saisissant les deux mains, elle s'écria :
— Ah ! Jean Loup, Jean Loup, mon brave Jean Loup !
Le sauvage comprit la signification de ces paroles, qui remuèrent délicieusement toutes les fibres de son cœur. Ses yeux s'irradièrent, son front s'illumina.
Henriette le remerciait-elle de lui avoir rapporté les deux objets appartenant à son frère? Non. Elle lui demandait pardon de l'avoir cru coupable, de l'avoir accusé !
Cependant, comme honteuse d'avoir obéi trop facilement à l'impulsion de son cœur, la jeune fille fit quelques pas en arrière.*
Mais elle av^ait donné à Jean Loup plus de bonheur qu'il n'en demandait, plus qu'il n'avait osé en espérer. Il gagna la porte. Sur le seuil, avant de s'éloigner, il se souvint de la façon dont Jeanne avait adressé ses derniers adieux à Jacques Grandin, sur la route, le jour de son départ. Il posa l'extrémité de ses doigts sur ses lèvres et envoya à Henriette plusieurs baisers.
La jeune fille éprouva une sensation étrange, qui lui fit fermer les yeux. Quand elle les rouvrit, la porte était close, Jean Loup n^était plus là. Elle courut à la fenêtre et regarda. Jean Loup avait disparu.
Elle revint lentement près du fauteuil où elle était assise quand Jean Loup avait ouvert la porte du salon, et sur lequel elle avait jeté l'anneau et le portefeuille. Ces deux objets, frappant de nouveau sa vue, elle tressaillit et sentit un frisson dans toutes les parties de son corps ; sa main fiévreuse s'empara des deux objets accusateurs et vite, comme si elle eût craint d'être surprise, elle les cacha dans son corsage.
— Si maman savait..., murmura-t-elle. Oh! elle en mourrait!... Mais elle ne saura rien. Ce secret épouvantable restera caché là, dans mon coeur, tant que je ne serai pas forcée de le révéler I