LA BOITE AUX QUATRE FLACONS
Un quart d'heure après le départ de Pedro Gastora, le signor Garini entrait dans le cabinet du baron de Simaise.
Il s'avança à petits pas, courbant l'échiné et saluant en même temps de Ja tête et des mains.
Habitué aux manières obséquieuses de Garini, le baron le laissa arriver jusqu'à lui avant de se lever pour saluer à son tour.
— Gher monsieur Garini, soyez le bienvenu, dit-il à l'Italien, en lui montrant un siège. Vous venez me dire, sans doute, que vous avez reçu des nouvelles d'Italie.
— Et selon ma promesse; oui, monsieur le baron.
— Vous n'avez pas perdu de temps.
— Pas une minute. Le temps? Je sais ce qu'il vaut.
— Eh bien, monsieur Garini, où en sommes-nous?
— J'ai trouvé Tendroit.
• — Oh ! je savais bien que je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous.
— Monsieur le baron voudrait flatter ma petite vanité; mais je suis modeste.
— Trop modeste pour un homme de votre valeur, monsieur Garini ; enfin, vous avez trouvé.
. — Oui, monsieur le baron.
— G'est un couvent ?
— Oui, monsieur le baron, un couvent, une de ces retraites définitives des pécheresses repentantes, refuse de miséricorde et de paix oii les séductions du monde ne sont plus à craindre.
— G'est parfait, monsieur Garini.
— Cette sainte maison, dont les portes sont fermées aux hommes, même à ceux qui, ministres de Dieu, sont investis des plus hautes dignités ecclésiastiques, cette sainte maison, une de celles dont je vous parlais Tautre soir, se trouve dans les Abruzzes, au fond d'une gorge de la montagne, en un endroit à peine connu, sauvage, presque désert.
— De mieux en mieux, monsieur Garini.
— Enfin, monsieur le baron, la supérieure de cette maison du Seigneur est prête, dès maintenant, à recevoir, pour la plus grande gloire de Jésus et de Marie, la pénitente qii'on désire lui confier, afin que par ses prières, sa contrition, ses mortifications et autres saintes pratiques de dévotion, elle puisse accomplir Toeuvre de son salut.
— G'est très bien, monsieur Garini; je vois que cette maison est, comme vous le dites, un lieu de paix et de miséricorde. Mais, si vous le voulez bien, nous parlerons d'autres choses.
— Je suis aux ordres de monsieur le baron.
— La baronne de Simaise a ouvert les hostilités.
— Ah ! Et comment cela, monsieur le baron ?
— Avant votre visite, monsieur Garini, j'ai eu celle de Pedro Ûastora; il est venu m'inviter à dîner chez lui samedi prochain.
— Il tient à se réconcilier avec vous.
— Attendez donc; je dois me trouver là avec plusieurs amis de M*" de Simaise.
— Eh bien, monsieur le baron ?
— Vous ne comprenez pas?
— J'attends que vous vouliez bien m'expliqucr...
— La baronne et ses amis — Pedro Gastora est du nombre — ont formé un complot contre moi.
— Dans quel but?
— Hé! c'est facile à deviner : ils espèrent me contraindre, le ne sais par quel moyen, à rendre Henriette à sa mère.
— Dame, monsieur le baron, ceci vous regarde.
— Oui, mais j'ai posé mes conditions; hors d'elles, la baronne n'obtiendra rien, rien, rien !
— Vous devez maintenir vos prétentions.
— Que pensez-vous de cette façon d'agir de ma femme, monsieur Garini ?
— Il faut bien que M""® la baronne de Simaise réponde d'une manière ou d'une autre à la lettre que vous lui avez écrite.
— Dois-je me trouver à ce rendez-vous de bataille?
— Avez-vous accepté l'invitation de M. Pedro Gastora?
— Oui.
— En ce cas, pourquoi me consulter?
— Je puis prétexter une absence forcée ou, à la dernière heure, une indisposition.
— Hum, hum! fit Garini, ce serait une faute, monsieur le baron, une faute grave, qui pourrait pousser M""® la baronne de Simaise à se servir de moyens moins pacifiques. Non, non^ il faudra vous rendre à l'invitation qui vous a été faite. Vous n'avez pas peur, j-e pense, et vous saurez tenir tête aux champions de M""® la baronne.
;En ne vous dérobant pas, vous faites comprendre que vous vous sentez fort de vos droits et que vous êtes prêt pour la lutte. Enfin, il est bon que vous connaissiez les intentions de M""® de Simaise et ce qu'elle se propose de faire, conseillée par ses amis. Sur ce point, monsieur le baron, vous saurez certainement à quoi vous en tenir samedi soir, en sortant de chez M. Pedro Gastora.
Dans tous les cas, vous savez déjà que, d'ici samedi, vous n'avez aucune attaque à redouter.
On vous laisse ainsi tout le temps de prendre vos dispositions pour conduire M''® de Simaise en Italie, si rien ne vous a fait changer de résolution.
— Tout cela est fort juste, monsieur Garini. Si, samedi, la baronne m'offre le combat, je l'accepterai et, le lendemain même, je partirai pour l'Italie avec Henriette.
— C'est résolu?
— Oui.
— Vous ne sortirez pas avant minuit de chez M. Pedro Gastora.
— Oui, c'est probable.
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Le premier flacon, celui que je distingue des autres, contient un poison asiatique... (page 885.)
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— Avec votre permission, monsieur le baron, et si vous n'y voyez aucun inconvénient, je viendrai vous attendre ici samedi soir.
— Oui, venez.
— Gomme cela, je saurai immédiatement ce qui se sera passé chez M. Gastora.
■— Vous m'attendrez là, dans la bibliothèque.
— G'est entendu. Gomme il faut prévoir le cas de départ, je vous remettrai la lettre que j'aurai écrite pour la supérieure du couvent de Sancta-Magdalena des Abruzzes.
— Quelle somme aurai-je à payer?
— A la communauté?
— Oui.
— Il n'y a rien à payer.
— Ah!
— Cette sainte maison rend des services pour l'amour du Seigneur et sa plus grande gloire. .
Le baron pensa que ces filles de sainte Madeleine étaient bien dédaigneuses des biens de ce monde, ce qui devait être une rare exception, étant connu que les communautés religieuses de tout ordre songent beaucoup plus aux biens terrestres qu'à ceux qui leur sont promis au ciel; mais il ne voulut pas dire qu'il doutait un peu de cette haute vertu des Madeleines des Abruzzes, pour ne pas scandaliser le signer Garini.
— Ainsi, monsieur le baron, reprit l'Italien, vous partirez dans la nuit de dimanche à lundi ?
— Ou le dimanche matin.
— Non, non, pas de jour, la nuit vaut mieux. Et, si vous me croyez, il ne faut pas que vos domestiques aient connaissance de votre départ.
— G'est difficile.
— Non, on s'arrange pour cela. Vous pourriez les éloigner pour une cause quelconque ou attendre qu'ils soient couchés et endormis. Une chaise de poste, attelée de deux bons chevaux, vous attendrait devant l'hôtel; vous iriez ainsi jusqu'à Fontainebleau, peut-être même jusqu'à Montereau, où vous prendriez le premier train rapide de Lyon. Gomme vous avez l'habitude de vous lever tard, vous ne seriez plus guère loin de la frontière lorsque vos serviteurs constateraient votre absence, et vous auriez eu le temps de traverser l'Italie et vous seriez déjà au fond des Abruzzes à l'heure où M""^ la baronne apprendraJ-t que vous êtes parti avec votre fille pour une destination inêounue.
Alors, monsieur le baron, votre femme et ses amis pourront chercher tant qu'ils voudront, d'un bout du monde à l'autre ; M"® de Simaise sera
LiV. 111. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff ht Qi». LiV. 1 11.
introuvable. Quant à vous, selon qu'il vous plaira, vous pourrez vous promener à Tétranger ou revenir à Paris afin d'y attendre tranquillement les événements.
— Je me rends à vos raisons, monsieur Garini; si je dois partir, c'est dans la nuit de dimanche que je me mettrai en route et secrètement. Pour ne pas éveiller Tattention du portier et celle des voisins, la chaise de poste attendra rue de Ponthieu, et non dans l'avenue des Champs- Elysées. Je dois vous dire que l'hôtel a une seconde sortie.
— Très bien, très JDien.
— Par un escalier, dont on se sert rarement, on sort de l'hôtel et on se trouve dans une ruelle étroite et sombre qui aboutit à la rue de Ponthieu, rue à peu près déserte quand arrivent dix heures du soir.
— Tout est pour le mieux, monsieur le baron.
— Est-ce que vous ne nous accompagnerez pas jusqu'à la frontière?
— C'eût été avec le plus grand plaisir, monsieur le baron, et je serais même allé avec vous jusqu'au couvent de Sancta-Magdalena, mais une affaire importante, de la plus haute importance, me retient à Paris. Cependant, monsieur le baron, si vous pensiez avoir besoin de moi au moment de votre départ, je ne vois pas que rien puisse m'empêcher de me trouver ici.
— Vous pouvez m'être utile, peut-être même indispensable, monsieur Carini ; il faudra être ici,
— J^y serai. Mais, pour que je puisse pénétrer dans l'hôtel à n'importe quelle heure de la nuit et aussi mystérieusement que possible, monsieur le baron pourrait me confier les clefs nécessaires, s'il n'y voit, toutefois, aucun inconvénient.
— Mais aucun, monsieur Carini, aucun. Tenez, voici deux clefs : celle-ci ouvre la petite porte de la cour, sur l'avenue; l'autre est la clef de l'un des escaliers de service. Cet escalier dessert les trois étages de l'hôtel ; en le montant vous pouvez arriver au palier du deuxième étage, sans être ni vu ni entendu, et entrer dans la bibliothèque dont une des portes s'ouvre sur le palier. Du reste, monsieur Carini, tout à l'heure, en vous reconduisant, nous passerons par la bibliothèque et nous descendrons dans la cour par l'escalier de service. Comme cela, sans avoir été élevé dans le sérail, vous en connaîtrez les détours.
Enfin, c'est bien entendu, monsieur Carini, vous viendrez samedi soir et dimanche soir ?
— Vous pouvez compter sur moi.
— Je prévois le cas où ma fille ne voudrait pas me suivre de bonne volonté.
— Ah! vous craignez une résistance?
— Oui, peut-être. Vous savez que, déjà, à Vaucourt, il m'a fallu employer la force. Il peut se faire que Henriette refuse absolument de m'accompagner ; si elle se défendait, criait, appelait, je me trouverais sérieusement embarrassé.
L'Italien sourit d'une façon singulière.
— Si vous craignez d'être obligé d'employer la force, répondit-il, il faudrait mettre M*^* de Simaise dans l'impossibilité de crier, de se défendre.
— Gomment?
— En l'enlevant tout simplement pendant son sommeil.
— Elle se réveillera.
Le sourire reparut sur les lèvres de Garini.
— Gela dépend de la façon dont elle dormira, fit-il.
Et gardant sur son rictus les plis de son étrange sourire, il sortit d'une de ses poches une petite boîte d'argent de la dimension d'un portecigarettes. Il l'ouvrit et le baron vit ce qu'elle contenait.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
Il y avait à l'intérieur de la boîte quatre compartiments égaux où étaient enchâssés quatre minuscules flacons de cristal. Ges récipients, absolument de même forme et de même grandeur, ne portaient aucune étiquette, mais ils étaient marqués par une ligne longitudinale à peine visible, et de couleurs différentes. Ghaque petit flacon était rempli d'un Uquide clair et limpide comme de l'eau de roche, qui, à l'œil, paraissait être le même.
— Qu'est-ce que cela? répondit Garini; vous le voyez, monsieur le baron^ ce sont quatre petits flacons qui contiennent chacun une composition chimique extrêmement précieuse. On dirait que le liquide est le même, n'est-ce pas ? Eh bien, non ; ces quatre compositions ne se ressemblent que par la couleur ; chacune d'elles à sa propriété particulière.
Le premier flacon, celui-ci que je distingue des autres par cette ligne violette, contient un poison asiatique tellement violent qu'il suffit d'en avaler trois ou quatre gouttes seulement pour être instantanément foudroyé.
Mon second flacon, rayé de vert, contient aussi un poison, un poison italien, peut-être celui des Borgia et des Médicis perfectionné, non moins terrible que le premier, car il tue en quelques secondes et ne laisse dans les organes aucune trace de son absorption.
— Vous êtes effrayant, monsieur Garini, dit le baron ; vous parlez de vos terribles poisons avec un calme... A regarder seulement vos fla-
cons je sens mon sang se figer dans mes veines et mes chevaix se hérisser. Pourquoi avez-vous sur vous des matières aussi dangereuses?
— Mon Dieu, monsieur le baron, il faut toujours être prêt à tout dans la vie ; on ne peut prévoir, la veille, dans quelle situation on se trouvera le lendemain; aussi je ne sors jamais sans avoir ma petite boîte dans ma poche.
— Les autres flacons sont probablement aussi deux autres espèces de poisons ?
— Non, monsieur le baron, l'un de ces flacons, celui qui porte une raie bleue, est tout simplement un narcotique; mais un narcotique merveilleux dont les effets varient suivant la quauLito du liquide employé. Le quatrième flacon, marqué d'une ligne rose, contient une liqueur qui a la propriété de détruire les effets singuliers de mon narcotique.
Si vous faites avaler à une personne une goutte seulement du liquide contenu dans le flacon rayé de bleu, elle s'endort aussitôt d'un 'profond sommeil, qui peut durer vingt-quatre heures et même plus, mais qu'on peut faire cesser presque immédiatement en faisant absorber au dormeur une goutte du liquide de l'autre flacon.
Jusque-là, rien d'extraordinaire, rien de merveilleux; c'est dans rauprmentation de la dose du narcotique que ses effets étranges se produisent. Avec quatre gouttes, cinq au plus, on obtient le sommeil léthargique. Si l'on fait absorber dix gouttes, c'est-à-dire tout le contenu de ce flacon, un autre phénomène se produit : les poumons cessent d-e fonctionner, la respiration s'éteint, le cœur ne bat plus, le sang cesse de circuler^ le corps se refroidit, devient rigide, la chair prend une teinte terreuse; c'est l'apparence de la mort ; l'œil le plus exercé s'y trompe et les médecins appelés n'hésitent pas à constater le décès.
— En effet, monsieur Garini, c'est merveilleux.
— Mais c'est vraiment la mort, monsieur le baron, pour tous ceux qui ne connaissent ni le narcotique, ni l'antidote à employer pour détruire ses étonnants effets.
— Oui, oui, étonnants. Gomment vous procurez-vous ces singulier» liquides, monsieur Garini?
— Ils ne s'achètent pas, monsieur le baron, parce qu'on ne les vend nulle part ; je les fabrique moi-même.
— Pardon, j'ignorais que vous fussiez un savant.
— Je ne suis pas un savant, monsieur le baron, c'est un vieux prêtre de Ferrare, qui était un véritable savant, lui, qui m'a fait connaître les substances minérales et végétales qui composent les matières dont soat extraits mes liquides.
— Fort bien, monsieur Garini.
L'Italien ferma la boîte aux flacons et la remit dans sa poche.
— Conclusion, monsieur le baron, dit-il : puisque vous craignez que M"' de Simaise refuse de vous accompagner, une heure avant le départ, nous lui verserons le sommeil dans un quart de verre d'eau ou de vin.