CHARLOTTE
En rentrant chez lui, Pedro Gastora fut arrêté par son valet de chambre, qui guettait son retour.
— Monsieur, dit le domestique, prenant un petit air mystérieux, une dame vous attend au salon.
— Une dame? fit Pedro avec surprise.
— Oui, monsieur, une jeune dame très jolie. Elle paraît très impatiente de vous voir, car trois fois déjà elle m'a demandé si vous n'alliez pas bientôt arriver.
— C'est bien, répondit le jeune homme, je vais donner audience à cette dame.
Il entra dans le salon. Une jeune femme, délicieusement habillée, qui semblait faire l'inventaire des meubles, des tableaux et des bronzes, se retourna brusquement. Pedro resta stupéfait en reconnaissant M"® Charlotte, ex-couturière en robes, qu'il entretenait magnifiquement, comme nous le savons, sans lui demander autre chose que de dépenser comme elle l'entendait l'argent qu'il lui donnait, que de porter la soie, les dentelles, les bijoux qu'il lui offrait.
Pourquoi ces prodigalités pour une femme qui ne lui était rien, qu'il n'aimait pas, qu'il allait voir très rarement ? Une fantaisie de millionnaire !
On ne pouvait pas dire qu'il avait placé Charlotte au milieu d'un luxe à rendre une princesse jalouse, parce que l'ex-couturière, par sa beauté et ses merveilleuses toilettes, flattait son amour-propre, sa vanité: il ne sortait jamais avec elle, jamais on ne les avait vus ensemble, pas même dans un'e loge de théâtre.
Qui sait ! imitant le grand calife de Bagdad, peut-être avait-il voulu faire une étude de fc^mme en faisant passer Charlotte, sans transition, de la pauvreté à la richesse, d'une triste mansarde dans un appartement ensoleillé aux tentures de soie, aux meubles capitonnés.
Assurément, Charlotte lui avait inspiré de l'intérêt. Sachant jusqu'où, de chute en chute, la femme peut tomber, peut-être aussi avait-il voulu arracher une proie facile à saisir à ce gouffre de Paris qu'on appelle la prostitution.
Charlotte s'était avancée vers Pedro.
— Enfin, vous voilà ! dit-elle.
Et elle présenta sa main admirablement gantée.
— Vous, vous ici ! prononça le jeune homme d'un ton sévère, sans prendre la main qu'on lui tendait.
Charlotte poussa un gros soupir.
— Puisque vous ne venez plus chez moi, il faut bien, pour vous voir, que je vienne chez vous.
— Je vous avais défendu d'une façon absolue...
— Je vous en prie, monsieur, ne vous mettez pas en colère; je n^ai pas oublié que vous m'avez défendu de venir ici; allez, si je n'ai pas craint de braver votre colère, c'est que je tenais absolument à vous voir. Pedro, est-ce que vous auriez le courage de me chasser?
— Non, je ne vous chasserai point; cette façon d'agir envers une femme n'est pas la mienne. Mais dites-moi vite ce qui vous amène
— Une chose sérieuse, Pedro.
— Auriez-vous besoin d'argent?
Elle secoua négativement la tête.
— Quelle est donc cette chose sérieuse?
— Pedro, est-ce vrai ce qu'on m'a appris hier?
— Quand je saurai ce qu'on vous a appris hier, je vous répondrai.
— Eh bien, Pedro, on m'a dit que vous aviez l'intention de vous marier.
— On ne vous a pas trompée.
— Ainsi, Pedro, c'est vrai?
' — Absolument exact.
— Voyons, là, sérieusement, vous voulez vous marier?
— Oui, Charlotte, oui, je veux me marier. Elle poussa un nouveau soupir.
— Et c'est M''^ Henriette de Siraaise que vous épousez? dit-elle.
— La personne qui vous a renseignée n'est pas bien instruite; à votre tour, Charlotte, vous pourrez lui dire que je n'épouserai pas M"* Hen-* riette de Simaise.
— Alors, la personne s'est trompée, c'est une autre.
— Naturellement.
— Pedro, vous pouvez bien me dire son nom.
814 HENUIETTE DE SIMAISE.
— Il faudrait pour cela que je le connusse moi-même.
— Ah ! répliqua Gharlolte vivement ; voilà une réponse qui prouve bien que vous n'avez pas en moi la moindre confiance.
— Ma chère, je ne peux pas vous répondre autrement ; je désire me marier, voilà le fait; mais j'en suis encore à chercher ma future femme.
— Est-ce bien vrai, cela?
— On ne peut plus vrai.
La figure attristée de Charlotte changea subitement d'expression.
— Pedro, reprit-elle d'une voix câline, pourquoi donc songer à vous marier? Est-ce que vous n'êtes pas heureux comme vous êtes?
— Apparemment, puisque je veux changer ma situation.
— Ah!... Enfin, c'est dit, vous voulez absolument vous marier?
— Pedro, puisque vous croyez si fermement trouver le bonheur dans le mariage, pourquoi vous mettez-vous en peine de chercher une femme quand vous en avez une toute trouvée ?
— Que voulez-vous dire, Charlotte? Je ne vous comprends pas bien.
— Mon Pedro, mon bon Pedro, puisque vous tenez absolument à avoir une femme, prenez votre petite Charlotte, épousez-moi !
Le jeune homme partit d'un franc éclat de rire. ,
— Pedro, est-ce que vous vous moquez de moi?
— Non, non, répondit le jeune homme riant toujours; mais votre proposition est si... comment dirais-je?... singulière...
— Pedro, regardez-moi.
— - Je vous regarde.
— Gomment me trouvez-vous ?
— Fort bien' mise.
— Vous ne voyez que cela?
— Je vois aussi que vous avez la physionomie animée, le regard brillant, les joues roses, les dents blanches, en un mot que vous êtes charmante.
Elle eut un mouvement de dépit.
— Ainsi, monsieur, répliqua-t-elle avec un accent de reproche, vous ne voyez pas des larmes dans mes yeux!...
Pedro, continua-t-elle d'une voix larmoyante, je suis prête à pleurer.
— Non, non, Charlotte, non, faites-moi grâce d'un accès de sensibilité; pas de larmes, n'est-ce pas? et surtout pas de crise nerveuse.
— Méchant, méchant!... Pourtant, Pedro, vous savez que je vous aime!
— Oh ! cela manque de preuve, répondit le jeune homme en souriant.
— Vous ne croyez à rien! Allez, vous ressemblez biec aux autres hommes! Voyons, Pedro, mon petit Pedro, je suis jeune.
— Certainement. Vingt ans à peine.
— Jolie!
— Oui.
— Enjouée, rieuse, gaie!
— Comme un pinson.
— Tout à fait bonne enfant!
— Je ne dis pas le contraire.
— Eh bien, Pedro, que vous faut-il de plus?
— Pour faire quoi ?
— Pour m'épouser.
— Ma chère, il faudrait, en plus de toutes vos perfections, que vous m'eussiez mspiré l'affection ou, si vous le préférez, l'amour sans lequel, selon moi, aucune union ne peut être heureuse.
— Ainsi, monsieur, vous Tavouez, vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée?
— Mon Dieu, oui, Charlotte, j'avoue cela.
— C'est affreux ! Ah ! pauvres femmes, comme nous sommes trompées!
— Permettez, Charlotte, il me semble que je ne vous ai trompée en rien.
— En rien? Oh!
— Qu'ai-je donc fait qui ait pu vous faire croire que je vous aimais?
— Tout, monsieur^ tout!
— En vérité!
— Voyons, Pedro, et cet hôtel tout meublé que vous m'avez donné? Et mes chevaux, ma voiture, mes domestiques? Et tout l'or que j'ai dépensé? Et les nombreux cadeaux que vous m'avez faits?
— Cela prouve simplement que j'ai été généreux avec vous. Trouvant une certaine satisfaction à faire quelque chose pour vous, je l'ai fait. Je vous ai rencontrée dans un milieu détestable et je vous en ai sortie. Je vous ai tirée de la misère, de pire encore, peut-être, cela m'a plu. Que voulez- vous, Charlotte, je suis ainsi fait. Ciiacun prend son plaisir comme il l'entend. Enfin, ma chère, je ne vous ai jamais demandé qu'un peu de reconnaissance.
— Est-ce ma faute, à moi,' si vous ne m'avez pas demandé autre chose ?
Pedro ne put s'empêcher de sourire.
— J'ai toujours été disposée à vous tout accorder.
816 HENRIETTE DE SiMAISE.
— Qui ne désire rien n'a rien à demander.
— Comme c'est flatteur pour moi ! Enfin, Pedro, continuerez-vous à venir me voir comme par le passé?
— Non. Pour la cause que vous connaissez, vous devez comprendre que toutes relations doivent cesser entre nous.
— Ainsi, je suis abandonnée?
— Oh ! vous ne restez pas seule au monde.
— Si, monsieur; vous savez que je suis sans famille?
— Oui, mais vous avez des amis.
— Aux yeux desquels je passe pour être votre maîtresse.
— Le mal n'est pas grand.
— Vous trouvez? Eh bien, je vous dis, moi^ que je suis horriblement compromise !
— Bah!
— Que vais-je devenir, mon Dieu, que vais-je devenir?
— Ceci est votre affaire.
— Mais rien ne peut donc vous émouvoir, rien, rien?... Ah! tenez, Pedro, vous ne valez pas mieux que les autres, vous êtes un monstre !
Le jeune homme se mit à rire.
— Et vous riez, vous riez! C'est honteux, monsieur; votre conduite envers moi est odieuse! Vous êtes un sans cœur!... Ah! je ne pensais pas vous trouver si dur, je croyais que vous auriez pitié de ma jeunesse, de mon innocence.
— Chut ! fit Pedro, ne parlons pas d'une absente.
— Monsieur, c'est infâme, ce que vous venez de dire; mais vous ne croyez à rien ; de vous rien ne doit plus m'étonner.
Et des larmes, qui avaient toute l'apparence d'être vraies, jaillirent des yeux de Charlotte.
Le jeune homme gardait le sourire sur ses lèvres.
— Charlotte, reprit-il, voulez-vous que je vous donne un conseil?
— Un conseil? Et quel conseil pouvez-vous me donner?
— Un bon conseil, je crois.
— Alors, j'écoute.
— Tout à l'heure, vous vous êtes écriée : Que vais-je devenir?
— Oui, et je le répète : Que vais-je devenir?
— Voici mon conseil : Faites ce que je vais faire, mariez-vous !
— Me marier, moi! Avec qui? Est-ce qu'une fille entretenue peut se marier? Quand vous me repoussez, vous, quel est donc l'homme qui voudrait de moi?
— Celui qui entre chez vous le soir, à onze heures, furtivement, par
iciAN LOUP.
Pourriez-vous me
dire, lui demaada-t-il, ce qaest devenu le saltimbanque Grillardon (page b;
la petite porte du boulevard, et qui en sort de même le lendemain matin, entre sept et huit heures.
M"^ Charlotte était devenue plus rouge qu'une pivoine.
— C'est faux, c'est une infamie ! exclama- t-elle.
— Ne niez pas, c'est inutile. D'ailleurs, je ne vous fais pas un reproche je ne m'en reconnais pas le droit. Vous êtes parfaiterient libre de recevoir chez voas qui bon vous semble et aux heures que vous voulez
LlV. 103. E. RicHEBOURG. - JïAW Loup. - Éd. J. Rouff bt Q-. LlV. 103.
Le monsieur en question — c'est un jeune homme de vingt-huit ans — est employé dans un magasin de nouveautés. Vous le connaissez depuis quatre ans et il était votre amant depuis six mois lorsque je vous ai rencontrée la première fois dans ce fameux bal du Château-Rouge. Vous n'avez pas cessé de le voir, ce qui prouve d'abord que vous l'aimez et ensuite votre fidélité. Ce jeune homme vous aime aussi, lui; il est Intel- ; ligent et ne manque pas d'une certaine délicatesse, car, bien que vous fussiez riche et lui pauvre, il n'a jamais rien accepté de vous, pas même un petit cadeau.
Eh bien, Charlotte, si vous voulez que ce que j'ai fait pour vous ne soit pas perdu, devienne la source du bien, si vous voulez avoir une existence tranquille, heureuse, devenez la femme de cet honnête garçon, qui vous aime. Ce que je vous ai donné sera votre dot.
La jeune fille pleurait silencieusement, la tête baissée. Cette fois, c'étaient de vraies larmes qui coulaient sur ses joues.
— Eh bien, Charlotte, reprit Pedro, me pardonnez- vous d'avoir découvert votre secret?
Charlotte répondit par un sanglot.
— Allons, allons, dit Pedro d'un ton affectueux, ne restez pas ainsi la tête baissée comme une criminelle.
— Je n'ose plus vous regarder.
— Dites-moi au moins que vous ne m'en voulez pas.
— Et pourquoi vous en voudrais-je^ mon Dieu, pourquoi? Ah! Pedro, Pedro, elle aura le droit d'être fière celle à qui est réservé le bonheur d'être votre femme !
Elle essuya rapidement ses yeux et son visage, jeta un regard dans une glace, fit de la main un signe d'adieu au jeune homme et sortit précipitamment du salon.
— Allons, murmura Pedro, celle-là est sauvée : elle se mariera. Et il entra dans son cabinet.
JEAjN loup. 819