‹ Jean LoupChapitre 59 sur 153 · iS LE i^ilUlECTEUil · texte numérisé non relu

iS LE i^ilUlECTEUil

— Eh bien, pourquoi pas ? murmura-t-il sourdement. Il s'assit devant la table du bureau.

Le premier chèque à détacher était daté de Tavant-veille. De plus, après les mots imprimés : « payez à, » Pedro avait encore écrit de sa main : « mon ordre. » Il restait à écrire le chiffre de la somme et à signer.

Sans doute, avant de partir, Pedro Gastora avait eu l'intention de toucher une somme quelconque au Comptoir.

Le baron avait dans sa poche une lettre du Brésilien ; il l'ouvrit devant lui et pendant un quart d'heure il s'exerça, sur une feuille de papier blanc, à imiter l'écriture et principalement la signature : Pedro Gastora.

Satisfait de son travail de patience, il trempa une dernière fois la plume dans l'encre, et hardiment, d'une main sûre, sans trembler, il écrivit en toutes lettres : « cent mille francs, » et signa : « Pedro Gastora. »

Gela fait, le faussaire remit le carnet à sa place, dans le tiroir, glissa le chèque dans son portefeuille, fourra dans sa poche la feuille couverte de signatures plus ou moins grossièrement imitées, et sortit du cabinet.

Il passa, la tête haute, devant les domestiques ; mais ceux-ci remarquèrent qu'il était très pâle.

Le lendemain de son retour à Paris, Pedro, ayant besoin de quarante mille francs, pensa à les demander au Gomptoir d'escompte. Il prit son carnet pour remplir le chèque à présenter.

— Tiens ! fît-il avec surprise.

Le chèque ne portait pas la date qu'il se souvenait avoir mise ; de plus, il n'y avait rien d'écrit sur le talon précédent, ce qui était contraire à ses habitudes d'ordre.

— Par exemple, voilà qui est singulier !

Il prit un calepin, sur lequel il inscrivait toutes les sommes qu'il retirait des maisons de banque oii il avait de l'argent déposé^ et put constater facilement qu'un chèque, qu'il n'avait pas employé, manquait à son carnet du Gomptoir d'escompte.

Qu'était-il devenu?

Un autre, à la place de Pedro Gastora, se serait dit aussitôt : « Il y a un voleur dans ma maison. » Lui point. Il réfléchit un instant et sonna son valet de chambre.

— Quels sont ceux de mes amis qui sont venus pour me voir en mou absence? demanda-t-il.

— D'abord, M. le baron de Simaise, dès le lendemain de votre départ.

— Mon meilleur ami ! Il me devait une visite.

— Il a été très contrarié de ne pas trouver monsieur.

— J'avais oublié de le prévenir que j'allais m'absenter pour quelques jours.

Le domestique nomma encore plusieurs personnes.

— Et tous s'en sont allés contrariés comme mon ami de Simaise ?

— Oui, monsieur.

— Ce n'est pas, je suppose, dans Tantichambre qu'on a reçu ces messieurs, mais dans le salon?

— Parfaitement, monsieur, ainsi que vous l'avez toujours ordonné.

— Leur avez-vous offert un rafraîchissement, de mes excellents cigares du Brésil ?

— Je ne me suis point permis de faire cela.

— Vous savez, monsieur Lucas, qiie mes amis doivent toujours trouver chez moi une cordiale et large hospitalité. Ainsi, aucun de mes bons amis, que vous venez de nommer, n'est entré dans mon cabinet pour fumer un cigare ou se reposer un mstant.

— M. le baron seul est entré dans votre cabinet pour écrire deux ou trois lettres pressées.

— Ah! fit Pedro.

Et il sourit.

— Mon ami de Simaise, reprit-il, a chez moi toute liberté ; j'aurais été contrarié si vous ne lui aviez pas permis d'écrire ses lettres pressées dans mon cabinet. Vous pouvez vous retirer, monsieur Lucas, je vous remercie.

Resté seul, Pedro Gastora eut un nouveau sourire.

— Je m'en doutais, dit-il sans la moindre émotion. Puis, hochant la tête, il ajouta :

— Le baron de Simaise finira mal.

li prépara le chèque de quarante mille francs et le mit dans son portefeuille.

Dans Taprès-midi, il se rendit au Comptoir et remit son chèque à un garçon de bureau, qui le passa à un employé.

Un instant après, un guichet s'ouvrit, et Pedro s'entendit appeler par son nom.

Il s'approcha.

— Vous êtes M. Pedro Gastora? lui demanda-t-on.

— Oui, monsieur.

rm LE PROTECTEUR.

— Nous ne pouvons pas vous donner la somme que vous nous demandez.

— Ah ! et pourquoi ?

— Parce que vous n'avez plus que vingt mille francs au crédit de votre compte.

— Àh! vraiment, je... je ne savais pas, balbutia le jeune homme, jouant la surprise.

— Voici votre chèque, monsieur ; veuillez nous en présenter un autre de vingt mille francs.

— Pas aujourd'hui ; je viendrai dans quelques jours, non pour toucher, mais pour faire un nouveau versement.

Pardon, monsieur, continua-t-il, ne laissant pas à l'employé le temps de refermer le guichet, je voudrais vous demander un renseignement.

— A vos ordres, monsieur.

— Le dernier chèque qui vous a été présenté est bien de cent mille francs, n'est-ce pas ?

— Je ne sais pas, je vais voir.

L'employé s'éloigna et revint au bout d'un instant.

— Oui, monsieur, dit-il, c'est bien cent mille francs que vous avez retirés le 25 mai dernier.

Pedro sourit gracieusement à l'employé.

— Encore un mot, monsieur, dit-il ; les chèques qui vous sont présentés sont-ils conservés ?

— Certainement, monsieur, et soigneusement.

— Merci.

Le guichet se ferma.

— Décidément, se dit Pedro, en remontant dans sa voiture, ce cher baron est un peu trop sans gène avec moi. Il me faudra maintenant, avec lui, tenir mes mains sur mes poches.

Et son pâle et froid sourire reparut sur ses lèvres.

— Champs-Elysées, chez M. le baron de Simaise ! dit-il au cocher.

Oh! la délicieuse et suave figure! » dit Pedro, ne se lassant pas de contempler et d'admirer l'image (page 566).

LlY. 71. — JEAN LOUP

Liv. 71

PEDRO GASTOBA

Le baron était chez lui.

En voyant paraître le Brésilien, il pâlit.

Mais Pedro^ toujours le même, Taborda le sourire sur les lèvres, lui tendant sa main largement ouverte.

— Il ne sait rien, pensa le baron, serrant avec effusion la main de Pedro; il ne s'apercevra pas de la disparition du chèque; il est si riche !

Et, complètement rassuré, il fit fête à son cher Gastora.

— Quand êtes-vous revenu, Pedro ?

— Hier soir. Vous avez ma première visite.

— C'est tout à fait gentil.

— Je me suis empressé de vous rendre celle que vous m'avez faite en mon absence.

Le baron ne put s'empêcher de tressaillir. Il jeta sur Pedro un rapide regard; mais rien dans la physionomie et Fattitude du jeune homme n'indiquait une intention cachée.

— Mon cher, répliqua-t-il, j'étais ce jour-là furieux contre vous.

— Bah ! pourquoi cela ?

— Parce que vous êtes parti sans me prévenir. Ah ! çà, voyons, quelle mouche vous a piqué ?

— Une idée qui m'est venue.

— Soit. Mais on ne s'envole pas ainsi à propos de rien. Où êtes-vous allé?

— Curieux ! J'ai voulu faire une promenade à travers la France.

— Pour voir quoi ?

— Des champs verts, des prairies couvertes de fleurs, des villes tranquilles, des villages dans les arbres, des montagnes, des vallées, des rivières.

— Une fantaisie !

LlV. 7i. — Jkan Loup. — Ed. J. Rouff kt G'*. LiV. 71.

— Mon Dieu, oui. J'étais fatigué du bruit de Paris ; j'ai voulu jouir pendant quelques jours du calme des champs.

— Et c'est tout ce que vous avez vu ?

— J'ai trouvé que c'était suffisaBî. et je suis revenu.

— Vous êtes étonnant !

' — Je sais, je sais... je suis un original. Que voulez- vous, baron? chacun a ses goûts, ses petites fantaisies ; je m'offre, parfois, des débauches qui me plaisent.

— Parbleu, mon cher Pedro, c'est votre droit ; mais vous ne m'avez pas dit la cause réelle de votre escapade.

Le Brésilien se mit à rire.

— Si je ne craignais pas..., fit-il.

— - Quoi?

— Que vous vous moquiez de moi.

— Jamais!

— Non, vous me trouveriez ridicule.

— Vous, mon ami, mon meilleur ami! Comme vous me jugez mal, mon cher Pedro !

— Eh bien, qu'importe? Je vais vous dire...

— Je vous écoute, Pedro.

— J'ai entendu parler d'une belle jeune fille.

— Nous y voilà; j'en étais sûr. Et cette belle jeune fille demeure en province.

— Et vous êtes allé la voir.

— J'ai fait le voyage, baron ; mais une déception m'attendait : je ne l'ai t)as vue.

— Pourquoi cela?

— Absente, partie; elle voyage. Où? On ne me l'a pas dit. Mais, pendant quelques jours, j'ai eu le bonheur de respirer le même air embaumé qu'elle a respiré. Je me suis promené le long des sentiers qu'elle a souvent parcourus, oii tout me parlait d'elle : le frémissement des feuilles, les fleurs épanouies, le gazouillement du ruisseau, le papillon aux ailes diaprées, l'oiseau du buisson, le merle chantant sous la futaie.

Il me semblait la voir passer à travers les arbres, gracieuse, souriante, légère comme une sylphide, laissant accrochée à une branche verte son écharpe blanche.

Que vous dirai-je encore, baron? Ce que m'ont dit de la jeune fille ceux qui la connaissent, ceux qui, plus heureux que moi, l'ont vue, lui ont parlé, a mis le comble à mon enthousiasme.

— Pedro, vous êtes amoureux.

— Moi ? pas le moins du monde. Gomment voulez- vous que je sois amoureux d'une jeune fille que je n'ai jamais vue, dont j'ai seulement entendu parler ?

— Pourtant, cet enthousiasme...

— Une fantaisie, baron, une fantaisie. Vous connaissez mon humeur fantasque : une chose me frappe, vite je m'envole et me perds dans un rêve ; au réveil, tout est oublié. Je m'embrase tout d'un coup ; mais, heureusement, la combustion s'arrête, le feu s'est éteint.

Je suis parti il y a dix jours et me voilà revenu ; c'est fini, je ne pense déjà plus à cette jeune fille.

— Gomment se nomme-t-elle ?

— Sur ce point, batron, je veux garder le silence. De Simaise secoua la tête en souriant.

— Avouez, Pedro, que vous avez l'intention de vous marier.

— J'avoue volontiers que je me marierais si je trouvais la femme que je rêve et que je cherche depuis longtemps sans la trouver.

— A la bonne heure, ceci explique pourquoi, entendant parler d'une jeune fille, vous n'hésitez pas à faire cent ou deux cents lieues pour la voir : vous cherchez !

— Je cherche, baron.

— Mais vous avez beau dire que déjà vous ne pensez plus à cette jeune fille de province, elle vous tient au cœur, mon cher Pedro.

— Pas plus qu'une autre, je vous jure !

— Gertes, répliqua le baron, je parie qu'avant peu vous ferez une seconde tentative pour la voir.

— Je ne parie pas, vous perdriez. Je ne suis pas de ceux qui s'acharnent contre les obstacles ; je m'en éloigne au lieu de les briser. Lorsque je désire une chose, il me la faut tout de suite ou je n'en veux plus. Un rêve terminé, j'en reprends un autre. Demain, si ce n'est pas aujourd'hui, une idée plus ou moins biscornue me passera par la tête et j'enfourcherai un nouveau dada. Je suis ainsi : capricieux, extravagant, fou!

Le baron se mit à rire.

— Voulez- vous un cigare? Ait le jeune homme.

— Volontiers.

— Voilà du feu.

— Merci.

Pedro se leva, fit le tour de la chambre, puis s'arrêta devant la cheminée, où il resta immobile, comme en extase.

Kfift LE PROTECTEUR.

— Que regardez -vous donc si attentivement ? lui demanda le baron.

— Ce portrait.

Ille prit.

C'était une photographie de grandeur ordinaire, dans un petit cadre d'argent doré ; elle représentait une charmante enfant de dix-sept à dixhuit ans, assise, la tête penchée sur Tépaule, et regardant, rêveuse, une rose qu^'elle tenait à la main.

— Oh ! la; délicieuse et suave figure ! dit Pedro, ne se lassant point de contempler et d'admirer l'image. Quelle grâce ! Quelk candeur ! Bouche exquise! Enivrant doit être son sourire. Son regard... oh! son regard! Il est adorable, doux comme une caresse du ciel!... Il doit avoir toujours cette expression rêveuse qui fait si bien comprendre ce que la belle enfant dit à la rose dans un langage muet et mystérieux...

— En vérité, Pedro, dit M. de Simaise, qui paraissait éprouver une certaine fatigue, vous êtes un grand enfant.

— N'est pas jeune qui veut, à mon âge, baron. Est-ce que vous êtes mécontent de me voir admirer le portrait de cette délicieuse créature ?

— Pas du tout, mon cher Pedro.

— Cheveux superbes! Elle est blonde, on le voit, blonde comme l'épi au jour de la moisson; il me semble que je vois ses beaux yeux grands ouverts, deux saphirs autrement précieux que les pierres bleues d'Orient... Ensemble parfait. C'est une incomparable merveille, un des plus rares et des plus riches chefs-d'œuvre de la nature.

Le baron, impatienté, eut un léger haussement d'épaules.

— Comme il faut peu de chose pour vous amuser, Pedro ! dit-il.

— Oh ! peu de chose ; je ne suis point de votre avis, baron.

— Allons, laissez cette photographie et venez vous asseoir.

— Je ne me lasse point d'admirer cette ravissante jeune fille.

— Vingt fois déjà vous avez vu ce portrait sans y faire la moindre attention.

— Erreur, baron; aujourd'hui, pour la première fois, cette délicieuse figure a frappé mes yeux.

— Cette photographie a toujours été là, à la même place.

— Est-ce possible? En ce cas, baron, il faut croire que j'étais

aveugle.

De Simaise essaya un rire forcé.

— Baron, pourquoi riez-vous ? demanda le Brésilien, prenant son air le plus sérieux.

— Parce que je tous trouve de plus en plus fantasque.

— C'est ma nature. La bizarrerie est mon élément, je m'y plonge, j'y nage... Que vous disais-je, baron? Je vous disais que, aussitôt un rêve terminé, j^en reprenais un autre. C'est fait. Le rêve 'd'hier est achevé ; celui d'aujourd'hui commence. Me voici à cheval sur mon nouveau dada.

— Vous êtes fou!

— Je le sais bien ; mais qu'inigorte, puisque c'est ainsi, avec mes idées extravagantes^ que je trouve le moyen d'embellir ma vie, c'est-àdue d'éloigner l'ennui de mon existence.

Quand je suis au milieu de vos amis, tous joyeux compagnons, est-ce que vous croyez que je m'amuse? Non, non. J'approche mes lèvres de toutes les coupes qu'on me présente sans avoir soif; je ris sans en avoir envie; ces femmes, que vous trouvez charmantes, sont jolies, sans doute; mais je reste près d'elles à l'état ^e glaçon.

Trop de piment amène le dégoût.

Allez, l'ivresse qu'on demande au Champagne, aux liqueurs capiteuses, à des regards voluptueux, à des caresses qui brûlent comme un fer rouge, ne vaut pas l'ivresse qu'on trouve dans un rêve, en cherchant l'idéal.

Oh! l'idéal! Où est-il? Dans le rêve.

Et voilà pourquoi je rêve, baron, pourquoi je rêve toujours. Le rêve m'emporte sur ses ailes et je vais, je vais... doucement bercé, à travers des mondes inconnus, ne m'arrêtant en route que pour recueillir a^ielques-uns de mes plus chers souvenirs, cherchant toujours, hélas! ce que je ne trouve jamais, jusqu'à ce que, lui ayant fatigué les ailes, le rêve me laisse retomber dans la réalité.

— j'ignorais que vous fussiez poète, Pedro.

— Que voulez-vous, baron, j'ai -tous les défauts. Puis, changeant de ton subitement :

— Baron, reprit-il, cette jeune fille?

— Eh bien ?

— Vous m'avez dit souvent que vous n'aviez rien à me refuser, que, quoi que je puisse vous demander, vous me le donneriez?

— C'est vrai.

— Baron, donnez-moi cette femme.

— Une photographie plus ou moins bien réussie ?

— Non, non, ce n'est pas ce portrait que je vous demande, c'est la personne dont il reproduit les traits adorables.

De Simaise sursauta et devint pâle.

r»88 LE PROTECTEUR.

Le Brésilien Tenveloppa d'un regard enflammé.

— C'est une de vos maîtresses, n'est-ce pas ? fit-il.

— Oh ! Pedro, Pedro !

— Gédez-la-moi.

— Mais cette enfant n'est pas une maîtresse 1 exclama de Simaiso éperdu.

— Qu'est-elle donc?

— C'est ma fille !

— Votre fille? Ahi...

Le jeune homme resta un instant songeur, remit silencieusement le portrait-carte où il l'avait pris et vint s^'asseoir dans un fauteuil en face du baron.

— Ainsi, dit-il, vous avez une fille?

— Oui.

— Je déplore mon erreur ; mais c'e^t votre faute : pourquoi ne m*ave-^ vous pas dit que vous aviez une fille ?

— On ne dit pas tout, même à ses amis.

— Quel âge a-t-elle ?

— Vingt ans.

— Elle se nomme?

— Henriette.

— Un joli nom. Oii est-elle?

— Loin. Elle demeure avec sa mèro.

— Vous la voyez souvent?

— Jamais !

— Est-ce possible ?

— Je ne l'ai pas vue depuis dix-huit ans que la baronne et moi nous sommes séparés.

— Quelle a été la cause de la séparation ?

— Incompatibilité d'humeur.

— Il faudra vous rapprocher.

— J'y ai déjà pensé, j'y pense souvent ; mais c'est difficile.

— Il le faudra.

— Oui, il le faudra, bégaya le baron.

— La baronne est riche ?

— Très riche ; mais elle garde sa fortune pour ses enfants.

— Elle a raison, c'est une bonne mère. Oii est votre fils ?

— En Afrique, soldat.

ïl s'est engagé peu de temps après la guerre, — un coup de tête ; — il a bien fait, ie crois. A Paris, il ne serait arrivé à rien. Le métier de^

^V^'^^eT K\^"

Je suis lié par Tordre de mon aïeul (page 576).

armes lui plaît; il fera son chemin. Il est aujourd'hui sous-lieutenaut de

Pedro Gastora se leva.

~ Vous me quittez ?

— Oui.

— Aurai-je le plaisir de vous voir ce soir?

— Non.

LlV.72. E. RiCHEBouRG. - Jean Loup. - Éd. J. Koufp bt D». Liv. 72.

— Vous allez rêver?... dit le baron en riant.

— Je ne sais pas.

— Alors, à bientôt !

— Oui, à bientôt !

Pedro s'en alla.

Le baron s'approcha de la cheminée et regarda le portrait de sa

fiUe.

— Oui, murmura- t-il, elle est jolie et doit être une bonne fille. Il revint près du canapé sur lequel il s'affaissa.

Il était devenu soucieux, sombre.

— J'en suis là, grommela-t-il entre ses dento, aux expédients. Je me suis amusé, j'ai joui de la vie, on m'a vu passer éblouissant comme un météore.

Après, plus rien. La nuit ! c'est fini !

Je me suis conduit comme un sot.

Ah ! les passions !

J'étais fort, j'aurais dû les dompter. Non, elles sont toujours en moi plus vivantes, plus terribles î...

A quelle branche m' accrocher ? Elles sont toutes pourries. Je suis au bord du gouffre béant.

La baronne seule pourrait me sauver; elle n'aurait pour cela qu'à me tendre la main; elle ne le fera pas. Pourtant, je serais prêt à faire amende honorable^ je renoncerais à tout; oui, pour échapper à cet enfer, qui me brûle jusqu'au fond des entrailles, je changerais ma vie...

Mais le passé est là, là ; rien n'a pu l'effacer.

Inflexible, la baronne ne pardonnera jamais.

Pour qu'elle vienne à mon secours, il faudrait lui rendre les morts, il faudrait...

Spectres effrayants, toujours menaçants, je me tords devant eux dans la rage de mon impuissance.

Un rapprochement! Est-il encore possible^ Je le tenterai; il le faut... Mais sa fille, qu'elle adore, sa fille est aussi la mienne 1 Je sais quels sont mes droits ! Si elle me repousse, si elle ne veut rien entendre, eh bien, je lui prendrai sa fille ! Alors, nous verrons ; c'est elle qui sera à mes pieds.

Qu'ai-je à craindre après tout? Rien. Elle seule sait, et elle est condamnée à garder le silence.

A ce moment, après s'être annoncé par deux petits coups frappés à la porte, Frédéric, le valet de chambre, entra dans le cabinet de son maître...

— Qu'y a-t-il? demanda le baron, ne cherchant pas à cacher sa mauvaise humeur.

— Un monsieur qui demande à voir monsieur le baron.

— Qui est-ce?

— Voici sa carte.

— Donnez.

Le baron lut le nom.

Oh ! fit-il en se dressant comme poussé par un ressort.

— Dois-je faire entrer?

— Oui, oui, je suis prêt à recevoir M. Van Ossen.

VINGT MILLIONSllI

Un homme de quarante-cinq ans, grave, distingué, mis avec recherche, à la physionomie ouverte, au regard limpide et doux, franchit la porte du cabinet et s'inclina devant le baron, qui lui rendit courtoisement son salut.

— Ma carte, monsieur le baron, dit l'étranger, vous a appris mon nom ; mais vous ne me reconnaissez probablement pas. \

— En effet, monsieur, je cherche vainement à me rappeler vos traits.

— Nous nous sommes vus cependant, une seule fois, il est vrai, à Amsterdam; c'était, si j'ai bonne mémoire, en 1849.

Ah ! on change avec les années; malgré cela, monsieur le baron, je vous reconnais parfaitement. Gela se comprend : vous êtes resté jeune, tandis que moi -j'ai vieilli. Le souci des affaires, les responsabilités... Un homme s'use à certains frottements.

D'ailleurs, monsieur le baron, il n'est pas étonnant que vous ne me reconnaissiez point.

Lorsque j'ai eu l'avantage de vous voir à Amsterdam, je n'étais qu'un simple commis de la maison Van Ossen et fils. Mon père lui-même était

sous les ocdres de son père, mon aïeul vénéré, que vous avez connu.

Le vieux Van Ossen est mort il y a quinze ans ; mon très honoré père a été enlevé à sa famille trois ans après. Je suis ainsi devenu, à mon tour, le chef d'une importante maison de banque. Fardeau lourd à porter, monsieur le baron, tâche rude et souvent difficile à remplir.

Mais je vous parle en ce moment de choses qui ne vous intéressent guère.

— Ne le croyez point, monsieur ; il est toujours agréable d'entendre parler des personnes que l'on a connues.

— D'ailleurs, monsieur le baron, avant de vous faire connaître l'objet de ma visite, j'ai cru devoir vous éclairer sur ma position actuelle.

Le baron s'inclina

— Ne restez pas debout, je vous prie, monsieur Van Ossen, dit-il ; voici un siège, veuillez vous asseoir.

— Merci ! Voici ce qui m'amène chez vous, monsieur le baron : nous avons à notre banque un vieux compte que je désire régler : il s'agit d'une somme versée dans notre caisse, il y a de cela des années, et qui est devenue considérable par l'accumulation des bénéfices ajoutés au capital chaque année, après la balance des comptes de l'exercice.

— Ah ! fit le baron en ouvrant de grands yeux.

— Ce n'est point à des centaines de mille francs que s'élève ce capital, mais à des millions.

Le baron éprouva un saisissement qui lui coupa la respiration.

— Nous sommes habitués, dans notre maison, continua le banquier, à manier des centaines de millions : dix, quinze, vingt ou trente millions de plus, ce n'est pas bien gênant ; toutefois, monsieur le baron, le compte dont il s'agit et qui grossit toujours ne peut pas s'éterniser sur nos livres, et, je vous le répète, je désire le solder.

— Et pour cela, monsieur Van Ossen, dit le baron d'une voix étranglée par l'émotion, vous avez besoin de moi?

— Absolument besoin de vous, monsieur le baron. Les pupilles du baron se dilatèrent.

— Mon Dieu, fit négligemment le banquier, c'est probablement entre vos mains que je verserai les millions.

Cette fois, de Simaise eut l'éblouissement du vertige.

— J'avais eu l'intention, poursuivit M. Van Ossen, de vous prier de venir à Amsterdam, afin de causer et de m'entendre avec vous au sujet de cette affaire, très sérieuse, comme vous le voyez ; mais j'ai pensé qu'il était plus convenable que je vinsse moi-même vous trouver.

— Gomment, monsieur, vous avez fait exprès ce voyage ?

— • Pas précisément ; quelques autres affaires m' appelaient à Paris.

— Je me serais rendu avec empressement à votre appel.

— Je n'en doute pas, monsieur le baron.

— Enfin, monsieur Van Ossen, cette somme de...

— De plusieurs millions.

— D'où vient-elle?

— De Batavia.

Le baron fit un bond sur son siège.

— Ces millions, monsieur de Simaise, font partie de l'héritage du défunt marquis de Ghamarande, votre frère.

— En vérité, monsieur!

— Je sais que vous ignorez certaines choses ; je vais vous instruire : Après la mort de Philippe de Villiers, dont, entre parenthèses, votre

frère a été Tunique héritier, il y eut un inventaire à la suite duquel les écritures commerciales furent arrêtées et tous les comptes apurés.

Les associés de la maison devaient à votre frère une somme supérieure à trois millions.

Trois millions enlevés brusquement à une maison de commerce peuvent amener une gêne préjudiciable, en empêchant de nombreuses opérations.

Sans doute les associés auraient pu facilement se procurer cette somme ; ils préférèrent demander du temps pour s'acquitter envers l'héritier de M. de Villiers, ce à quoi acquiesça votre frère.

Quatre ans furent consentis.

Naturellement, le capital, laissé à la disposition des associés, devait rapporter des intérêts.

M. le marquis avait besoin d'être représenté à Batavia; il prit pour mandataire un employé de la maison Philippe de Villiers, en qui il avait une entière confiance, et qui se nommait Charles Ghevry.

Les quatre ans écoulés, le mandataire toucha les sommes dues à votre frère ou plutôt à ses héritiers, puisque, malheureusement, M. le marquis n'existait plus, et en fit le dépôt dans la caisse de notre banque de Batavia

Qu'est devenu depuis le mandataire de votre frère ? Je l'ignore. J'ai pris des informations à son sujet, sans pouvoir rien apprendre.

Sans doute, cet homme est mort depuis longtemps; peut-être a-t-il péri en mer, lui aussi, comme M. le marquis de Ghamarande.

Enfin, monsieur le baron, en exécution des conditions dans lesquelles le dépôt de l'argent fut fait à Batavia, nous avons, depuis Tannée 1853, admis le capital déposé à participer à toutes nos opérations financières.

De Simaise était agité comme s'il eût eu du vif argent dans les veines.

— Et a^ijourd'hui, monsieur Van Ossen, demanda-t-il d'une voix hésitante, quel est le chiffre du capital?

— Vingt millions! monsieur le baron.

— Vingt millions ! exclama de Simaise, passant du rouge au violet, étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur la tête.

— Je vous assure, monsieur le baron, que je ne tiens nullement à augmenter encore ce chiffre respectable de millions ; aussi ai-je hâte de pouvoir solder le compte Ghamarande.

— Je comprends cela, monsieur Van Ossen; mais cela vous sera facile,

. — Je l'espère !

— Le marquis de Ghamarande, vous le savez certainement, n'avait ({u'un frère, moi.

— G'est vrai.

— Je suis donc son seul et unique héritier.

Le banquier répondit par un mouvement de tête.

— Vingt millions! vingt millions! répéta de Simaise affolé; ils sont à moi, monsieur Van Ossen, à moi !

— Je le crois, monsieur le baron.

— Ah! monsieur Van Ossen^, monsieur Van Ossen! s'écria le baron, en proie à une sorte d'accès de fièvre, comment vous exprimer ce que j'éprouve, mon admiration pour vous? Non, c'est impossible... Ah! tenez, vous êtes le plus brave, le plus honnête homme qu'il y ait au monde!

Il s'était levé, avait pris les mains du banquier et les serrait dans les siennes à les briser : il l'aurait embrassé s'il l'eût osé. Il se calma un peu.

— Quand vous le voudrez, monsieur Van Ossen, reprit-il, je me rendrai à Amsterdam.

— Le plus tôt possible, monsieur le baron.

— Pden ne me retient à Paris; je puis partir demain, ce soir même.

— Avez- vous en main tous les papiers nécessaires ?

— Gertainement : les pouvoirs que mon frère m'a laissés; l'acte de mariage de ma mère, Gécile Baubant, marquise -de Ghamarande, et du baron de Simaise, mon père; l'acte de décès de la baronne de Simaise; mon acte de naissance.

— G'est tout?

De Simaise interloqué res^arda anxieusement le banquier. ^ Est-ce que ce n'est, pas suffisant? balbutia-t-il.

— Il vous faut encore, je crois, monsieur le baron, un acte de décès.

— Je comprends : l'acte de décès de mon frère... Mais il est mort, vous-même n'en doutez pas; j'attends les trente ans d'absence pour obtenir un jugement de déclaration d'absence. D'ailleurs, monsieur Van Ossen, l'acte notarié par lequel mon frère m'a investi de ses pleins pouvoirs me tient lieu de son acte de décès.

Le banquier secoua la tête.

— Ce n'est point de cet acte de décès dont je vous parie, dit-il.

— Ah!... Mais je ne vois pas...

— Votre frère, monsieur le baron, ne s'était-il pas marié à Batavia? Un coup de foudre éclatant au milieu de la chambre n'aurait pas produit un effet plus terrible que ces paroles du banquier.

De Simaise sursauta et chans:ea de couleur. Mais se remettant promptement et appelant son audace à son segours :

— Je ne crois pas, répondit-il.

— Votre frère n'avait-il pas amené en France une jeune femme? demanda encore M. Van Ossen.

— Oui, monsieur, une jeune femme, une Anglaise, sa maîtresse, répondit effrontément le misérable.

— Sa maîtresse, monsieur le baron ! En vérité, vous m'étonnez grandement.

— Pourquoi?

— Parce que vous semblez ignorer que votre frère était marié.

— Mais il ne l'était pas !

— Erreur, monsieur le baron. Ce n'est pas sa maîtresse, mais bien sa femme légitime que le marquis de Ghamarande a amenée en France.

— Maintenant^ monsieur Van Ossen, c'est vous qui m'étonnez.

— Ainsi, monsieur le baron, vous n'aviez pas eu connaissance du mamge de votre frère ?

— J'en entends parler pour la première fois, monsieur; et, malgré votre affirmation, je reste fort incrédule.

— Après tout, répliqua le banquier avec bonhomie, il peut se faire que vous n'ayez pas- su cela; il y a dans la vie des choses si extraordinaires!... Mais enfin, monsieur le baron, le fait existe; je vous en garantis l'exactitude et je pourrai, si vous le désirez, vous en fournir la preuve, en mettant sous vos yeux un extrait de l'acte de mariage qui a eu lien au consnlat de France.

Le baron sentit que le terrain lui manquait. Terrifié, il restait muet, pâle et comme pétrifié devant une nouvelle tête de Méduse.

— Le marquis de Ghamarande et Lucy Glandas, poursuivit M. Van Ossen, se sont mariés sous le régime de la communauté ; la marquise est

donc naturellement et forcément, bénéficiant de la loi française, héritière

de son mari; or, vous devez comprendre, monsieur le baron, que, pour

me dessaisir des millions qui sont entre mes mains, il faut qu'ils me soient

, réclamés en même temps par vous et par la marquise de Ghamarande, à

moins que l'acte de décès de la marquise ne soit produit. i Vous voyez dans quelle situation je me trouve et combien j'avais i besoin de conférer avec vous au sujet de cette affaire.

D'après les renseignements que j'ai pu obtenir, non sans peine, je vous assure, il paraîtrait que la marquise était enceinte et même près d'accoucher, lors du naufrage du Téméraire, de douloureuse mémoire; mais je n'ai de ceci aucune preuve; nous ne parlerons donc pas d'un enfant, qui n'a probablement jamais existé, afin de ne pas augmenter les difficultés de la situation, déjà assez grandes.

Le temps écoulé, des millions abandonnés, le résultat négatif des recherches que j'ai fait faire, tout me porte à croire que la marquise de Ghamarande est morte ; mais encore faut-il que cela me soit prouvé.

Malgré mon vif désir de solder le compte en question et de vous mettre en possession des millions dont, j'en suis convaincu et je le déclare, vous êtes aujourd'hui l'unique et légitime héritier, je me vois contraint d'en rester le dépositaire pour longtemps encore peut-être.

Il existe dans notre maison, monsieur le baron, depuis sa fondation, un livre précieux, qui est le livre i'or des Van Ossen, et que tous les chefs qui se sont succédé ont toujours consulté avec respect. Ge livre contient les instructions secrètes, les ordres particuliers transmis par les pères à leurs fils.

Or, dans ce livre, monsieur le baron, il est écrit, de la main même de mon aïeul, que le dépôt du marquis de Ghamarande, augmenté des bénéfices de participation dans les affaires de notre maison, ne devra être remis qu'à la marquise de Ghamarande ou au dépositaire lui-même, Gharles Ghevry, mandataire du marquis, ou enfin, après dix-huit années écoulées, aux héritiers légitimes, dûment reconnus, du marquis et de la marquise.

Les dix-huit ans sont maintenant révolus, et voilà pourquoi, monsieur de Simaise, je suis en ce moment devant vous ; voilà pourquoi aussi vous n'avez pas été informé plus tôt du dépôt fait par Gharles Ghevry au nom de la marquise de Ghamarande.

Je suis lié par l'ordre de mon aïeul, ordre sacré que m'a transmis mon père, et j'y dois obéir comme on obéit à Dieu.

Je suis, néanmoins, disposé à ne pas me montrer exigeant sur certaines petites questions de détail ; par déférence pour vous, monsieur de

Le célèbre bandit s'était fait justice lui-même en se logeant deux balles dans la tète (page 580).

Simaise, je me contenterais de l'acte de décès de la marqaise; malheureusement vous ne l'avez pas.

— Je ne l'ai pas, dit le baron d'une voix étranglée.

Il était dans un état pitoyable, quelque chose le tenait à la gorge, il étouffait; la sueur coulait sur son visage livide en gouttes serrées.

— D'abord, monsieur le baron, croyez-vous que la femme de votre frère n'existe plus ?

LiV. 73. E. RicHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff kt Q\K Liv. 73,

— Je le crois.

— Et vous ne pouvez pas vous procurer l'extrait de l'acte que je vous demande?

— Mais si je le pouvais, monsieur, je vous l'aurais déjà dit.

Le regard perçant de M. Van Ossen s'enfonça comme une flèche dans les yeux du baron.

— Permettez-moi de vous le dire, monsieur de Simaise, reprit-il, il est étrange que vous ignoriez complètement ce qu'est devenue votre bellesœur. Vous ne pouvez l'avoir ainsi perdue de vue immédiatement après la mort de votre frère.

— Pourtant, cela est, monsieur. J'ignorais, je vous l'ai dit, que mon frère fût marié, et j'ai eu le tort, je le reconnais maintenant, de ne paa m'intéresser à une personne que je croyais une étrangère pour moi.

Un imperceptible sourire courut sur les lèvres de M. Van Ossen.

— Vous l'avez vue, cependant.

— Une fois ou deux seulement. Mon frère avait un caractère bizarre; tout en me témoignant de l'amitié et une certaine confiance, il me tenait éloigné de lui et me cachait les choses de sa vie intime.

— Pour vous avoir caché son mariage, il fallait, en effet, que votre frère eût des idées bien singulières.

— Oui, pourquoi ne m'a-t-il pas dit cela? Je me le demande.

— Vous ne le saurez jamais ; c'était son secret, et il l'a emporté dans la tombe. Mais revenons à la marquise; vous croyez qu'elle est morte, mais pas plus que moi vous n'en avez la preuve.

— C'est vrai !

— Nous ne faisons donc, vous et moi, qu'une supposition.

— En effet.

— Nous pouvons donc supposer également qu'elle existe toujours?

— Nous le pouvons.

— Alors, monsieur le baron, il faut absolument savoir ce qu'elle est devenue ; avoir la preuve qu'elle n'est plus ou, si elle existe encore, la chercher et la retrouver.

— Où la chercher? murmura M. de Simaise comme se parlant à luimême.

— Si les renseignements qu'on m'a fournis sont exacts, monsieur le baron, la marquise aurait perdu la raison peu de temps après la mort de son mari.

— J'ai aussi entendu dire cela, monsieur.

On a dit également qu'elle avait été réclamée par sa famille et qu'un médecin était venu la chercher.

Est-ce vra i ?

— Je l'ignore absolument.

— Ainsi, monsieur le baron, yous ne savez rien!

— Rien.

— C'est fâcheux ! Maintenant, concluons :

J'ai entre les mains vingt millions que je voudrais ne plus garder : apportez-moi la preuve que la marquise de Ghamarande est morte ou qu'elle est enfermée dans une maison d'aliénés, et je vous remets les millions.

Je vous les remets, monsieur le baron, car la marquise folle est déchue de ses droits et ne peut plus hériter.

Le baron eut un soupir étouffé et laissa tomber sa tête sur sa poitrine, signe d'un profond découragement.

— Il ne m'a pas menti, pensa M. Van Ossen ; il ne sait pas ce que la pauvre femme est devenue.

Il se leva et reprit à haute voix :

— Je ne retournerai pas en Hollande avant quinze jours, monsieur le baron ; vous avez, sur ma carte, mon adresse à Paris ; j'attendrai l'honneur de votre visite.

A bientôt, j*espère, monsieur le baron !

De Simaise sortit de son anéantissement ; il parvint à se dresser sur Ses jambes et, hébété, chancelant comme un homme ivre, il reconduisit le banquier jusqu'à la porte.

Resté seul, il respira à pleins poumons et épongea sa figure ruisselante.

Le misérable venait de subir une épouvantable torture, pendant laquelle il avait déployé une force surhumaine ; mais il n'en pouvait plus, il était temps que le banquier s^en allât.

— Vingt millions ! vingt millions ! murmura-t-il en tombant sur son siège comme une masse. Un rêve fantastique ! Et cette fortune merveilleuse m'échappe... Elle m'échappe...

Malheur, malheur!

Avoir, là, des millions dans une caisse et ne pouvoir les prendre ! Et je suis à bout, acculé comme le cerf aux abois, et autour de moi, prêts à me dévorer, les chiens grognent. Il se tordait les mains avec rage.

— Où est-elle ? Où la chercher ?

Blaireau l'a jetée quelque part comme une guenille.

Où? Il ne me l'a pas dit.

Et moi, imbécile que j'étais, je ne le lui ai pas demanda.

Mais vit-elle encore? Depuis tant d'années elle a eu le temps de mourir.

Le tas d'or est là ; Van Ossen est prêt à m'en faire une litière, et je ne sais rien, je ne sais rien!...

Que faire ? que faire ?

Il resta un moment silencieux, calmant son esprit, cherchant une idée. Tout à coup un éclair illumina ses prunelles sombres.

— Pourquoi ne me procurerais-je pas un acte de décès? reprit-il. En le payant bien, je trouverais un homme qui me ferait cela.

Il s'interrompit et secoua la tête.

— Non, continua-t-i], ce serait m'embarquer dans une aventure dont je ne pourrais sortir : ce banquier hollandais n'est pas un naïf; il a beau dire qu'il ne serait pas exigeant, il ne lâchera les millions qu'à bon. escient ; il s'informerait, il voudrait voir lui-même l'acte sur le registre de l'état civil.

Non, non, mauvais moyen... Un autre, un autre!...

Je ne trouve pas, plus rien dans le cerveau ! Vide !...

Je suis idiot, ma tête éclate, je crois que je deviens fou.

Il tenait sa tête dans ses mains, la serrait avec fureur; ses doigts crispés labouraient la peau du crâne et des gouttelettes de sang sortaient sous ses ongles.

— Ah! si j'avais encore Blaireau! s'écria-t-il, le regard sillonné de lueurs farouches.

S'il avait eu encore Blaireau, il aurait vite couru chez lui.

Mais Blaireau était en train de pourrir dans le trou du cimetière où , on l'avait jeté comme une charogne.

Découvert enfin par la police, cerné dans son antre, prêt à être pris, le célèbre bandit s'était fait justice lui-même en se logeant deux balles dans la tête.

Il avait échappé ainsi au châtiment de ses crimes, à la justice des hommes, mais la justice de Dieu l'attendait.

— Vingt millions ! vingt millions ! répétait le baron de Simaise en se tortillant comme un convulsionnaire.

Vingt millions! vingt millions!

Et, pareil à un damné, les yeux injectés de sang et récume aux lèvres, il rugissait.

i:Ai\ LOI] p. 5«1

ou L'ON RETROUVE M. LAGARDS

En quittant le baron de Simaise, M. Van Ossen se fit conduire boulevard de Strasbourg.

Là, au premier étage d'une grande et belle maison, un homme attendait impatiemment le banquier hollandais.

Cet homme est ce personnage mystérieux, ce philantrope, qui se dit l'ami des malheureux et qui se fait appeler M. Lagarde.

L'appartement qu'il occupe est vaste ; il se compose de neuf grandes pièces : grand et petit salon, cabinet de travail, salle à manger, cuisine avec office, quatre chambres à coucher.

C'est grand, trop grand peut-être, car M. Lagarde vit seul et n'a que deux domestiques.

Mais il faut croire que l'appartement a été loué avec intention et que les chambres à coucher ne seront pas toujours désertes.

Le tout est meublé et décoré sans grand luxe, mais avec un goût exquis, qui révèle la distinction et le caractère de celui qui habite l'appartement.

M. Lagarde est dans son cabinet, pièce contiguë à sa chambre à coucher, et oii il se tient constamment.

Le coude sur son bureau, appuyant sa tête dans sa main, il est plongé dans une méditation profonde.

Un bruit de pas le fit tressaillir, et il se redressa.

La porte du cabinet s'ouvrit.

M. Van Ossen entra.

M. Lagarde se leva précipitamment et s'avança à la rencontre du banquier, les deux mains tendues. Mais, aussitôt, la flamme de son regard s'éteignit et sa physionomie reprit son expression habituelle de tristesse.

— Je lis dans vos yeux, mon ami, dit-il au Hollandais; encore une déception !

— Hélas I oui.

— Quelle a été son attitude?

— Déplorable. Oh ! il ment avec audacoi

— Ainsi, il n'a pas voulu parler?

— Il ne sait rien, il ignore ce qu'elle est devenue.

— Vous croyez cela?

— J'en suis convaincu. Je le tenais haletant sous mon regard; aucune de ses plus secrètes pensées ne m'a échappé.

M. Lagarde poussa un long soupir.

— Je suis tout à fait découragé, dit-ii en s'asseyant, et en montrant un fauteuil à M. Van Ossen.

— Non, non, répliqua le banquier, il ne faut pas vous laisser abattre; vous devez conserver l'espoir qui vous donne la force.

— Mais que puis-je? Je suis vaincu!

— N'avez-vous pas déjà en partie réussi? Attendez, ne renoncez pas à l'espoir... Les ténèbres finiront par se dissiper.

— De quelque côté que je me tourne, je ne vois apparaître aucune

clarté.

Ah! je finis par croire qu'elle est morte, la malheureuse. Qui sait s'ils ne l'ont pas assassinée ?

— De grâce, n'ayez pas cette horrible pensée. Les misérables qui n'ont pas tué l'enfant ont laissé vivre la mère.

— Oîi est-elle, alors, où est-elle?

— Ne vous lassez point, cherchez encore, cherchez toujours.

— Oh! me lasser! Je le suis, et, nouveau juif errant, je marche toujours.

— La Providence vous a prouvé déjà qu'elle ne vous abandonnait point.

— C'est vrai, M. Van Ossen, par un miracle de cette Providence divine, que je ne nie pas, que je bénis, au contraire, j'ai retrouvé l'enfant; mais, morte ou vivante, tant que je n'aurai pas découvert ce qu'elle est devenue, je croirai n'avoir rien fait.

— Remettez- vous-en donc à la Providence, et espérez un nouveau miracle.

— Aide-toi, le ciel t'aidera ! J'ai mis en pratique ce proverbe, et je suis arrivé, maintenant, à ne plus compter que sur l'aide du ciel. J'ai été partout, j'ai fouillé les endroits les plus lugubres.

Elle était folle : il n'existe pas en France une maison de santé, an hospice d'aliénées que je n'aie visités; depuis celles des chambrées jusqu'à celles des cabanons, j'ai vu toules les folles, toutes, entendez-vous, toutes, les unes après les autres...

On a prétendu que, réclamée par sa famille, une famille imaginaire, elle avait été transportée en Angleterre.

C'était un mensonge. Je le savais. N'importe, je suis allé en Angleterre et, comme en France, j'y ai vu toutes les folles.

Même spectacle navrant, épouvantable.

Mais, pour moi, rien, toujours rien.

— Heureusement, vous avez autour de vous des malheureux à consoler, du bonheur à donner, des joies à faire revivre.

— Oui, heureusement; ceia me soutient. Réparer autant que je le peux le mal fait par les autres, voilà ma mission. Une douce chose dont je m'occupe me fait un peu oublier celle qui, sans cesse, tourmente ma pensée.

Ah! si je n'avais pas cela! Il me faut l'espoir de donner le bonheur aux autres pour ne pas tomber dans l'affaissement, pour me faire vivre!

— Courage, donc, monsieur; les bénédictions des hommes appellent ies bénédictions de Dieu ; courage, vous sortirez triomphant de toutes vos épreuves.

M. Lagarde hocha tristement la tête.

— Il me manquera toujours quelque chose ! murmura-t-il.

Un double éclair jaillit de ses yeux, et, frappant du poing sur le bureau:

— Oh! ce baron de Simaise! prononça-t-il d'une voix sourde. Il y a des instants où je bondis de fureur Drêt à aller lui demander compte de ses crimes. Dites, monsieur Van Ossen, dites, est-ce qu'il existe un châtiment assez terrible pour un pareil monstre? Et il vit, et la punition s'éloigne de lui.

^- Le châtiment l'atteindra.

— Le ciel n'a plus de foudres vengeresses !

— Sa ruine est un fait accompli ; l'expiation commence.

— Oh ! le misérable ! le misérable ! et je ne puis le frapper ! J'ai les bras et les mains enchaînés. Il est le mari d'une noble et sainte fetnme; il est le père d'une fille adorable, qui a toutes les grâces, toutes les qualités, toutes les vertus de sa mère!... Deux anges le gardent et le protègent... C'est en vain que ses victimes crient contre lui, elles ne peuvent pas être vengées ! . . .

Ah ! il y a longtemps que la porte du bagne se serait ouverte pour lui, s'il n'y avait pas là les innocents! Pourquoi les écraserais-je? En ai-je le droit?

Et j'enchaîne ma fureur, et je résiste à des excitations féroces.

Mais ne croyez pas, mon ami, que j'aie une horrible soif de ven-

geance. Non. Je n'ai connu que quelques jours de bonheur : le souvenir qui m'en est resté au cœur m'a préservé de certaines défaillances morales, et, dans bien des circonstances, m'a empêché de maudire. J'ai beaucoup souffert, je souffre encore; la douleur ne m'a pas aigri. L'amertume qui est en moi ne peut pas se changer en venin. Né bon, je suis resté le même, malgré tout. Oui, j'étais né seulement pour aimer et me dévouer. Il essuya deux grosses larmes qui tremblaient au bord de ses paupières.

— Oh! mon ami, mon ami! dit M. Van Ossen, lui prenant affectueusement la main.

— Et voilà, reprit M. Lagarde, comment, en ce monde, les bons sont récompensés.

Le baron de Simaise est un grand coupable ; c'est un misérable, un infâme, un monstre à face humaine! On doit être pour lui sans pitié! Toutes les tortures, il les a méritées...

Eh bien ! je suis capable, non pas de pardonner, mais d'oublier ; oui, je le sens, j'aurais le courage, la force de ne plus penser à ses crimes, de l'abandonner à ses remords, qui viendront un jour, s'il rendait la mère à son enfant.

— Peut-être le fera-t-il.

— Gomment, puisqu'il ignore ce qu'elle est devenue ?

— Il le saura par ses complices.

— Ses complices! Oii sont-ils? Je les ai cherchés, eux aussi, mais en vain. Si j'en tenais un seulement!...

Les scélérats ne font que passer ; la justice qui veille les attend et les happe au collet.

Les complices du baron de Simaise ont eu leur tête livrée au bourreau ou sont depuis longtemps à la Nouvelle-Calédonie.

Jour par jour, heure par heure, je sais ce que fait le baron. Près de lui, sous son toit, Landry, mon brave Landry, écoute et regarde. Il ne voit et n'entend rien qui puisse me mettre sur une piste.

Si l'homme qui faisait autrefois des visites au baron de Simaise, et qui a été le terrible instrument de ses crimes, le voyait encore, je le saurais.

Ah! cet homme, ce bandit, je donnerais la moitié des jours qui me restent à vivre pour l'avoir devant moi, un instant seulement! Il parlerait, dussé-je lui arracher les paroles de la gorge.

Un jour, j'ai cru avoir découvert un des complices du baron...

— Ah !

»— i>ans un étranger, un Brésilien, qui se nomme Pedro Gastora.

'Hns les trois dernières nuits, plusieurs ralle» ont été laites dans les iiûleis garnis (page 589).

— Oh ! monsieur !

■ — Est-ce que vous le connaissez ?

— Peu; mais assez pour pouvoir répondre de lui. Il jouit dune magnifique fortune honorablement gagnée par son père, qui a été Tami du mien. Pedro Gastora pense et vou à sa manière; û ne fait rien comme les autres. Caractère excentrique, il a des idées singulières. C'est un enthousiaste, capable de faire mille folies pour réaliser un de ses rêves.

LlV. 74. K. RiCHEBOLRG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et 0\ Liv. 7\.

Léger en apparence, il est au fond très sérieux. Il s'amuse, sa fortune le lui permet. Mais il a le cœur bien placé ; très honnête, plein de droiture et de nobles sentiments, ses nombreuses qualités font oublier aisément ses défauts.

— Ce que vous me dites de ce jeune homme se rapporte aux renseignements qui m'ont été dofmés sur lui. Je m'étais trompé, j'ai vite reconnu mon erreur.

Hélas ! un rien, maintenant, me met en défiance et je suis prompt à soupçonner.

J'en demande pardon à M. Pedro Castora ; mais son intimité avec le baron de Simaise me permettait de concevoir des doutes. Je cherche, et, dans chaque homme qui approche le baron d'un peu près, je crois voir un complice.

Enfm, mon cher Van Ossen, vous avez fait aujourd'hui, à ma prière, une démarche inutile.

— Qui sait ?

M. Lagarde secoua tristement la tête.

— Oh! je n'espérais guère, reprit-il; mais je voulais savoir; il faut tout tenter...

Que d'illusions envolées ! Une déception succède à une autre. C'est douloureux !

Je vais être très occupé pendant une quinzaine de jours ; ensuite je me rendrai à Épinal. C'est là seulement que je me sens vivre.

J'aurai le plaisir de vous voir à mon retour à Paris.

— Et si^ d'ici là, je reçois la visite du baron?

— N'y comptez pas.

— Cependant...

— Dans tous les cas, vous savez ce qui a été convenu entre nous. Cher et excellent ami, je vous remercie encore de tout ce que vous faites pour moi.

— C'est peu, trop peu; je voudrais faire plus.

— Quoi qu'il arrive, votre amitié me sera toujours précieuse., et je n'oublierai jamais votre dévouement.

Ils se serrèrent la main et se séparèrent.

Le soir, à la nuit, M. Lagarde reçut le rapport que son fidèle Landry, devenu, sous le nom de Frédéric, le valet de chambre du baron de Simaise, lui faisait parvenir chaque jour régulièrement.

Voici ce que contenait le billet :

« Le baron est resté chez lui toute la journée et ne sortira pas cette nuit.

» Pedro Gastora est venu le voir; ils sont toujours au mieux ensemble; mais le Brésilien devient de plus en plus hardi et commence à faire sentir à son ami qu'il est son débiteur.

» Vous pourrez peut-être un jc-ir vous servir de cet nomme.

» La visite de M. Van Ossen a produit un effet foudroyant. Depuis, le baron reste enfermé dans son cabinet, se démenant comme un diable dans un bénitier. Il est comme fou. Il crie, il gesticule, s'arrache les cheveux, se tord, se roule sur ses meubles. Vingt fois il a répété en hurlant : Vingt millions ! vingt millions !

» Mais il ne peut pas produire l'acte de décès qu'on lui demande; mais il ne peut pas dire oii se trouve M™® la marquise.

» Au milieu des paroles incohérentes qu'il a prononcées, voici celles que j'ai précieusement recueillies :

— « Oii est-elle ?

» Où la chercher ?

» Blaireau l'a jetée quelque part comme une guenille.

» Où? Il ne me l'a pas dit, et, moi, je ne le lui ai pas demandé. »

» Et celles-ci encore :

— « Ah ! si j'avais encore Blaireau ! »

» Voilà les paroles ; elles sont significatives ; je vous les livre sans faire aucune réflexion, ainsi que vous me l'avez ordonné. »

— Blaireau ! Blaireau ! exclama M. Lagarde. Il n'y a pas à en douter, -Blaireau est le nom de son complice, de l'exécuteur de ses œuvres, le nom de l'assassin ! C'est cet homme que la baronne a vu plusieurs fois, qu'elle a entendu parlant d'une femme folle, d'un enfant qui ne voulait pas mourir !

Enfin, il Ta livré, le nom de son complice ; je le connais ce nom, que j'ai tant et si longtemps cherché !

Malheureusement, il n'existe plus, ce misérable : les paroles échappées au baron le disent assez !

Nouvelle déception !

Toujours les mêmes ténèbres!

Assez d'ombre, mon Dieu, de la lumière, de la lumière !

Je le disais à Van Ossen, les scélérats passent vite. Gomment est-il mort, ce Blaireau? Peut-être tranquillement dans son lit. Oh! non, c'est impossible, Dieu ne l'aurait pas permis. Il a reçu le châtiment de ses crimes !

Je saurai quelle a été son existence, je veux savoir comment il a vécu, comment il est mort !

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