‹ Jean LoupChapitre 51 sur 153 · L'UN VAUT L'AUTRE · texte numérisé non relu

L'UN VAUT L'AUTRE

— Quel homme, quel homme! pensait le baron.

Et, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, ahuri, il le contemplait en extase, ébloui comme devant une lumière trop éclatante.

Il lui semblait que ce petit homme trapu, chauve, laid, au regard de vautour, emmitouflé dans une robe de chambre crasseuse, avait la taille d'un géant.

Ce que lui inspirait Blaireau était une sorte de respect mêlé à une impression de terreur.

Blaireau examinait son nouveau client d'un air goguenard; il s donna, pendant un instant, le plaisir de jouir de l'eff'et qu'il venait dd produire.

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JEAN LOUP. ^:0l

— Quelle drôle de figure vous faites, monsieur le baron! dit-il, dissimulant mal son ironie; pourquoi me regardez-vous ainsi?

— Je vous admire, monsieur Blaireau : énergique, fort dans votre volonté, vous êtes superbe !

— Chez l'homme, répliqua Blaireau gravement, la volonté est tout; sans elle, plus de force ; il n'y a que faiblesse.

— C'est vrai.

— Mais revenons à notre affaire, monsieur le baron.

— Déjà, m'avez-vous dit, vous avez tout combiné, tout arrêté?

— Oui, sauf ce que l'imprévu pourrait m'obliger à changer dans mon plan.

— Ce plan, pouvez- vous me le faire connaître?

— C'est inutile : vous en verrez Texécution, puisque cela se passera sous vos yeux... Une fois votre belle-sœur en lieu sûr, vous n'aurez plus à vous occuper d'elle; elle appartiendra à ceux à qui je l'aurai confiée. Oh! je fais bien les choses, moi. Avec moi, monsieur le baron, on en a toujours pour son argent : mieux on paye, mieux on est servi. Je vous dirai comment j'aurai arrangé l'existence de la folle; elle ne manquera de rien, sera bien soignée et surtout bien gardée. Je vous verrai de temps à autre et vous tiendrai au courant de la situation ; d'ailleurs, rien ne sera fait plus tard sans votre assentiment ou votre approbation.

— Pour le moment, que vais-je avoir à faire?

— Peu de chose. Dans un instant nous allons nous quitter; vous retournerez aussitôt à Port-Marly où je vous consigne, vous entendez? Vous ne devez plus vous éloigner de votre belle-sœur. Vous-même, vous

veillerez sur elle. Personne ne doit la voir. Combien y a-t-il de domestiques ?

— Quatre.

— Leur avez-vous donné leur compte ?

— Pas encore ; mais ils s'attendent à être congédiés.

— C'est ce que vous ferez dès aujourd'hui, en leur donnant à chacun une gratification convenable, à titre d'indemnité.

— Devront-ils partir immédiatement?

Blaireau resta silencieux, il réfléchissait.

— Monsieur le baron, dit-il au bout d'un instant, je pense à une chose; les domestiques de votre belle-sœur n'ont pas assisté à son mariage?

— Cela leur eût été difficile, répondit de Simaise, étonné de la question.

— L'un ou l'autre pourrait-il affirmer, ayant vu, par exemple, l'acte

de mariage, que votre belle-sœur. . . Gomment s'appelait-elle quand votre frère Ta connue?

— Lucy Glandas.

— Pourrait-il affirmer que Lucy Glandas, légitimement mariée, est marquise de Gha maraude?

— Non, certes. Mon frère a négligé d'apporter en France son acte de mariage ; moi-même je n'ai du mariage que des preuves morales.

— Parfait. Eh Lien ! monsieur le baron, pourquoi ne diriez-vous pas aux domestiques, — et cela de manière à les en convaincre, — que celle qu'ils ont servie et qu'ils appelaient M'"'' la marquise, n'est pas marquise du tout, mais était simplement la maîtresse de votre frère? Follement éprise du marquis, elle a tout abandonné là-bas pour le suivre à Paris.

— Sans doute, je peux dire cela, mais dans quel but?

— Vous allez voir. Vous ajouteriez que Lucy Glandas a des parents en Angleterre, un oncle à qui vous avez écrit, l'informant de la triste situation dans laquelle se trouve sa nièce. Naturellement, n'étant pas marquise de Ghamarande, et par conséquent votre belle-sœur, Lucy Glandas appartient à ses proches ; n'ayant aucun droit sur elle, vous ne pouvez prendre aucune décision la concernant.

Vous avez écrit à l'oncle d'Angleterre aussitôt après avoir appris la mort de votre frère et vous lui avez écrit une seconde lettre pour lui annoncer que sa nièce venait d'être subitement frappée d'aliénation mentale. Vous attendez sa réponse, qui ne saurait tarder à arriver.

— Mais qui ne viendra pas.

— j^rreur, monsieur le baron, vous aurez cette réponse, pas demain, mais après-demain dans la matinée. Et il se passera sous les yeux des domestiques une petite scène fort intéressante, qui ne leur laissera aucun doute sur ce que vous leur aurez dit.

Voilà donc comment vous devez parler à vos serviteurs en réglant leur compte. Vous les prierez, toutefois, de vouloir bien rester près de vous pendant quelques jours encore. Vous m'avez compris, n'est-ce pas?

— Parfaitement.

— Alors la chose est entendue.

— Mais le but, monsieur Blaireau, le but ?

— Voici :, les domestiques sont tous les mêmes, cancaniers, bavards, médisants : à peine leur aurez-vous fait votre petit discours, qu'ils iront répéter vos paroles aux gens du pays qu'ils connaissent, principalement aux fournisseurs ; ceux-ci s'empresseront d'instruire leurs voisins, leurs amis; les commères seront aux anges : c'est si agréable d'avoir à s'égayer aux dépens d' autrui, c'est si doux de pouvoir faire aller sa langue, d'avoir

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un petit scandale à exploiter ! Bref, en moins de vingt-quatre heures tout le monde saura, à Port-Marly, que celle qu'on croyait marquise n'était qu'une fille entretenue, comme il y en a tant. Dès lors, nul ne s'intéressera plus à votre belle-sœur, et, après son enlèvement de Port-Marly et sa disparition, nul ne gardera le souvenir de son court séjour dans la localité.

D'un autre côté, les domestiques diront, partout oii ils se replaceront, s'ils parlent de leur ancienne maîtresse, qu'elle n'était pas mariée.

On peut chercher à savoir ce qu'est devenue une épouse légitime, surtout quand elle a le titre de marquise, mais d'une fille entretenue, même par -un marquis, le monde dans lequel vous vivez s'en soucie comme d'une guigne.

Enfin, monsieur le baron, grâce à ce petit truc — en réalité, ce n'est que cela — que de questions plus ou moins indiscrètes, plus ou moins malveillantes, mais toutes embarrassantes, vous vous évitez dans l'avenir; car, ne vous y trompez pas, il arrivera tôt ou tard aux oreilles de quelques-unes des personnes qui vous connaissent, qu'une femme, portant le nom de votre frère, a habité à Port-Marly pendant quelques mois. Mais vous ne serez pas pris à l'improviste. A ceux qui vous interrogeront vous répondrez sans hésiter, sans trouble ni embarras, négligemment : — « En effet, mon frère avait amené en France une jeune fille fort jolie, qui a quitté les Indes, sa famille, pour le suivre. Ne voulant pas qu'on sût qu'il avait une maîtresse, le marquis l'avait installée à Port- Marly dans une charmante propriété, un vrai nid d'amoureux... Les gens du pays l'appelaient madame la marquise. Elle vécut là pendant quelque temps, puis, tout à coup, elle devint folle. Mon frère n'était plus. La malheureuse jeune femme fut réclamée par sa famille ; on vint la chercher, pour l'emmener en Angleterre, et depuis je n'en ai plus entendu parler, j'ignore ce qu'elle est devenue. » — Eh bien, monsieur le baron, comprenez-vous, maintenant?

— Oui, oui, je comprends. Ah ! décidément vous êtes un homme merveilleux ! Vous voyez tout, vous pensez à tout.

— Il faut cela. Je ne m'embarque jamais dans une aventure sans prendre les plus minutieuses précautions.

Les deux coquins, si bien faits pour s'entendre, causèrent encore pendant quelques minutes, Blaireau complétant ses instructions afin que le rôle qu'allait jouer le baron à Pont-Marly ne laissât rien à désirer.

Tout ayant été dit, M. de Simaise se leva. Blaireau le reconduisit jusqu'à^ sa porte, dérogeant ainsi à ses habitudes, et ils se séparèrent sur ce mot de l'homme terrible :

— A bientôt I

Blaireau rentra dans son cabinet, le rictus grimaçant, ayant dans ïe regard comme un jaillissement d'étincelles.

— Enfin, murmura-t-il, la fortune me sourit de nouveau. Allons, j'avais tort de me plaindre, de désespérer. Le diable, mon patron, est toujours là pour me protéger. Mille tonnerres ! on ne jette pas ainsi le manche après la cognée 1 Non, non, le monde n'est pas changé, les hommes sont et resteront toujours les mêmes ! Oh ! les passions humaines ! Quelle mine riche, inépuisable à exploiter !... Il me plaît, ce petit baron; il a la marque de l'audace sur le front, dans le regard quelque chose de prédestiné !

Hé ! hé ! fit-il en ricanant, il ira loin, très loin, s'il ne se casse pas les reins au beau milieu du chemin. Il a hâte de mordre au gâteau... Deux millions^ et probablement deux autres dont il n'a point parlé ! Morceau friand, dont nous aurons une croûte, moi et mes loups ; mais à moi la part du lion, aux loups ce qu'ils pourront m'arracher avec les dents 1

M. le baron est généreux, cela se comprend : il a des écus qui ne lui coûtent guère, comme dit la vieille chanson : il payera bien, sans marchander, rubis sur l'ongle. Excellente affaire, affaire superbe!... Vous serez servi comme un empereur, mon gentil baron, et pendant des années je vous tiendrai entre mes serres !

Et il se mit à rire, d'un rire strident, convulsif, le buste en arrière, les poings serrés, regardant insolemment le ciel, comme si, ne reconnaissant aucune puissance supérieure à la sienne, sûr de sa destinée, il eût ieté un défi à Dieu.

— Maintenant, à l'œuvre, à l'œuvre ! exclama-t-il.

Lestement il se débarrassa de sa robe de chambre, qu'il jeta sur un fauteuil, et entra dans son cabinet de toilette.

Quand il reparut, au bout d'un quart d'heure, il était métamorphosé. Après la chrysalide, le papillon. L'œil le plus exercé aurait eu de la peine à le reconnaître. Une perruque sur son crâne chauve, une barbe postiche changeaient complètement sa physionomie, en le rajeunissant. Vêtu à la dernière mode : pantalon noir, tombant sur des bottines vernies, gilet ouvert sur une chemise à plis fins, redingote boutonnée, tenant son chapeau d'une main, sa canne de l'autre, il avait tout à fait l'extérieur d'un héros de salon qui se dispose à aller faire des visites mondaines.

Il se plaça devant une glace, se trouva bien, sourit, puis sortit d'un pas léger, se dressant, se carrant, se dandinjant, la tête haute, Tœil fier, hautain, toisant les passants avec dédain, ayant l'air vainqueur d'un céladon qui court à un rendez-vous d'amour longtemps attendu.

Mais Blaireau n'allait point pirouetter dans le salon d'une femme à la mode ou roucouler des mots langoureux dans le boudoir réservé de

Elle marchait lentement, courbée, comme si elle cherchait sur le tapis quelque cho8«

qu'elle eût perdu (page 511).

madame ; il n'en était plus à ce jeu qui consiste à se pâmer aux genoux d'une Dalila quelconque, et il avait un profond mépris pour les mièvreries des galantins.

De l'or, de l'or! Un monceau..., un piédestal d'or massif, le seul digne de lui, pour se dresser superbe, majestueux! Sa fortune commencée, il voulait l'achever. Il lui fallait des millions !

Blaireau entrait en campagne; il se rendait près de ses loups, ainsi

LlV. 64. E. RiCHEBOuRG. — Jean Loup. — Éd. J. Rourr kt G'«- LlV. 64.

qu'il les appelait, aiin de leur donner ses instructions, de dicter à chacun son rôle ; et ceux-ci allaient aiguiser leurs dents, pour être prêts à bondir sur les proies nouvelles qu'on leur donnerait à dévorer.

XÎV

M^XDNiSJEUR {.E POCTEUR

En sortant de la maison où demeurait Blaireau, rue du Roi-de-Sicile, le baron de Simaise était très pale, et il sentait sous le poids de som corps ses jambes peu solides. Malgré son audace, sa perversité précoce, en un mot sa gredinerie, il était fort troublé. Il ne songeait pas sans^ effroi à ce qu'il allait faire, ayant pour complice cet homme qu^il venait de voir, ce génie du mal incarné, capable de tout. Et, frissonnant, il se demandait si Tacte monstrueux qu'il allait commettre n'aurait pas pour lui, plus tard, des conséquences terribles.

Mais cette immense fortune dont il voulait s'emparer, pouvait-il y renoncer?

Non, mille fois non ! Il était sur la pente raide ; impossible de remonter : il fallait descendre, dût-il rouler au fond d'un abîme !

En arpentant rapidement le trottoir, son agitation se calma peu à peu et il parvint à se rassurer, en se disant :

— Elle est folle, personne ne la connaît : on ignore qu'il existe une marquise de Ghamarande; d'ailleurs, je peux compter sur Blaireau. Quel homme ! Il fera bien les choses ; il est prudent et, il me l'a dit, il ne s'embarque jamais dans une aventure sans avoir pris les plus minutieuses précautions. Allons, allons, avec mes craintes puériles, je suis ridicule. Si Blaireau savait que je tremblais tout à l'heure en le quittant, il se moquerait de moi, et il aurait raison. Tout sera prévu, rien à craindre... Lucy Glandas doit disparaître, il le faut ; les millions sont à moi. A moi les millions, à moi, à moi !

Il arrivait sur la place de l'Hôtel-de-Ville oii l'attendait sa voiture.

— Nous retournons directement à Port-Marly, dit-il au cocher, qui

se morfondait depuis plus d'une heure, battant la semelle sur le pavé pour réchauffer ses pieds.

Le baron n'avait oublié aucune des recommandations de Blaireau, Aussitôt arrivé à Port-Marly, ayant le front soucieux et l'air affligé, ainsi que la circonstance l'exigeait, il fit venir les domestiques dans sa chambre.

— Comment va votre maîtresse ? demanda-t-il à la femme de chambre anglaise.

— Hélas ! monsieur, répondit-elle, c'est toujours la même chose. Plus de mémoire, tout le passé est perdu dans les ténèbres. Elle ne sait pas où elle est, ne se rappelle même plus son nom. Je lui parle, elle m'écoute, mais ne m'entend point : c'est à croire que l'anglais est pour elle, maintenant, une langue étrangère ; ot pourtant, elle se fait à elle-même de longs discours que j'écoute et également sans comprendre, car tout ce qu'elle dit est incohérent et si bizarre... On dirait qu'elle appartient à un autre monde que le nôtre.

— Triste, triste ! soupira le baron.

Conformément aux instructions de Blaireau, il dit alors aux domestiques que, dans la situation difficile et pénible oii il se trouvait, il était forcé de les remercier. Il ajouta :

— A partir de ce moment, vous êtes libres; toutefois^ j,e.vous prie de vouloir bien rester ici,, avec moi, pendant quelques jours encore, jusqu'à ce qu'une décision ait été prise au sujet de notre pauvre malade. Tous vous avez été de bons, de fidèles serviteurs, et je dois, au nom de mon malheureux frère, m'inspirant de ses sentiments, faire aujourd'hui pour vous ce qu'il ferait s'il était là : vous témoigner ma reconnaissance de votre bon service. Le mqis courant vous sera naturellement payé, — c'est de droit; — de plus, ne voulant faire aucune différence entre vous, vous recevrez chacun, à titre d'indemnité, une gratification de mille francs.

Les domestiques ne furent nullement étonnés de leur renvoi ; ils s'attendaient à être congédiés, ayant parfaitement compris que leur service dans la maison allait devenir inutile. Mais les dernières paroles de l'astucieux baron produisirent l'effet qu'il attendait.

Les domestiques s'inclinèrent humblement devant lui, ne dissimulant point leur satisfaction, leur vénération pour l'homme généreux qui savait si bien récompenser.

— Ah ! monsieur le baron, M. le baron est bien bon ! Tous les maîtres d evraient ressembler à M. le baron! C'est en pleurant que nous quitterons M. le baron !

Exclamations sur tous les tons, protestations de dévouement, toutes i^s platitudes ordinaires des valets.

Le baron comprit qu'il ne pouvait choisir un meilleur moment pour lancer sa bombe. Après s'être recueilli un instant, il parla ainsi qu'il avait été convenu entre lui et Blaireau. Possédant à un haut degré l'art de tromper, ses paroles, dites avec un grand accent de vérité, furent pénétrantes. Il fallait convaincre. Succès complet.

Admirablement disposés en faveur du baron, ses auditeurs ne doutèrent point que la révélation inattendue qui leur était faite ne fût vraie.

Cette fois, l'étonnement et la stupéfaction se peignirent sur tous les visaeres. L'Ancrlaise était devenue rouge couima au feu.

— Aôoh ! shocldng /... Impro])er !... exclama-t-elle, faisant des gestes et prenant des poses d'un haut comique.

La jeune fille d'Albion se trouvait offensée, blessée dans sa dignité de miss pudique.

— Par exemple, reprit-elle indignée, si j'eusse appris cela plus tôt, je ne serais certainement pas restée au service de cette... demoiselle.

— Alors, miss Jenny, répliqua le baron, vous m'en voulez de vous avoir caché la vérité aussi longtemps ?

— Non, monsieur le baron, je ne vous en veux pas; je sais bien que les Français sont moins, rigides que nous le sommes en Angleterre; mais c'est égal, si j'avais su...

Le baron ouvrit un tiroir dans lequel il y avait de l'or et des billets de banque. L'Anglaise se calma aussitôt et un sourire glissa sur ses lèvres. Elle n'avait plus sa mine effarouchée.

Le baron paya les gages du mois, mit dans les mains de chaque domestique un billet de mille francs, et ils se retirèrent en se confondant en remerciements.

— Décidément, se dit le baron, tout marche à merveille. La petite histoire imaginée par Blaireau a passé comme une lettre à la poste; l'Anglaise, elle-même, dont j'avais peur, je l'avoue, a avalé cela comme un verre de sirop. Ah ! ah ! la gratification a fait son effet. Oh ! l'argent ! Allons, la chose prend une excellente tournure, tout ira bien jusqu'au bout. Maintenant je n'ai plus qu'à attendre, non pas tranquillement, mais patiemment, les surprises que Blaireau me ménage.

— Le surlendemain, à dix heures du matin, un coupé, qui paraissait une voiture de maître, s'arrêta devant la grille de la villa. Le cocher, ayant un chapeau galonné avec cocarde et aigrette, portait, sur sa tunique de drap vert-pomme, un manteau garni de fourrures. Le cheval était un fier normand de belle encolure, aux jarrets solides.

Un homme, qui paraissait avoir soixante-cinq ou soixante-dix ans, descendit du coupé et sonna à la petite porte de la villa. Ce vieillard était

de petite taille, obèse; il semblait marcher difficilement, quoique s'appuyant sur un jonc à pomme d'or. Ses cheveux blancs tombaient, bouclés, sur le col de velours de son pardessus de gros drap marron, qui descendait, serré sur le ventre rond, jusqu'au bas des mollets; ses longs et épais favoris, également d'une blancheur de neige, encadraient son visage calme, austère, de sexagénaire. Son chapeau était de forme déjà ancienne : un cône tronqué, à larges bords. Il était parfaitement ganté et portait une cravate blanche, montrant, sous le menton, son nœud irréprochable. M. le baron de Simaise est-il visible? demanda-t-il au domestique qui vint lui ouvrir.

— M. le baron de Simaise est ici , et je pense qu'il pourra recevoir monsieur.

— Vous lui remettrez ma carte, que voilà.

Le domestique prit le carré de bristol, sur lequel il jeta les yeux et lut :

DOCTEUR CHARRONNEAU

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