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UN AMI

Le même jour, dans l'après-midi, Pedro Castora se rendit à l'hôtel de Simaise.

— M. le baron est absent, lui dit Frédéric.

— Je le sais, répondit Pedro; mais je verrai M"* de Simaise, si, comme je l'espère, elle veut bien me recevoir.

Frédéric alla prévenir sa maîtresse et revint aussitôt pour introduire

le Brésilien dans le petit salon oii se tenait habituellement la jeune fille.

Henriette se leva pour recevoir le visiteur et ne refusa point de

806 HENRIETTE DE SIMaISE.

nettre sa main dans celle qu'il lui tendait. Les yeux d'Henriette étaient jatigués comme si elle eût beaucoup pleuré, et elle avait un air ennuyé, souffrant, qui causa au jeune homme une impression douloureuse.

Silencieusement, Henriette fit signe à Pedro de s'asseoir et retomba sur un siège.

— Mademoiselle, dit Gastora, enveloppant la jeune fille de son regard, je savais ne pas trouver M. de Simaise, c'est pour vous seule que je suis venu aujourd'hui, désirant avoir avec vous un entretien sérieux.

Henriette le regarda avec un commencement d'inquiétude.

— Oh ! ne vous effrayez pas, fit-il en souriant, nous allons, si vous le voulez bien, causer comme deux bons et vieux amis. Vous ne doutez point, n*est-ce pas, de l'affection sincère que vous m'avez inspirée?

Elle répondit par un mouvement de tête.

— D'abord, mademoiselle, j'ai à vous donner des nouvelles de I^l""^ la baronne de Simaise.

— De ma mère?

— M™^ la baronne se porte bien.

— Ma mère vous a écrit, monsieur?

— Ce matin même j'ai reçu une lettre de M™® la baronne, qui m'appelait près d'elle. Naturellement, je me suis empressé de me rendre à ses ordres.

• — Mais elle est donc à Paris ?

— Oui, mademoiselle, depuis d'eux ou trois jours.

— Et elle ne vient pas me voir! dit tristement la jeune fille.

— Vous savez ce qui l'en empêche. Certes, si M""^ la baronne n'eût consulté que son cœur, dès son arrivée à Paris, elle serait accourue ici.

— Oii est-elle, monsieur?

— Chez son ami, M. le comte de Violaine.

— Et mon père ne me l'a pas dit !

— J'ai lieu de croire, mademoiselle, que votre père ignore encore, en ce moment, la présence de M""^ la baronne à Paris. Comme je viens de vous le dire, M""^ votre mère se porte bien; toutefois, elle souffre de ne plus vous avoir près d'elle.

— Chère mère !

— Et j'ai pu me convaincre que l'acte de violence de M. de Simaise ne produira point l'effet qu'il espérait. M""® la baronne accepte, non sans révolte, la situation qui lui est faite; mais je l'ai trouvée plus que jamais résolue à s'opposer à notre mariage par tous les moyens de droit qu'elle pourra invoquer.

La jeune fille poussa un soupir et baissa la tête.

— M""** la baronne m'a appelé près d'elle pour me supplier de renoncer à une union qui, m'a-t-elle dit, la précipiterait, .elle et les siens, au fond d'un effroyable abîme.

— Alors, monsieur? fit Henriette, qui ne put s'empêcher de tressaillir.

— J'ai répondu à votre mère que je ne croyais pas au péril extrême dont elle se voyait menacée; que, cependant, j'aurais l'honneur de vous voir afin d'avoir avec vous une explication sérieuse, définitive ; que vous seule, enfin, par votre franche parole, pouviez me faire renoncer ou non à des projets depuis longtemps formés.

— J'ai dit à mon père et à vous, monsieur, que je serais votre femme, répliqua Henriette d'une voix mal assurée.

— Oui, mademoiselle ; et c'est parce que vous voulez bien accepter mon nom que je n'ai pu promettre à votre mère de retirer la demande que j'ai faite de votre main. Cependant, je vous le déclare, je ne vous trouve nullement engagée par votre parole, si elle n'est pas l'expression des sentinients de votre cœur.

Un rouge vif monta au front de la jeune fille.

— C'est une compagne que je veux me donner, continua Pedro, mais c'est avant tout un cœur qae je veux posséder.

— Mais, monsieur... balbutia Henriette.

— L'opposition de M""^ la baronne de Simaise me force à réfléchir, mademoiselle ; elle prétend que votre père exerce sur vous, en ce moment, une influence fatale, qu'il a pesé sur votre volonté, vous a affrayée pour vous arracher la promesse de m'épouser.

— Ma mère se trompe, monsieur ; j'ai donné librement mon consentement.

— Soit. Mais vous ne me dites point, mademoiselle, si en consentant à m'épouser vous ne faites pas violence à votre cœur.

Henriette resta silencieuse et Pedro vit dans ses yeux de grosses larmes prêtes à jaillir.

Le jeune homme reprit :

• — J'ai donc quitté M'"® la baronne de Simaise sans lui avoir rien promis et en la laissant très perplexe. Je traversais la cour de l'hôtel lorsque, tout à coup^ j'entendis une voix qui m'appelait.

Je me retournai et je vis une grande et belle jeune fille qui me faisait signe de revenir. Je m'empressai d'obéir. La jeune fille, — vous avez deviné que je parle de votre amie, M'^^ Suzanne de Violaitie, — me prit affectueusement la main et me fit entrer dans un petit salon où nous non? trouvâmes seuls, dans un tête-à-tête charmant; mais, je vous l'avoue,

assez embarrassant pour moi, d'abord. Je me demandais, un peu inquiet : « Que peut donc me vouloir M"^ de Violaine? »

Eh bien, elle m'avait rappelé pour me parler uniquement de vous.

— De moi?

— Vous avez en W^^ de Simaise une amie sincère et dévouée.

— Suzanne et moi, nous nous aimons comme deux sœurs.

— Votre amie me l'a prouvé. Elle savait déjà que mon entrevue avec 'M"'^ de Simaise n'avait pas eu le résultat qu'on en attendait ; aussi, sans me donner le temps de réfléchir sur la singularité de notre tête-à-tête, elle aborda brusquement la question.

(( — A mon tour, me dit-elle, je vous prie de renoncer à épouser mon amie ; votre honneur vous en fait un devoir et, en cette grave circonstance, je fais appel à votre loyauté, à votre cœur, à tous vos sentiments généreux. Entre vous et Henriette de Simaise, il existe un obstacle que rien ne peut renverser, l'opposition de M'"® la baronne de Simaise n'a pas d'autre cause que cet obstacle lui-même. Quel est-il? Je l'ignore. Mais à côté de celui-là il y en a un autre que je connais.

» Si mon amie vous épousait, elle accomplirait un sacrifice peut-être au-dessus de ses forces. Henriette ne vous aime pas et ne peut pas vous aimer, parce que depuis longtemps son cœur appartient à un autre. »

Sur le front et les joues de M^'® de Simaise le rouge disparut et fit place à la pâleur; elle laissa échapper un soupir et sa tête s'inclina de nouveau sur sa poitrine.

— Alors, continua Pedro, M"® de Violaine me raconta une idylle amoureuse des plus touchantes ; je dois vous le dire, mademoiselle, j'écoutai avec le plus vif intérêt cette poignante histoire d'amour.

Enfin, quand je pris congé de M'^® de Violaine, je n'étais plus irrésolu. On ne pouvait avoir fait en vain appel à mes sentiments généreux. b me disais : Si M'^® de Simaise accomplit réellement un sacrifice en m' épousant, je n'hésiterai pas un instant à retirer la demande que j'ai faite de sa main. Son amour donné à un autre, voilà le véritable obstacle élevé entre nous, le seul devant lequel je puisse m'arrêter ; car, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, mademoiselle Henriette, c'est surtout un cœur que je veux posséder.

Vous le voyez, il était nécessaire, urgent que nous eussions cette entrevue, qui va décider de votre sort et du mien.

Si pénible qu'il me soit de renoncer au bonheur que j'espérais trouver près de vous, pour votre repos, pour votre bonheur, à vous, je me retirerai et rendrai à M. de Simaise sa parole donnée ; certes, ce sera un sacrifice, mais je dois le faire pour vous empêcher d'en accomplir un autre.

Cehù qui entre chez vous le soir, furtivement, par la petite porte du boulevard.... (page 816).

Maintenant, vous êtes convaincue, n'est-ce pas, que je suis votre ami, votre ami sincère et dévoué? Eh bien, à cet ami qui vous interroge répondez hardiment, sans crainte. '

Henriette était en proie à un trouble extraordinaire et des sanglots lui montaient à la gorge.

Pedro reprit :

- Ce que m'a dit W" de Violaine est bien la vérité ; vous aimez ce

LlV. 102. iKiCMEEOiiRO. -JianLoup. - Ec. J. RouffetG". Liv. loi

jeune homme qui vivait autrefois à l'état sauvage et qui vous a sauvé la vie?

— Oh ! monsieur, monsieur ! fit Henriette d'une voix plaintive, en cachant sa figure dans ses mains.

Et, ne pouvant plus contenir son émotion, elle se mit à sangloter. Pedro lui prit la main.

— Chère enfant, dit-il, ému lui-même jusqu'aux larmes, que de^ choses j'ai à me reprocher envers vous ! Je suis la cause que vous avez été séparée de votre mère ; la désolation de M*"® de Simaise est mon ouvrage ; j'ai troublé votre douce tranquillité, j'ai fait couler vos larmes, j'ai brisé votre cœur. Pedro Gastora qu'on dit bon, qu'on dit généreux, Pedro Gastora a été méchant pour vous, pour vous, qui méritez toutes les adorations !

Mais vous êtes bonne, Henriette, meilleure que moi ; vous me pardonnerez, et, puisque je ne puis avoir votre amour, vous me donnerez votre amitié. Dites, dites, Henriette, pardonnerez-vous le coupable, lui donnerez-vous votre amitié?

La jeune fille releva sa belle tête éplorée.

— Ah ! monsieur, répondit-elle, d'une voix entrecoupée de sanglots, pourquoi vous dire méchant, quand vous vous montrez si bienveillant et si bon pour moi? Oh! oui, vous êtes mon ami!... La pauvre Heariette de Simaise serait bien ingrate si elle vous refusait cette amitié que vous voulez bien lui demander.

— Merci ! dit Pedro.

Puis il ajouta en se levant :

— Ce soir même j'écrirai à M. le baron de Simaise pour reprendre ma parole et lui rendre la sienne.

Henriette se dressa en face de lui et le regarda fixement, ayant dans les yeux une expression d'angoisse inexprimable.

— Eh bien, fit le jeune homme avec surprise, n'est-ce pas ce que je dois faire?

— Et mon père, monsieur, mon père? s'écria Henriette.

— Votre père? Je ne comprends pas...

— Que lui arrivera-t-il?

— Que voulez-vous qu'il lui arrive?

— Mon Dieu! mais je ne sais pas, moi... Il a parlé d'une chose terrible, d'un malheur épouvantable dont il est menacé, qui menace aussi ma mère et mon frère et que vous seul, monsieur, vous seul pouvez conjurer.

« Je suis au bord d'un abîme, m'a-t-il dit; si vous n'épousez pas

M. Pedro Gastora, qui seul peut me sauver, je suis perdu, et votre mère, Raoul et vous, êtes également perdus! Votre refus serait ma mort, car je n'hésiterais pas un instant à me brûler la cervelle pour échapper au déshonneur, à la honte ! »

Pedro avait légèrement pâli. Sd conscience blâmait ses agissements à Vaucourt lorsqu'il avait forcé le baron à effrayer sa fille pour obtenir son consentement, et il se reprochait amèrement, maintenant, ses paroles impérieuses. Sans doute, il poursuivait alors un but honorable; mais était-ce suffisant pour qu'il se trouvât excusable d'avoir employé, afin d'arriver à ce but, des moyens détestables, pour ne pas dire odieux? Jugé par sa conscience, Pedro sentait que, s'il en appelait au jugement sévère des honnêtes gens, il serait également condamné par eux.

Il prit la main de la jeune fille et, la serrant doucement, il hii dit d'une voix émue :

— Rassurez-vous, mademoiselle, aucun danger sérieux ne menace M. de Simaise; il a eu tort de vous effrayer; je le regrette sincèrement et je suis le premier à vous en demander pardon, puisque ces paroles de votre père, qui vous ont bouleversée, ont été prononcées dans un plaidoyer en ma faveur. Oui, oui, rassurez-vous; vous n'avez rien à redouter.

— Est-ce bien vrai, monsieur?

— Voyons, chère enfant, après ce qui vient de se passer entre nous, voudrais-je vous tromper?

— Oh ! je ne le crois pas !

— Eh bien, que la parole d'un ami vous tranquillise.

— Oui, oui. Oh ! je le sens, ne pas avoir en vous une entière confiance serait vous faire injure.

— A la bonne heure. D'ailleurs, que prétend votre père? Qu'an malheur épouvantable est prêt à le frapper et que Pedro Gastora seul peut empêcher le mal d'arriver.

Eh bien, mademoiselle, continua le jeune homme presque gaiement, si j'ai réellement le pouvoir de conjurer le malheur, je vous promets qu'il ne s'approchera jamais de vous.

Puis, gravement, il ajouta:

— Je ne serai pas votre mari, soit; mais je suis votre ami; ce titre m'impose le devoir de vous protéger et de vous défendre, au besoin, contre tout danger.

Henriette eut son plus doux sourire.

— Merci, monsieur, dit-elle; je suis maintenant complètement rassurée.

Ils se serrèrent la main et Pedro se retira.

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