MÉDECIN ALIÉNISTE
11 précéda 'le visiteur dans la maison, remit la carte à Jenny, lui disant de la porter à M. le baron, et, revenant à la porte, il attendit le docteur pour l'introduire dans le salon.
Le baron parut presque aussitôt, étonné, inquiet.
La porte du salon étant restée ouverte, on pouvait voir l'Anglaise et le valet de pied dans l'antichambre, tendant l'oreille. Le baron allait fermer la porte.
— Ne vous donnez point cette peine, monsieur le baron, dit le médecin, on peut entendre ce que je vais avoir l'honneur de vous dire. D'abord, veuillez ne pas vous étonner de ma présence ici, n'y ayant pas été appelé. Ma carte, qu'on vous a remise, vous a fait connaître mon nom et ma qualité. Médecin aliéniste, vieux praticien, connu dans toute l'Europe, surtout en Angleterre, j'ai à Auteuil une maison de santé.
Vous avez écrit à M. Eddison, de la maison Gollins, Eddison, Capper et C'% de Liverpool, au sujet d'une jeune femme, la nièce de M. Eddison, qui a subitement perdu la raison?
Ces paroles ouvrirent enfin les yeux du baron : il reconnut Blaireau, qui n'avait plus la même figure ni la même voix.
— C'est vrai, monsieur, répondit-il.
— Vous avez écrit deux lettres à M. Eddison?...
— Oui, deux lettres.
— M. Eddison se disposait à répondre à votre première lettre lorsque la seconde lui est parvenue. Votre première lettre, monsieur le baron, informait M. Eddison de la mort inattendue de M. le marquis, votre frère, lui faisant connaître aussi dans quelle situation cruelle se trouvait M"° Lucy Glandas, sa nièce, Tunique enfant d'une sœur qu'il a beaucoup aimée. M. Eddison, que je n'ai pas ThonneuT de connaître, est, paraît-il, un excellent homme.
D'après cette lettre, continua Blaireau, tirant, en effet, une lettre de sa poche, M. Eddison, oubliant le passé, le chagrin que lui avait causé sa nièce, était prêt à lui pardonner sa faute et à l'appeler près de lui. Malheureusement, l'affreuse maladie dont sa nièce est atteinte l'oblige à prendre une autre décision. Il ne peut plus lui ouvrir sa maison; mais il a pardonné et il désire l'avoir près de lui, néanmoins, afin de pouvoir surveiller les soins qui lui seront donnés et que réclame le triste état dans lequel elle se trouve. Il veut donc, espérant, qu'on parviendra à la guérir, la placer dans une maison de santé près de Liverpool. Cette maison est dirigée par le célèbre docteur Husson, mon confrère et mon ami.
Au reçu de votre seconde lettre, monsieur le baron, M. Eddison s'est rendu chez le docteur Husson, et ces messieurs ont décidé que Lucy Glandas serait amenée le plus vite possible en Angleterre. Du reste, monsieui' le baron, voyez ce que m'écrit à ce sujet le docteur Husson ; cette lettre est de lui, veuillez lire.
Le baron ouvrit le papier et le parcourut rapidement des yeux.
— Je n'ai aucune objection à faire, monsieur, dit-il.
— En ce cas, monsieur le baron, je pourrai remplir exactement, sans empêchement de votre part, la mission que me confie mon confrère, le docteur Husson ?
— Mon Dieu, monsieur, je n'ai, moi, aucun droit; je ne peux que me soumettre à la volonté de l'oncle de Lucy Glandas, son unique parent, je crois.
— En ce cas, monsieur le baron, je ferai ainsi que me le demande le docteur Husson.
M. de Simaise s'inclina.
— Ce soir, reprit le faux docteur, j'enverrai ici une femme de ma maison, choisie parmi celles qui savent le mieux soigner mes malades. Demain ou après demain, je reviendrai et j'emmènerai chez moi, à Auteuil, la pauvre jeune femme ; car c'est chez moi que le docteur Husson tiendra la prendre pour la conduire lui-même à sa maison de santé, près de Liverpool. Comme vous l'avez lu, monsieur le baron, le docteur ne me fixe pas le jour où il arrivera en France; il peut se faire que j'aie à garder notre
malade pendant quinze jours, trois semaines ou un mois. Inutile de vous dire qu'elle~sera, dans mon établissement, l'objet des plus grands soins. La femme que je tous enverrai dans la soirée sera spécialement attachée à sa personne pendant tout le temps qu'elle restera à Auteuil.
— Je suis persuadé, monsieur le docteur, répondit de Simaise, que Lucy Glandas sera traitée chez vous avec douceur, avec tous les égards dus à son malheur.
— Maintenant, monsieur le baron, puis-je voir la malade?
— Sans doute. Veuillez me suivre, monsieur le docteur.
Jenny et le valet de pied n'avaient pas perdu un mot de la conversaton. A peine le baron et le faux docteur étaient-ils sortis du salon que Jenny était déjà près de la cuisinière et le valet de pied près du cocher pour répéter ce qu'ails venaient d'entendre.
Lucy, assise sur Tottomane, j'>TVtit avec ses doigts, comme un enfant. L'entrée des deux hommes dans le boudoir l'arracha à son occupation. Elle se leva, regarda autour d'elle, craintivement, et, s'approchant de Blaireau, avec un air de mystère :
— Avez -vous vu Toiseau noir? lui demanda-t-elle.
— Elle vous demande si vous avez vu l'oiseau noir, dit le baron, traduisant les mots anglais. L'oiseau noir! Elle parle constamment de l'oiseau noir... J'ai eu beau chercher, je ne suis pas parvenu à comprendre.
— Ne lui dites pas que je suis ici, reprit Lucy; il me cherche, mais il ne me trouvera pas. Ah! ah! ah! il ne me trouvera pas! répéta- t-elle en chantant.
Et elle se remit à jouer avec ses doigts.
— C'est dommage, vraiment, fit Blaireau, oui, dommage... Une si ravissante créature!
— Jamais plus de bruit que cela, dit le baron; s'amusant d'un rien, comme en ce moment avec ses doigts. Folie douce, comme vous voyez.
Blaireau hocha la tête.
— La folie calme est souvent plus terrible que la folie furieuse, répondit Blaireau. Nous pouvons aller de l'avant, monsieur le baron, sang aucune crainte, elle ne retrouvera jamais la raison.
La marquise leur avait tourné le dos ; elle marchait lentement, courbée, comme si elle cherchait sur le tapis quelque chose qu'elle eût perdu. Elle ramassa une mouche engourdie par le froid, mourante, n'ayant plus que le mouvement des pattes et un frémissement des ailes. Elle plaça l'insecte dans le creux de sa main et chercha à le réchauffer, à lui rendre l'usage de ses ailes, la vie sous le souffle tiède de son haleire.
— Que fait-elle donc? demanda Blaireau à voix basse.
— Elle a trouvé sur le tapis une mouche expirante et elle cherche à la ranimer, espérant, sans doute, que dans un instant elle reprendra son vol. C'est un de ses amusements. En voilà pour une heure au moins, peut-être pour plus longtemps, jusqu'à ce qu'une autre futilité quelconque vienne captiver son attention.
— D'après ce que vous me dites et ce que je vois, monsieur le baron, elle ne sera pas difficile à garder.
Les deux misérables se retirèrent, laissant la pauvre folle continuer son œuvre de résurrection.