LE COMMENCEMENT DE LA FIN
Quelle vie ! quelle existence !"
On s'était souvent servi de cette double exclamation depuis plus de vingt ans, lorsqu^on parlait de M. le baron de Simaise. C'était, chez les honnêtes gens, une expression de blâme, quelquefois même de dégoût ; chez les viveurs, de l'admiration, une manière de dire qu'ils enviaient le luxe et les succès mondains du merveilleux baron ; car si M. de Simaise était pour les premiers un fou, un extravagant, un vil débauché qu'on devait fuir comme la peste, les autres voyaient toujours en lui l'homme à la mode, le modèle de la suprême élégance.
A Paris, c'est ainsi : ce que blâment les uns, les autres l'approuvent ; d'ailleurs, on ne voit guère que ce qui est apparent ; rarement on se donne la peine de fouiller au fond des choses.
Le baron de Simaise avait mené une vie infernale, féconde en folies de toutes sortes, lesquelles dépassaient de beaucoup tout ce qu'on avait raconté jusqu'alors de maints viveurs émérites.
Il jouait avec les millions comme un nabab. C'était à croire qu'il puisait l'or comme de l'eau dans un puits, dans un coffre inépuisable ou dans une mine de Californie.
Certes, il avait vécu et il pouvait dire encore :
— Je vis !
C'était un tempérament, cet homme !
Tous les hommes naissent pour le travail ; il était né, lui, pour le plaisir. Les plaisirs! il les connaissait tous; il en avait usé, abusé...
552 LE PUOTECTEUR.
Il s'était saturé de toutes les jouissances, de toutes les ivresses, se traînant, se rouknt dans toutes les fanges, sans en aAoir à satiété, sans être parvenu à assouvir sa*soif de débauches ; il semblait, au contraire, que le feu de ses terribles passions fût devenu plus ardent.
De tels excès tuent presque toujours ceux qui s'y livrent ; lui, ne prenait aucun repos et restait fort; la fatigue n'avait pas prise sur lui.
A peine était-il vieilli ; pas un cheveu blanc, pas une ride ; toujours frais, le corps souple, Toeil brillant, le jarret solide.
Des plaisirs du jour il passait aux orgies de la nuit sans crier : merci ! Indomptable comme ses passions, il se reposait d'une jouissance par une autre.
Mais tout a une fin ; on arrive au bout de tout.
Les plaisirs coûtent cher, très cher. Le baron avait gaspillé une grande fortune volée et l'avenir commençait à lui apparaître sous de sombres couleurs. Il était en train de croquer son dernier million, et, de la façon dont il y allait, il n'y en avait pas pour longtemps.
Déjà six ou sept millions engloutis! Il sufiisait d'un coup de vent pour emporter le reste.
Le nuage noir était à Thorizon, Forage allait venir, le coup de vent s'annonçait.
Le baron avait déjà contracté des emprunts à de dures conditions. Son hôtel des Champs-Elysées, son château de Ville-d'Avray et une grande et riche ferme qu'il avait achetée en Normandie étaient hypothéqués.
Quand ses créanciers le rencontraient, ils lui décochaient des regards inquiétants.
Il n'en était pas encore aux expédients ; mais cela arriverait, c'était fatal.
Quoi ! lui, le brillant baron de Simaise, descendre après être monté si haut! Il ne pouvait penser à sa dégringolade sans grincer des dents et rugir de rage. Inutile révolte contre l'ordre des choses. On n'arrête pas un torrent.
Le baron ne pouvait échapper à la ruine. Il avait creusé lui-même, de ses mains, le gouffre ouvert sous ses pieds.
Maintenant, forcé de calculer, il commença par modérer ses dépenses; il réduisit à quatre le nombre de ses domestiques et ne garda que trois chevaux dans son écurie. La peur lui faisait faire des économies. Malheureusement pour lui, ce qu'il ne dépensait pas d'un côté s'en allait d'u'j autre.
Georgette, surnommée Pomme-d'Api, sa maîtresse, une belle fille,
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Il passa la tête haute devant les domestiques (page 558).
rieuse et folle, fraîche et rose comme la pomme dont on lui avait donné le nom, que tous ses amis lui enviaient et auraient voulu lui prendre Georgette était exigeante, avait des caprices, et il ne savait rien lui
refuser.
Un jour, Georgette vendait ses chevaux qui ne lui plaisaient plus gardait 1 argent, et les faisait remplacer par le baron; puis c'était le tou^ du huit-ressorts, d'une parure de diamants, d'une toilette de mille
Liv. 70. E. RicHEBouRG. - Jean Louï. - Éd. J. Rourr si C". Llv. 7a
éciis. Chaque jour, enfin, Georgette avait une nouvelle fantaisie mineuse.
La fine mouche flairait la prochaine déconfiture du baron, et elle s'empressait de recueillir le plus qu'elle pouvait des épaves de sa fortune. Il se ruinait, elle s'enrichissait.
Quand le baron, la trouvant trop exigeante, se montrait récalcitrant :
— Mon bon, lui disait-elle, si tu ne me donnes pas ce que je te demande, un autre sera enchanté de me l'offrir. Je t'aime, je ne tiens pas à te quitter; mais, tu sais, il faut ce qu'il faut.
Et le baron s'exécutait.
Il s'était affolé de cette fille, une passion de seconde jeunesse, et Pomme-d'Api avait fait de lui son esclave.
Au nombre de ses amis de plaisir, il y avait un Brésilien avec lequel il s'était lié intimement.
Après avoir promené son désœuvrement et son ennui dans presque toutes les capitales de TEurope, Pedro Gastora, — ainsi se nommait le Brésilien, — était enfin arrivé à Paris pour jouer son rôle sur la grande scène parisienne.
Archimillionnaire, assez bien de figure, et n'ayant guère plus de trente ans, Pedro devait se faire aisément remarquer.
Le baron et lui se rencontrèrent la première fois dans un de ces salons du demi-monde oii l'on attire les fils de famille et surtout les riches étrangers.
C'est là, dans ce monde de nuances diverses, qu'on découvre à l'œil nu les satellites qui gravitent autour de tout astre nouveau.
Un courant sympathique s'établit aussitôt entre ces deux hommes de nature et de caractères différents. Pourquoi? Ils n'auraient certainement pas su le dire. Ils se firent des avances réciproques auxquelles ils répondirent avec empressement.
Le baron fit de Caslora son élève; celui-ci prit son maître pour modèle, réclama ses conseils, en profita le mieux qu'il put ; bref, il se laissa diriger, piloter par de Simaise, qui le lança comme un ouragan dans le vaste domaine de la vie aventureuse.
Pedro Castora était un homme froid, dont le calme contrastait avec l'agitation permanente du baron ; il se livrait au plaisir sans emportement; caractère bizarre, fantasque, renfermant sa pensée, impénétrable, ne donnant de sa personne que ce qu'il voulait, ceux qui le connaissaient disaient de lui :
— C'est un original I
JEAN LOUP. îSns
Mais un agréable original, ne comptant jamais avec ses amis, généreux et grand comme un hidalgo de race. Pedro s'amusait pour employer son temps, faire quelque chose, ne pas trop s'ennuyer et dépenser son argent ; mais froidement, sans chaleur, sans passion.
Il jouait, non point parce que le jeu l'enfiévrait : gagner ou perdre lui était égal ; il jouait pour ne pas bâiller en regardant les joueurs. Il buvait pour boire avec les autres et riait quand on riait autour de lui afin de ne point paraître un compagnon maussade.
Il avait une maîtrese, parce que le baron lui avait dit qu'à Paris un homme riche doit avoir une maîtresse.
Bien que Charlotte, fauvette envolée depuis peu d'un atelier de couture, fût jolie et eût la fraîcheur de ses vingt printemps, il ne l'aimait point et la voyait le moins possible.
Sans doute, il avait ses idées sur les femmes. Toutefois, la nouvelle Danaé n'avait pas à se plaindre de son Jupiter ; elle resplendissait sous une pluie d'or.
Sortie d'un grenier, elle avait son petit hôtel^ domestiques, chevaux, voitures, et des toilettes et des bijoux pouvant rivaliser avec ceux d'une princesse.
Il semblait que plus Pedro dépensait, plus il était content ; il était si puissamment riche que, vraiment, il ne savait que faire de son argent. II n'avait pas devant lui la crainte de se ruiner.
— Quel est donc le chiffre de votre fortune? lui demanda un jour de Simaise.
— Mais je ne sais pas, répondit-il avec le ton de l'indifférence, vingt, vingt-cinq, trente milhons, peut-être davantage.
Le baron resta stupéfié au milieu d'un éblouissement fantastique. Aussi quand, un peu plus tard, la gêne vint sérieusement le talonner, n'hésita-t-il point à avoir recours à son richissime ami.
— Pedro, j'aurais besoin de cent mille francs ; ne pourriez-vous pas me prêter cette somme?
— Avec plaisir.
Quel charmant prêteur !
Ne valait-il pas mieux s'adresser à lui qu'à des usuriers ? II se contentait d'un simple reçu, tandis que les autres auraient exigé des garanties..., des garanties que le baron ne pouvait plus offrir, puisque son hôtel, son château, sa ferme normande ne lui appartenaient déjà plus.
Ce fut Pedro Gastora qui acheta les chevaux du baron et recueillit ses domestiques congédiés un jour Tun, un jour l'autre.
Quelque temps après, Pedro dit à de Simaise :
-^ Pour que ma maison soit montée comme je le désire, il me faudrait encore deux domestiques bien dressés, comme le sont les vôtres, mon cher baron : si j'osais...
— Eh bien !
— Je vous demanderais votre valet de chambre et votre cocher. Justement, trois jours auparavant, un domestique cherchant une
place s'était présenté chez le baron, muni d'excellents certificats, le recommandant en même temps comme valet de chambre et comme
cocher.
En prenant cet homme, pouvant remplir un double service, le baron . économisait encore les gages et la nourriture d'un domestique.
— Mon cher Pedro, répondit-il au Brésilien, je n'ai rien à vous refuser ; prenez mon valet de chambre et mon cocher.
Ainsi fut fait.
Et le lendemain, sous le nom de Frédéric, le valet de chambre-cocher entrait en fonctions, enchanté d'avoir enfin .trouvé une bonne place chez M. le baron de Simaise.
Le baron retardait autant qu'il le pouvait la grande débâcle ; mais il voyait s'approcher avec terreur le jour oii il serait aux abois. Ses créanciers montreraient les dents et les huissiers porteurs de papiers timbrés feraient leur .apparition.
Grâce à la caisse de Pedro, généreusement et largement ouverte, il pouvait encore jeter un peu de poudre aux yeux et remplir ses engagements envers les usuriers; mais ce n'était [qu'un temps d'arrêt au bord du fossé avant la culbute.
Pedro était bon enfant, sans doute, mais à la fin il se lasserait. Et puis, il pouvait quitter Paris ; déjà il avait manifesté l'intention d'aller passer une année à Madrid.
De Simaise ne savait pas au juste ce qu'il devait à Gastora ; mais les différentes sommes empruntées dépassaient certainement, au total, le chiffre de quatre cent mille francs.
Pour Pedro, c'était peu ; pour le baron, c'était énorme.
— Et pourtant, se dit un matin de Simaise en se levant, il faut qu'il me prête encore aujourd'hui cent mille francs.
Il avait à payer le lendemain soixante mille francs à ses créanciers.
Il s'habilla et courut chez Pedro.
Le Brésilien était absent.
— Où est-il allé? demanda-t-il.
— Faire un voyage...
— Un voyage? Mais où?
— Il ne Fa pas dit.
— Quand reviendra-t-il?
— Dans une quinzaine de jours.
Le baron se retira fort désappointé, grognant, mordant ses lèvres.
— Parti pour quinze jours ! se disait-il en arpentant fiévreusement le trottoir, parti sans être venu me voir, sans me prévenir ; c'est abominable, monstrueux !
Et cet argent qu'il me faut, où le trouver?
Pedro sera de retour dans quinze jours; mais je connais les bêtes féroces à qui j'ai affaire ; les coquins ne voudront pas attendre. Gomment faire ?
Il pressait dans ses mains son front brûlant, couvert de sueur.
— Comment faire? comment faire ? répéta-t-il.
Soudain, Téclosion d'une idée se fit dans son cerveau en feu. Il revint rapidement sur ses pas et rentra chez Pedro Gastora.
— J'ai deux ou trois lettres à expédier, dit-il au valet de chambre dont il avait été le maître ; je vais les écrire dans le cabinet de Gastora.
— G'est bien, monsieur le baron.
Toutes les portes s'ouvrirent devant lui.
Dès qu'il fut seul dans le cabinet, il marcha vers le coffre-fort, le regard sillonné de sombres éclairs, secoué par une sorte de tremblement nerveux.
— Il y a là deux ou trois millions, murmura-t-il ; Pedro m'aurait certainement prêté les cent mille francs dont j'ai besoin ; je pourrais donc les prendre et les remplacer par un reçu.
Oui ; mais le coffre est fermé, bien fermé, et la porte et les serrures sont solides ; sans les clefs, impossible de l'ouvrir.
Les tiroirs du bureau n'étaient pas fermés comme la porte du coffrefort. Il put les ouvrir tous, cherchant, furetant partout.
Rien.
Naturellement, Pedro Gastora ne laissait pas traîner les clefs de sa caisse.
Le baron allait pousser le dernier tiroir avec fureur, lorsque ses yeux tombèrent sur un carnet de chèques du Gomptoir d'escompte. Il le saisit avidement, l'ouvrit et le tint un instant serré entre ses doigts fiévreux.
Un combat se livrait en lui.
L'esprit du mai triompha.