‹ Jean LoupChapitre 89 sur 153 · UN NOUVEL AMI · texte numérisé non relu

UN NOUVEL AMI

Le baron de Simaise attendait la réponse à la lettre qu'il avait écrite à sa femme. Il espérait que, pour que sa fille lui fût rendue, la baronne accepterait son ultimatum.

JEAN LODP.

Après avoir fait au bois une promenade à cheval... (paè'e 867).

Mais, ne voulant prendre aucune décision sans avoir consulté M. Lagarde, la baronne se rendit chez lui.

Le marquis reçut sa belle-sœur très affectueusement, et après Tavoir fait asseoir, il la pria de lui faire connaître l'objet de sa visite.

M"»^ de Simaise lui mit dans la main la lettre de son marL

— Cette demande impérative de M. de Simaise ne m'étonue nullement, dit-il après avoir lu.

LiV. 109. E. RiCHEBûURG. — Jean Loup. — Éd. J. Houff et G'«. Liv. iÛd.

Avez- vous répondu, madame?

— Non, monsieur; je n'ai pas cru devoir le faire avant de vous avoir vu .

— Bien.

— Que me conseillez-vous de répondre, monsieur?

— Je vous conseille, madame la baronne, de ne pas répondre du tout.

— Mais ma fille, monsieur, ma fille!

— M"® de Simaise vous sera rendue.

— Quand?

— Bientôt, je l'espère.

— Mais elle est emprisonnée. Elle souffre.

— Je sais dans quelle- situation se trouve M"® de Sirtiaise : elle est gardée à vue et n'a plus même le droit de sortir de sa chambre^, transformée en cellule de prison ; mais au nombre de ses geôliers il y a mon fidèle Landry ; cela, madame la baronne, doit vous tranquilliser.

— Hélas! non. Je sais de quoi le baron est capable et je tremble, monsieur, je tremble pour mon enfant ! Je réclame vos conseils. Dois-je porter plainte au parquet? Je suis prête.

Dites, monsieui, dites, dois-je faire cela?

— Non, madame.

— Que faut-il que je fasse, alors ?

— Rien.

— Rien! fit-elle, rien! quand ma fille croit peut-être que je Fai abandonnée à son malheureux sort. Relisez la lettre du baron, monsieur, relisez-la; vous verrez qu'elle contient une épouvantable menace.

— J'ai très bien lu, madame la baronne ; oui, votre mari vous fait une épouvantable menace; évidemment il a en tête quelque sinistre projet; mais il ne le mettra point à exécution. Rassurez -vous, madame, et attendez patiemment, si vous le pouvez, et sans rien redouter. Rien de fâcheux n'arrivera à M"® de feimaise, je vous le promets. Ne répondez pas à cettre lettre, ne vous adressez pas au parquet, ne faites rien, enfin, absolument rien. Je veille, et ce qu'il y a à faire, je le ferai!... Laissez aller le baron de Simaise, madame; à l'heure où il le faudra, il me trouvera devant lui pour lui dire: Arrête!

Il y eut un moment de silence et le marquis continua :

— M. de Simaise a mérité un châtiment terrible; pourtant, madame, pour vous et vos enfants, je suis disposé, sinon à pardonner, du moins à oublier; mais, pour cela, il faut que votre mari donne des preuves de son repentir, il faut qu'il s'humilie devant vous, qui vous êtes toujours

placée entre lui et la justice; il faut qu'il demande grâce à ses victimes ; enfin, madame, il faut qu'il ait imploré et mérité la pitié du vengeur.

— Hélas ! monsieur, vous tenez dans vos mains Thonneur et l'avenir de mes enfants; je sais que vous êtes généreux et bon, et cependant je sens que je n'ai pas le droit de vous implorer en faveur de mon mari.

— Quoi qu'il arrive, madame, vous n'aurez rien à vous reprocher ; vous avez fait pour le père de vos enfants tout et au delà de ce que vous pouviez faire.

— Ainsi, monsieur, il faut que j'attende?

— Avec patience, oui, madame.

— La baronne se leva.

— J'ai en vous une entière confiance, dit-elle, je vous quitte, non consolée, mais plus tranquille.

Un instant après le départ de M""*" de Simaise, on vint prévenir le marquis que sa voiture l'attendait. Il descendit immédiatement et prit place dans le coupé, en disant à son cocher de le conduire boulevard Malesherbes, chez M. Pedro Gastora.

Après avoir fait, au bois, une promenade à cheval, le Brésilien venait de rentrer lorsqu'on lui annonça M. Lagarde. Il s'empressa d'aller recevoir le visiteur que le valet de chambre avait fait entrer dans le grand salon. '

— Monsieur, dit Pedro après avoir rendu à M. Lagarde son salut, j'ai été prévenu, hier, par M. le comte de Violaine, que j'aurais l'honneur de votre visite.

— N'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, j'ai cru devoir me faire recommander.

— Oh! je vous assure que ce n'était pas utile; on doit s'estimer heureux et honoré de vous connaître, et être fier de vous serrer la mainajouta le jeune homme en tendant au visiteur sa main largement ouverte.

— Merci, monsieur, mais je ne mérite pas...

— Pardon, monsieur, et permettez-moi de vous le dire, vous êtes un homme admirable. Je connais quelques-unes des belles œuvres du protecteur de celui qu'on appelait autrefois Jean Loup. Vous possédez une immense fortune et vous en faites un noble emploi. Votre exemple sera suivi, monsieur; en ce pays, comme partout, il y a beaucoup de bien à faire; moi-même je tâcherai de vous imiter, si je peux, c'est-à-dire si je suis pour cela assez riche d'intelligence.

— Pour faire un peu de bien autour de soi, répliqua M. Lagarde, il ne faut que le vouloir .

— Oui, et savoir le faire.

— Cela s'apprend vite, dit en souriant le père de Jean Loup.

— Je dois vous dire, monsieur, reprit Pedro, que votre nom m'était déjà connu lorsque M. de Violaine m'a parlé de vous.

— Ah!

— Un homme qui a pour vous l'affection d'un frère a fait ici même l'éloge de M. Lagarde au milieu d'une réunion d'amis, parmi lesquels je citerai seulement le comte de Maurienne.

— Oh! je devine le nom de mon apologiste : M. Van Ossen, n'estce pas ?

— C'est lui-même. Ah! il est votre ami, celui-là, et il vous aime sincèrement. Mais je comprends qa'on vous aime aussitôt qu'on a le bonheur de vous connaître ; vous avez le don de faire naître toutes les sympathies et d'attirer l'amitié. Je vous vois aujourd'hui pour la première fois, et je sens que j'ai de l'amitié pour vous.

Visiblement ému, le marquis, à son tour, tendit sa main à l'enthousiaste jeune homme.

— Eh bien, monsieur Pedro Castora, dit-il, soyons amis !

— Ah! tenez, s'écria Pedro très ému, lui aussi, vous me rendez bien heureux !

— Vous m'encouragez à vous demander aussi votre amitié pour l'ancien sauvage de Mareille, pour mon protégé Jean Loup.

— Certes, je ne la lui refuserai pas.

— Merci pour lui. Jean Loup va faire très prochainement son entrée dans le monde dont la fatalité l'avait exilé ; il possédait une fortune, elle lui sera rendue. li lera son entrée dans le monde avec le nom qui lui appartient, un grand nom, illustré en France pendant des siècles. Ce jour-là, le pauvre Jean Loup aura besoin d'être entouré d'amis sûrs et dévoués. Je vous ai désigné pour être un de ceux-là, monsieur Castora.

— Vraiment, monsieur? Et c'est pour cela que vous êtes venu?

— Pour cela et pour autre chose. J'ai besoin de vous.

— Je me mets entièrement à votre disposition.

— C'est ici, chez vous, dans ce salon, si vous ne refusez pas, qu'aura lieu la présentation de Jean lioup.

Le jeune homme regarda son interlocuteur avec surprise.

— Avant, vous l'aurez vu, vous le connaîtrez, car j'espère bien que vous me ferez l'amitié de venir déjeuner chez moi jeudi prochain, soit dans cinq jours. Vous acceptez, n'est-ce pas?

— De tout cœur.

— Vous vous trouverez là en compagnie de quelques bons amis de Jean Loup, entre autres, M. le comte de Violaine, qui s'est particulière-

ment intéressé à lui autrefois. Le déjeuner est pour midi; n.ais je fais mes invitations pour dix heures précises, le déjeuner devant être précédé d'un assez long récit.

— C'est entendu, monsieur.

— Maintenant, je vais vous dire pourquoi je désire que ce soit dans votre salon que Jean Loup fasse sa première apparition dans le monde: D'abord vous êtes garçon, ce qui vous permet de n'inviter que des hommes; ensuite, au nombre des invités, il en est un qui ne pourrait pas venir chez moi, et qui ne serait reçu ni chez M. de Violaine, ni chez M. deMaurienne.

— Quel est donc cet invité ?

— Le baron de Simaise.

Le jeune homme fit un brusque mouvement et parut embarrassé.

— Je sais, reprit M. Lagarde, quelle est en ce moment votre situation vis-à-vis M. de Simaise, mais je sais aussi qu'il vous à certaines obligations et qu'il n'oserait pas rompre ouvertement avec vous. Il y a aii Comptoir d'escompte certain chèque...

— Quoi! monsieur, vous savez...

— Oui.

— Qui a pu vous dire? /

— Qu'importe! Je sais, cela suffit. Vous inviterez donc le baron, et il viendra.

— Vous le voulez, monsieur, je lïnviterai.

— Ce n'est pas tout ce que j^ai à vous demander, monsieur Castora. Ah! vous allez me trouver bien exigeant et sans gêne.

— Dites, monsieur.

— C'est un dîner que vous offrirez à vos invités, et, si vous le voulez bien, nous fixerons le jour.

— Votre jour sera le mien.

— Eh bien, samedi prochain, d'aujourd'hui en huit, le surlendemam du déjeuner chez moi.

— Je prends note pour faire mes invitations.

— Vous allez encore être étonné, monsieur Castora ; je vous demande, comme preuve d'amitié, de ne recevoir chez vous, ce soir-là, que les personnes que je vous désignerai.

— En effet, monsieur, ma surprise est grande.

— Je ne puis, malgré cela, vous donner aucune explication de ma conduite; il faut que vous attendiez jusqu'à samedi pour comprendre les raisons qui me font agir ainsi. *

— Je me suis'mis à votre disposition, monsieur ; je ferai ce que vous me direz de faire.

— Bien, je n'attendais pas moins de vous. Donc, en l'allant voir ou par une lettre, vous inviterez M. le baron de Simaise ; vous verrez chez moi jeudi vos autres convives et vous leur ferez de vive voix votre invitation. C'est cinq convives seulement que vous aurez à votre table samedi soir. Jean Loup et moi nous ne serons pas du diner.

— Pourquoi, monsieur?

Le marquis eut un doux sourire.

— Parce que nous devons venir plus tard, vers dix heures, répondit-il. Vous voudrez bien, d'ailleurs, ne point parler de Jean Loup et de moi à vos invités. M. de Violaine seul sera préveau ; notre arrivée doit être une surprise ménagée aux autres.

— Je me conformerai à vos intentions.

— Du reste, d'ici là nous nous reverrons et nous conviendrons de tout.

— Est-il bien important que j'aie M. de Simaise?

— Oui, oui; la nécessité de sa présence est absolue.

— Il peut ne pas accepter mon invitation.

— Il faut qu'il accepte.

— C'est bien, je le verrai demain.

— Ainsi, monsieur Castora, je peux compter sur vous?

— Comme on a le droit de compter sur un ami.

— Merci ! Maintenant, passons à un autre sujet. Quelle somme vous doit le baron de Simaise ? '

— Mais, je ne sais pas.

— Chaque fois qu'il vous a emprunté, il a dû vous donner un reçu?

— Sans doute.

— La somme totale, y compris le fameux chèque, doit dépasser cinq (ienL mille francs? ^

— Je crois que oui.

— Il faut que cette somme vous soit remboursée.

— Mais, monsieur, je n'exige pas...

— Oh! je connais votre désintéressement; je sais même que vous vouliez épouser M"® de Simaise pour sauver son père de la ruine et donner à Henriette et à Raoul une fortune nouvelle à la place de celle que le baron n'a pas su conserver. Votre idée était généreuse, je dirai même chevaleresque. Néanmoins, vous avez bien fait de ne pas poursuivre votre projet; vous avez bien fait pour plusieurs raisons que vous ne tarderez pas à connaître. M"^*de Simaise est une ravissante jeune fille et sera une femme accomplie ; mais M'^° de Violaine a aussi de nombreuses et rares qualités. Vous avez renoncé à Henriette et vous avez trouvé

Suzanne, la seule jeune fille, peut-être, qui puisse vous faire oublier la première. D'ailleurs, Henriette ne pouvait pas vous aimer, et Suzanne vous aime.

— Elle m'aime ? Vous dites qu'elle m'aime ?

— Oui, Suzanne de Violaine vous aime, et le jour où vous demanderez sa main à son père, elle vous sera accordée. Mais je reviens à la dette contractée envers vous par M. de Simaise. 11 faut, vous disais-je, que cette somme vous soit remboursée; elle le sera par moi, ou plutôt par mon notaire. Vous ne comprenez pas ? Voici : Je n'ai pas voulu que M. le baron de Simaise puisse être poursuivi par ses créanciers; pour cela, je me suis substitué à eux ; par mon ordre, mon notaire a acheté successivement toutes les créances; de sorte que, aujourd'hui, tout ce que possède le baron m'appartient. Il ne reste plus que vos reçus à ajouter à la masse. Vous comprenez, maintenant, n'est-ce pas, que je tienne à acheter également votre créance ?

— Soit, fit Pedro, je tiendrai les reçus de M. de Simaise à la disposition de votre notaire.

* Le marquis n'avait plus rien à dire. Il prit congé du Brésilien en lui disant :

— Jeudi matin, dix heures précises, n'oubliez pas!

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