‹ Jean LoupChapitre 88 sur 153 · LA MÉMOIRE DU COEUR · texte numérisé non relu

LA MÉMOIRE DU COEUR

Alors, la tête découverte, les yeux étincelants de bonheur, M. La« garde se plaça bien en face de la jeune femme.

— Regardez-moi bien, dit-il, regardez-moi bieni

C'était le signe convenu pour annoncer celui qu'on attendait (page 856}.

Il y eut chez la jeune femme comme l'effet d'un choc électrique. Tout son corps frémit, ses pupilles se dilatèrent et sa bouche s'ouvrit comme si elle allait parler; mais elle resta sans voix.

— Lucy! Lucy! s'écria M. Lagarde.

Elle tressaillit de nouveau et fit un pas en avant.

— Ahî ah! mon Dieu! fit-elle.

— Lucy, regarde-moi toujours, regarde-moi bien.

LiV. 107. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et C^». Liv. 107«

Elle passa ses mains sur son front moite. Elle était haletante.

— Ah ! ah ! ah ! mon Dieu ! fit-elle encore. M. Lagarde reprit :

— Rappelez-vous le jour de votre mariage, Lucy; c'était le soir, vous étiez dans votre chambre, la chambre nuptiale; vous aviez encore le vêtement blanc des mariées et sur votre front irradié la couronne virginale des fiancées ; à vos genoux Zélima pleurait de joie et couvrait vos mains de baisers.

— Zélima ! répéta Lucy comme un écho.

— Soudain, celui à qui votre tuteur venait de confier le soin de vous rendre heureuse entra dans la chambre; Zélima se releva et sortit aussitôt; alors, Lucy, toute palpitante de bonheur, vous vous êtes jetée dans les bras de votre mari. Vous aimiez votre époux, Lucy, et lui vous adorait.

— Oh ! oui, nous nous aimions ! prononça-t-elle comme se parlant à elle-même.

— Votre mari était le parent, le fils adoptif de M. Philippe de Villiers, votre tuteur. •

— Oui, oui!

Elle dévorait du regard cet homme qui lui rappelait ces choses intimes et qu'elle cherchait à reconnaître. Elle avait le sein agité, les yeux étincelants et la sueur ruisselait sur son front. Évidemment elle faisait de violents efforts pour retrouver dans sa mémoire les traits de celui qui lui parlait.

— Oui, Lucy, cherchez, cherchez dans votre mémoire, rappelez-vous, reprit M. Lagarde. Oh! vous arriverez à me reconnaître... J'ai beaucoup vieilli et je suis bien changé, c'est vrai; mais pas à ce point que vos yeux ne puissent vous rappeler mes traits, que vos oreilles ne reconnaissent plus le son de ma voix... Souvenez-vous, Lucy, souvenez-vous! Je vous ai dit souvent : « Lucy, je t'aime, je t'adore! )>

Elle poussa un cri. Elle se rappelait. Son cœur avait parlé ! Ce fut comme un rayon céleste qui éclaira subitement son visage et le rendit resplendissant.

— Paul! Paul! exclam a-t-elle.

Paul, à son tour, laissa échapper une exclamation de joie.

— Lucy, ma femme! s'écria-t-il dans un indicible ravissement, tu m'as enfin reconnu !.. . Oui, oui, c'est moi, ton mari! Je suis le marquis Paul de Ghamarande ! . . .

Lucy, éperdue, chancela comme si elle allait tomber. Mais le marquis l'enlaça de ses bras, et, la pressant contre son cœur, il couvrait son front de baisers délirants-

JEAN LOUP. fi^\

M, Legendre, les bras étendus, regardait le ciel.

— Paul, Paul! murmura Lucy d'une voix mourante. Ah! oui, c'est bien toi, mon Paul bien-aimé, je te reconnais maintenant. Les ombres qui enveloppaient le passé se dissipent. Je me sens renaître sous la chaleur de tes baisers!

— Lucy, ma Lucy chérie, répondit le marquis, Dieu t'a enfin rendue à mon affection, à mon amour. Va, ma bien-aimée, autant tu as souffert et as été malheureuse, autant tu auras maintenant de joie et de bonheur.

Ils s'embrassaient comme deux jeunes amoureux, conme si vingtcinq ans ne s'étaient pas écoulés depuis que le malheur les avait frappés-

Le marquis continua:

— Un homme t'a fait souffrir, Lucy, et t'a condamnée à une existence misérable ; il a fait plus encore, cet homme ; à peine Tavaistu mis au monde^ il t'a enlevé ton enfant.

— Mon enfant! s'écria-t-elle.

— Oui, Lucy, notre enfant, notre fils!...

— Je suis mère ! je suis mère !

Un sanglot s'échappa de sa poitrine; des larmes jaillirent de ses yeux comme d'une source et inondèrent ses joues.

— Lucy, reprit le marquis, essuyant les larmes de sa femme avec ses baisers, j'ai retrouvé notre fils, je te le rendrai... Ah! il t'aimera aussi, lui ! Nous serons deux pour te faire oublier tout ce que tu as souffert, pour t'aimer et t'adorer!

A ce moment, comme si la Providence se fût manifestée, rappelant qu'elle avait pris part à l'oeuvre accomplie, un corbeau passa audessus du jardin, rasant la cime des grands arbres, et fit entendre son ori guttural:

Goâque, coâque!

Lucy tressaillit dans tout son être et son regard, plongeant dans l'espace, chercha l'oiseau. Il était déjà loin; elle le vit filant à tired'aile vers les coteaux boisés de Bougival.

— L'oiseau noir, l'oiseau noir! prononça-t-elle. Elle eut un nouveau tressaillement et s'écria:

— Je me souviens ! je me souviens !

Elle glissa entre les bras du marquis, tomba à genoux et, laissant éclater ses sanglots, ses larmes redoublèrent.

— Le marquis lui prit les mains et l'aida à se relever.

— Allons, ma chérie, disait-il, calme-toi... Ne pensons plus qu'à Ta-

852 HEiNRIETTE DE SIMAISE.

venir. Le malheur ne t'a pas tuée; sois forte pour la joie, pour le bonheur!

M. Legendre s'approcha.

— Monsieur le marquis, dit-il, nous ferons bien, je crois, d'entrer dans la maison.

— Ah! mon ami, fit le marquis, tout entier à mon ivresse, je vous avais oublié. Pardonnez-moi. Vous voyez ce que je vous dois; le peu que j'ai fait pour vous est-il comparable, dites, à ce que vous avez fait pour moi? Oui, mon brave ami, continua-t-il en serrant la main du docteur, vous avez raison, nous ne devons pas rester plus longtemps dans le jardin.

— Vous avez beaucoup de choses à dire à M""* la marquise, répliqua M. Legendre, vous serez donc, assis dans mon cabinet, infiniment mieux qu'ici pour causer.

Le marquis offrit son bras à Lucy et, précédés de M. Legendre, ils entrèrent dans la maison.

Le docteur ouvrit devant eux la port<î de son cabinet, les fit asseoir sur le canapé, et dit au marquis :

— Il vous faut maintenant, monsieur le marquis, dissiper complètement les ténèbres au milieu desquelles s'était perdue la mémoire de M""® la marquise. Vous allez obtenir cet heureux résultat, n'en doutez point. Vous n'avez pour cela, comme je vous le disais ce matin, qu'à faire revivre M""® la marquise dans le passé, c'est-à-dire à lui raconter sa propre histoire jusqu'au moment, — si vous le pouvez, — où elle a été atteinte de l'affection cérébrale. Ne redoutez pas, s'ils vous sont connus, de lui apprendre les faits postérieurs, jusqu'à l'époque de son entrée à la ferme de la Gommanderie, époque qui est aussi, comme je vous l'ai dit, celle où la raison lui est revenue.

Pour que vous puissiez parler plus librement, monsieur le marquis, je me retire.

— Mais, docteur... commença le marquis.

— Non, non, interrompit M. Legendre en souriant, ma présence vous gênerait.

Et il s'en alla.

Le marquis prit les mains de sa femme dans les siennes et parla.

Il commença par raconter à Lucy tout ce qu'il savait de son enfance, puis la mort de son père, son arrivée à Batavia avec son amie Zélima ; leur amour, leur mariage ; leur départ pour la France, leur arrivée au Havre où le baron de Simaise les attendait ; leur installation dans la villa des Ormes, à Port-Marly; et enfin comment il avait été forcé de la

quitter, la laissant enceinte, pour retourner à Batavia prendre possession de rhéritage de M. Philippe de Villiers qui venait de mourir.

Cette première partie du récit avait été souvent interrompue par les exclamations de Lucy. Mais le phénomène s'accomplissait ; peu à peu la lumière se faisait chassant la nuit du cerveau; les faits, les événements rentraient dans la mémoire réveillée, s'y classaient, s'y incrustaient.

Le marquis passa rapidement sur le naufrage du Téméraire, Il continua en racontant les machinations du baron de Simaise, voulant s'approprier la fortune de son frère; le rôle hypocrite, lâche et infâme qu'il avait joué à Port-Marly, lorsque celle qu'il croyait veuve ayant perdu la raison, il l'avait fait enlever de la villa et conduire au château de Blaincourt oii, pendant cinq ans, elle avait vécu séquestrée.

Maintenant, Lucy n'interrompait plus. Son attention suspendue aux lèvres de son mari, elle écoutait cet étrange récit, étonnée, frémissante, haletante, sans voix.

— Ma chère Lucy, dit le marquis, c'est dans ce vieux château en ruine que vous avez mis au monde votre fils. Ainsi que je vous l'ai dit déjà, il vous fut enlevé presque immédiatement, et lui aussi vécut séquestré dans ce vieux château, pendant huit ou neuf années.

— C'est épouvantable, c'est horrible! soupira la jeune femme.

Ne voulant pas, à ce moment surtout, lui causer une douleur trop vive, le marquis ne lui parla point de Charles Chevry et de Zélima, morts tous deux victimes de leur dévouement. Il pensait, avec raison, qu'il ne devait dire d'abord à Lucy que juste ce qui était nécessaire pour la remettre en possession de sa mémoire.

Il termina en apprenant à la marquise comment on était venu la prendre au château, la nuit, afin de la conduire loin de là, selon toutes les apparences dans le département de l'Yonne, où elle avait été abandonnée sur une route au milieu d'un bois.

Après être restée un instant pensive, Lucy répondit :

— Oui, c'est probablement dans une forêt que j'ai été abandonnée. J'ai eu, je crois me le rappeler, une grande frayeur.- Quelle en a été la cause? Je ne saurais le dire. J'ai dû m'évanouir et rester longtemps sans mouvement, comme morte. Quoi qu'il en soit, pendant ce sommeil, ordinaire ou léthargique^ Dieu m'avait rendu la raison. Je me retrouvais tout à coup ayant la pensée lucide, en possession de moi-même, mais je ne me souvenais de rien. A l'exception de la mémoire, je jouissais de toutes mes autres facultés mentales. C'était comme si la vie commençait seulement pour moi.

Après un court silence, elle reprit, les yeux rayonnants :

— Ah ! Paul ! mon cher Paul ! il me semble que je viens de sortir d'un tombeau; c'est une résurrection J Mais va, en moi, rien n'était mort; je sens tout revivre!... Je retrouve dans mon cœur la tendresse et l'amour que j'avais pour toi.

— Chère bien-aimée!

— Et à côté de cet amour, un autre que je n'ai pas connu, l'amour maternel, a déjà pris sa place. Paul, il t'a suffi de me parler de notre enfant, de notre fils, pour que je tressaille dans tout mon être, pour faire renaître dans mon cœur les sentiments de la maternité. Mère, je suis mère! continua-t-elle avec exaltation. Paul, tu m'as à peine parlé de notre fils; il a été bien malheureux, lui aussi... Oh! dis-moi comment tu l'as retrouvé, dis-moi tout.

— C'est assez pour aujourd'hui, Lucy ; je ne veux pas te fatiguer; mais, sois tranquille, tu connaîtras l'histoire de notre fils, je ne te laisserai rien ignorer.

— Il est grand, il est beau, il te ressemble, n'est-ce pas?

— Oui, Lucy, il me ressemble, mais il est plus encore le portrait de sa mère que le mien.

— Paul, où est-il ?

— A Paris.

— Oh ! si près de moi !

Elle joignit ses mains, et, appuyant sa tête sur l'épaule du marquis :

— Paul, demanda- t-elle d'une voix douce, quand le verrai-je?

— Aujourd'hui même, Lucy.

Elle ne put retenir un cri de joie.

~ On va l'aller chercher, dit le marquis en se levant. Il ouvrit la porte du cabinet et appela le docteur. M. Legendre parut.

Il jeta un regard sur Lucy, dont le visage irradjé reflétait le bonheur ; puis, s'adressant au marquis :

— Monsieur le marquis, dit-il, je n'ai pas oublié que vous n'avez pas encore déjeuné; à l'instant même, si vous le voulez, nous pourrons nous mettre à table.

— Ma foi, docteur, je mangerai maintenant volontiers, et je crois même avec appétit.

— - Si j'en juge par moi, monsieur le marquis, vous devez avoir faim.

— Et soif, mon cher docteur.

— Venez donc M""® la marquise voudra bien, j'espère, nous tenir compagnie.

— Certainement, docteur, répondit Lucy.

— Je vais d'abord donner un ordre à mon cocher, dit le marquis ; je vous retrouverai tous deux dans la salle à manger.

Le petit festin improvisé par la gouvernante du docteur fut très gai.

La marquise ne mangeant pas, c'est elle qui versait le vin dans les verres. Elle voulut aussi, à la fin du repas, servir elle-même le café et les liqueurs.

— Je connais cela, disait-elle en souriant ; c'était toujours moi, à la ferme, qui versais à boire aux faucheurs, au temps de la fenaison et des moissons.

La joie et le bonheur éclataient dans ses yeux. Entre elle et le marquis, que de regards de tendresse et d'amour échangés ! Et puis ce n'était pas tout, pour Lucy, d'avoir retrouvé son mari, d'être près de lui... Elle allait voir son fils !

En se levant de table, le marquis et le docteur allumèrent chacun un cigare, et ils descendirent au jardin pour fumer^ Paul ayant Lucy à son bras.

M. Legendre marchait à quelques pas de distance derrière le marquis et la marquise, qui causaient avec animation.

Il se disait :

— On croirait voir deux époux amoureux en pleine lune de miel. En vérité, ils ont en deux heures rajeuni de dix ans !

Le marquis apprenait à Lucy comment son fils l'avait vue deux fois à travers les vitres de la chambre dans laquelle elle était enfermée au diàteau de Bkincourt.

— Il ne me reconnaîtra pas, dit-elle.

— Qui sait? ma chère Lucy; votre fils a été heureusement doué, il a une mémoire merveilleuse ; nous la mettrons à l'épreuve et nous verrons.

Le marquis appela le docteur, qui les rejoignit.

Alors, entre eux, ils convinrent de la façon dont le jeune homme serait mis en présence de sa mère, sans avoir été prévenu.

Deux heures s'écoulèrent assez vite en causant.

Toutefois, la marquise avait des mouvements d'agitation qui trahissaient son impatience.

A chaque instant elle demandait :

— Quand arrivera-t-il ?

Enfin, on entendit le roulement d'une voiture sur la chaussée. Presque aussitôt. Florentine, que son maître avait placée en faction, se

montra à une fenêtre, agitant son mouchoir. C'était le signe convenu pour annoncer celui qu'on attendait.

Le rose s'effaça subitement des joues de la marquise et elle appuya ses deux mains sur son cœur comme pour en comprimer les batte-

me?>ts.

— Venez, madame, venez vite, lui dit M. Legendre.

Et tous deux s'empressèrent de rentrer dans la maison, pendant que le marquis se dirigeait vers la porte du jardin pour recevoir le jeune

homme.

— Me voici, monsieur, dit Jean Loup, sautant à terre. Nicolas m'a dit que vous aviez besoin de moi, je viens me mettre à vos ordres.

— Mon cher Jean, répondit le marquis, je me suis décidé à passer ici toute la soirée et je vous ai envoyé chercher, afin de vous avoir avec moi chez M. le docteur Legendre, mon ami, que vous avez vu deux ou trois fois déjà à Paris.

Nicolas, continua-t-il, s'adressant au cocher, vous pouvez vous en retourner ; nous rentrerons à Paris par le chemin de fer.

11 prit la main de son fils et ils entrèrent dans la maison.

— Jean, dit le marquis, je vais prévenir M. Legendre de votre arrivée.

Et, lui montrant une porte : ,

— Entrez là, dans le salon, ajouta-t-il.

Le marquis s'éloigna. Le jeune homme ouvrit la porte et pénétra dans la pièce. Voyant une femme debout, immobile, tournant le dos à la fenêtre, il fit un pas en arrière.

Alors la marquise s'avança et sa belle et pâle figure se trouva subitement en pleine lumière. Elle était toute tremblante et se soutenait à peine sur ses jambes. Mais avec quelle tendresse passionnée, quelle délicieuse ivresse elle contemplait ce grand et beau jeune homme, son fils, qui la regardait, étonné, et, par une sorte d'attraction, aspirait son âme !

Jean restait immobile, comme pétrifié, subissant l'effet d'une fascination étrange. Était-ce toujours son rêve, ou se trouvait-il cette fois en présence de la réalité? Et, ses yeux fixés sur ceux de cette femme, silencieuse, jeune et belle encore, qui venait de s'arrêter devant luij il sentit un frémissement dans tous ses membres.

— Jean, prononça tout bas la marquise.

Le son de cette voix douce, frappant ses oreilles, disait au jeune homme que ce n'était plus un rêve et le rappelait aux sentiments de la réalité.

Aussitôt son visage s'illumina.

JEAiN LOUP.

•Te le tuerai ! dit-il (page 863).

— Ah! c'est vous! c'est vous! s'écria-t-il, je vous reconnais! Ma mère, ma mère !

— Mon fils !

Jean tenait déjà la marquise dans ses bras.

Et ces mots : ma mère! mon fils! étaient répétés au milieu d'un grésillement de baisers.

Dans l'encadrement de la porte, le marquis et le docteur Legendre

LîV. 108. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G^K Liv. 108.

contemplaient ce délicieux et ravissant tableau, que la plume la mieux exercée ne pourrait décrire, que le peintre le plus habile ne saurait rendre.

Enfin, au bout d'un instant, le marquis entra dans le salon.

Jean, dit-il d'une voix lente et grave, j'ai attendu longtemps le moment de te faire une importante révélation; il est arrivé enfin, ce moment heureux, grâce à notre excellent ami, le docteur Legendre. Jean, tu retrouves aujourd'hui ta famille tout entière. Jean, je suis ton père!

Tout ce qu'il y avait de tendresse et de reconnaissance dans le cœur du jeune homme se manifesta en un cri venant de l'âme.

Des bras de sa mère il passa dans ceux de son père.

— Vous êtes mon père, disait-il éperdu, fou de bonheur ; depuis longtemps mon cœur me l'avait dit, mais je n'osais pas croire mon cœur.

M. Legendre s'était retiré discrètement, en fermant doucement la porte.

Nos trois personnages s'assirent sur le canapé, Lucy entre son mari et son fils.

— Je ne t'ai pas tout dit, mon fils, reprit le marquis, il te reste à connaître le nom de ton père.

Jusqu'à nouvel ordre, je dois m' appeler encore M. Lagarde; mais pour toi, aujourd'hui, je reprends mon nom.

Jean, tu es le fils du marquis et de la marquise de Ghamarande.

Il y eut entre ces trois êtres enfin réunis une longue causerie intime pleine de doux épanchements.

Quelle heure délicieuse !

Que de sourires !

Que de caresses !

Jean ne pouvait se lasser de regarder, d'admirer sa mère, et celle-ci, radieuse, serrant la main du marquis^ contemplait son fils comme en extase.

Le terrible passé avec son cortège de douleurs et de souffrances était oublié; tout entiers à l'ivresse du bonheur, ils ne songeaient qu'au présent.

Le marquis et son fils rentrèrent à Paris, le soir, par le dernier train.

II avait été décidé que, pendant quelque temps encore, la marquise resterait à Ghatou et que son mari et son fils viendraient la voir tous les jours.

C0LÈRË.4PAJSÉE

Cette nuit-là, le ma/quis Paul de Ghamarande dormit d'un sommeil tranquille.

Enfin, après tant de déboires, d'amères déceptions, de doute, de désespérance, de vicissitudes de toutes sortes, il était entré au port et se sentait à l'abri te ce vent de tempête qui, pendant de si longues années, avait soufflé sir les siens et sur lui. Le bonheur était conquis ; il avait rempli sa tâche, a, comme le manoeuvre après son rude labeur de la semaine, il allait pou/oir' se reposer. Maintenant il voyait l'avenir resplendissant.

Donc h marquis passa une bonne nuit.

Jean de Ghamarande, au contraire, fut en proie à une agitation qu'il ne chercia même pas à calmer. Trop de choses dans sa pensée l'empêchèrent le fermer les yeux. Il ne songeait pas à ce qu'il avait souffert, lui ; mas il se retraçait le sombre tableau des souffrances imméritées de sa mèc Et ce long martyre d'une femme qui lui était si chère avait été l'œuvB infâme d'un lâche ennemi de sa famille. Ge misérable lui était inconm ; mais il saurait son nom. Alors, c'est lui, Jean de Ghamarande, une des victines de cet homme, qui lui demanderait compte des tortures de sa mère.

A cette pensée que sa mission, à lui, était d'être un vengeur et qu'il se troTverait un jour en face du misérable auteur de si grands maux, tout son sang bouillait dans ses veines et il sentait en lui les grondements sourds d'une eâroyable colère. Il se leva en même temps que le soleil, qui vint frapper à sa fenêtre et inonder sa chambre de lumière.

Il s'habilla lentement, mettant un soin exceptionnel à sa toilette, conme s'il se fût disposé à aller faire des visites.

A six heures, il agita le cordon d'une sonnette.

— Dès que M. Lagarde pourra me recevoir^ vous voudrez bien me prévenir, dit-il au domestique qui vint à son appel.

Le jeune homme avait un air grave et quelque peu solennel qui surprime serviteur.

Au bout d'un quart d'heure il revint dire à M. Jean que M. Lagarde rattendait dans son cabinet.

Un instant après, le père et le tils étaient en présence.

Gomme il en avait l'habitude, le marquis mit un baiser sur le front de son fils. Cette fois, n'ayant plus à se contraindre, ce fut bien un baiser de père que le marquis posa sur le front du jeune homme. Jean en sentit la différence. '

— Oh! mon père, mon père, dit-il d'une voie émue.

— Tu m'as fait demander si je pouvais te recevoir, dit le marquis; à l'avenir nous nous dispenserons de ce cérémonial; ma chambre et mon cabinet te seront ouverts sans que tu aies besoin de te faire annoncer. Maintenant, mon fils, notre situation n'est plus la- même.

Mais tu as l'air bien grave ce matin; il y a dans ton attitude, dans ton regard quelque chose de résolu qui m'inquiète ; et puis tu as la figure fatiguée ; est-ce que tu es souffrant ?

— Non, mon père.

— Alors tu as mal dormi?

— ■ C'est vrai, mon père, la nuit a été pour moi sans soipmeil.

— Et pourquoi n'as-tu pas dormi?

— J'ai constamment pensé à ma mère.

Le marquis sourit en enveloppant son fils d'un regard d'ineffable tendresse.

— Mon père, reprit Jean, je vous ai demandé de me recevoi>'' à cette heure matinale parce que j'ai une prière à vous adresser. ^

— Une prière! t

— Oui, mon père. Je sais depuis hier que je suis votre fils, le fils du marquis et de la marquise de Chamarande. Mon père, le fils du marquis de' Ghamarande a des devoirs à remplir envers vous, envers sa mère, enver&î luimême ; il veut se montrer digne de son père et du nom que vous lui donuez.

— Bien, mon ami, c'est très bien ; mais où veux-tu en venir? ,^

— Mon père, je sais que ma mère a beaucoup souffert, qu'elle et poi nous avons été les victimes de la méchanceté d'un homme, notre enn emi et le vôtre; mais je ne sais que cela, mon père. Ce n'est pas assez : le^fils du marquis de Chamarande a le droit de vouloir connaître la cause «des souffrances de sa mère ; il veut savoir le nom du misérable qui a condan^^ué la marquise de Chamarande, pendant tant d'années, à une existence miisérable. Oh! mon père, vous ne refuserez pas cette satisfaction à votre fils! Votre fils ne doit rien ignorer, car il a besoin de tout savoir.

D'abord, le front du marquis s'était assombri; mais peu à peu réimpression douloureuse s'effaça.

Après être resté un instant silencieux il répondit :

— Jean, dans l'intérêt même de ta tranquillité, j'avais pris la résolution de garder le silence vis-à-vis de toi et de ne point te faire connaître ces choses horribles que moi-même je voudrais pouvoir chasser de mon souvenir. Mais je comprends ta légitime curiosité et je sais quels sentiments t'animent. Va, tu es un Ghamarande! Et c'est parce que je te trouve digne de moi et du nom de nos ancêtres, que tu es appelé à porter, que je te reconnais le droit de me dire : « Ne me cachez rien ; je veux tout savoir ! »

Eh bien, soit, mon ami, tu connaîtras le crime et tu sauras pourquoi ta mère et toi avez été victimes d'un misérable. Seulement, et parce que je le crois nécessaire, du moins quant à présent, je ne te dirai point le nom de l'homme qui a fait tant de mal.

Jean, c'est l'histoire de ta m. ère, celle d'un autre personnage que je vais te raconter. Mon récit sera pour toi un enseignement. Malgré les rudes épreuves que tu as subies, tu ne connais rien encore de la vie dont tu ne peux voir que le beau côté. Autrefois tu jugeais les hommes et les choses par instinct ; en avançant dans la vie, en acquérant l'expérience, tu reconnaîtras que les hommes et les choses humaines doivent être étudiés et, après mûres réflexions, jugés j)ar la raison. Alors, mon ami, tu pourras te prémunir contre celles-ci, te défendre contre les autres.

Ce que je vais t' apprendre te fera voir jusqu'où l'oisiveté, la paresse, les fréquentations mauvaises, le vice, les passions honteuses peuvent conduire l'homme; combien on doit être prudent et difficile dans ses relations; que l'honnête homme doit être en garde sans cesse contre les dangers qui le menacent, contre toutes sortes de funestes entraînements. Tu sentiras naître en toi le dégoût qu'on doit avoir pour tout ce qui est bas et vil, l'horreur profonde que doivent inspirer la vénalité et l'hypocrisie.

Après cette espèce de préambule, le marquis fit le récit que son fils attendait et que le jeune homme écouta tantôt avec de grosses larmes dans les yeux, tantôt en frémissant d'indignation, d'épouvante et de colère contenue.

Ainsi qu'il l'avait déclaré, le marquis ne nomma point le baron de Simaise; mais, sachant que son fils ne pouvait deviner ce nom, il ne lui cacha point que c'était un membre de leur famille qui avait ainsi trahi sa confiance, frappé sans pitié la malheureuse marquise et vendu plus tard son enfant à des saltimbanques.

Malgré le calme apparent du jeune homme, les éclairs rapides de son regard et l'expression de sa physionomie convulsée trahissaient son agitation intérieure.

Le marquis cessa de parler.

— Mon père, dit Jean, d'une voix qu'il ne put empêcher de trembler, je ne connais pas bien encore toutes les lois dont la justice de mon pays est armée, mais il me semble qu'il doit exister un châtiment pour ce criminel dont ma pauvre mère a été la victime.

— Oui, répondit le marquis, ce crime est de ceux pour lesquels la Justice est inexorable.

— Mon père, celui qui l'a commis vit-il encore?

— Oui.

— Ce misérable est un de nos parents, m'avez-vous dit ; mais qu'importe! Mon père, pourquoi ne Tavez-vous pas livré à la justice?

— Parce que je n'ai pas cru devoir le faire.

Jean se dressa debout, un éclair fauve dans le regard.

— Pourtant, mon père, ma mère a souffert ! s'écria-t-il.

— C'est vrai.

— Victime d'un misérable, d'un lâche, elle doit être vengée !

— Jean, répondit doucement le marquis, la justice des hommes ne peut atteindre ce grand coupable; je Tai abandonné à la justice de Dieu.

— Dieu est trop lent à punir, mon père : il y a vingt-cinq ans que cet homme a fait le mal et Dieu le laisse vivre!

— L'heure viendra oii il devra rendre compté du mal qu'il a fait.

— Oh ! oui, elle viendra, cette heure ! prononça le jeune homme d'une voix sourde.

Mon père, continua-t-il, je crois comprendre pourquoi vous n'avez pas réclamé le châtiment de cet homme : il est notre parent; vous avez craint, sans doute, un scandale public, un rejaillissement de honte sur votre nom; mais il y a autre chose à faire.

— Que veux-tu dire ?

Le jeune homme se redressa, le regard chargé de sombres lueurs.

— Il faut que ma mère soit vengée ! s'écria-t-il.

— Jean, Jean, calme-toi.

— Mon père, répliqua le jeune homme avec agitation, je suis votre fils et je veux vous prouver aujourd'hui que je suis digne de vous et de ces hommes illustres dont je descends, qui ont adopté cette divise : Tout pour l'honneur! On ne dira jamais de moi, je vous le jure : Celui-là est un fils dégénéré des nobles marquis de Chamarande. Mon père, c'est à votre fils, victime aussi, qu'il appartient de demander compte à un misérable des souffrances endurées par sa mère.

Ce n'est pas pour que cela me soit inutile que vous m'avez fait apprendre à manier l'épée, à tirer le pistolet; il faut que ma mère et vous

soyez vengés! Mon père, je suis le vengeur! Je vous en supplie, ditesmoi le nom de cet homme !

— Jean, mon fils, je suis heureux et fier de t'entendre parler ainsi; mais apaise-toi. Je t'ai prévenu que j'avais mes raisons pour ne point te faire connaître le coupable.

— Ah! je les connais, ces raisons, mon père : vous aviez deviné que j'irais provoquer ce misérable et que je le forcerais à se placer en face de moi, une arme à la main. Douteriez-vous du courage de votre fils, mon père? Auriez-vous peur que sa main tremblât?

— Non, répondit le marquis, je sais que tu es brave!

— Son nom, mon père, son nom !

Le marquis secoua la tête.

— Au nom de ma mère, au nom de tout ce qu'elle a souffert, son nom, son nom! exclama Jean, les yeux pleins de flammes.

Il était dans un état d^exaltation impossible à décrire. Sous l'action de la fureur tout son corps frémissait. C'était Jean Loup, c'était le sauvage avec sa nature indomptée qui reparaissait.

— Jean, dit le marquis d'une voix douce et calme, qui contrastait étrangement avec l'emportement du jeune homme, écoute-moi et croismoi : si je t'ai caché ce nom que tu veux connaître, c'est pour ta tranquillité. Cependant si tu l'exiges, s'il faut absolument cela pour te calmer, je nommerai le bourreau de ta mère. Mais je te préviens que, pas plus que ton père, tu ne peux rien contre lui.

Jean se redressa de toute sa hauteur, le regard flamboyant, superbe.

— Je le tuerai ! dit-il.

Une fois encore le marquis secoua la tête.

— Malgré tout ton courage, répliqua-t-il en souriant, tu n'auras pas celui d'aller lui demander de croiser le fer avec toi. Je t'ai dit qu'il était de notre famille, mais point à quel degré il est mon parent. Eh bien, Jean, cet homme est mon frère.

— Votre frère !

— Oui, mon frère.

— Quoi ! un Chamarande peut être un lâche, un infâme !

— Dieu merci, Jean, cet homme n'est pas un Chamarande. La marquise de Chamarande, ma mère, qui, elle aussi, a beaucoup souffert, a eu ce fils d'un second mariage. Enfin, tu veux savoir son nom? Il se nomme de Simaise.

— De Simaise! répéta le jeune homme.

Il se souvenait que ce nom avait déjà frappé son oreille. Le marquis continua :

— La dame de Vaucourt, que tu connais sous le nom de M"'® Sandras est sa femme, et celle que tu aimes, Henriette, est sa fille.

L'effet produit par ces paroles fut pareil à celui d'une forte douche d'eau glacée. La fureur du jeune homme s^'apaisa subitement comme une violente bourrasque après Torage passé.

Il devint affreusement pâle, la flamme de son regard s'éteignit, ses bras tombèrent inertes à ses côtés et il s'affaissa lourdement sur un siège en laissant échapper un gémissement.

Le marquis lui prit la main et la serra silencieusement.

— Oh! ma mère, ma mère! prononça Jean d'un ton douloureux.

Et il eut une sorte de crise nerveuse qui se termina par des larmes et des sanglots.

— Eh bien, mon fils, reprit le marquis quand il jugea qu'il pouvait parler, comprends-tu pourquoi je n'ai pas réclamé le châtiment du coupable? Et maintenant, après ce que la baronne de Simaise et sa fille ont fait pour toi, ne devons-nous pas essayer d'oublier?

La baronne a entrepris l'œuvre de réparation ; ce que sa fille et elle pouvaient faire, elles l'ont fait.

Les crimes du baron avaient élevé entre toi et sa fille une barrière; cette barrière, que rien ne semblait pouvoir briser, l'amour l'a rompue.

Je ne sais pas ce qui est réservé au baron de Simaise. Mais Henriette sera ta femme. Ce jour-là, Jean, peut-être môme avant ce jour, la punition du baron commencera.

Va, si nous ne pouvons pas nous venger nous-mêmes. Dieu se chargera de notre vengeance!

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