‹ Jean LoupChapitre 92 sur 153 · CE QUE VEUT GARINI · texte numérisé non relu

CE QUE VEUT GARINI

La résolution prise par de Simaise de conduire sa fille dans un cou' vent d'Italie servait les intérêts de Garini. Aussi encourageait-il le baron à persévérer dans son idée ; disons même qu'il eût été fort contrarié de voir de Simaise renoncer à son projet pour une cause ou pour une autre.

La réclusion de la jeune fille entrait dans ses combinaisons et devenait un de ses moyens pour atteindre le but qu'il poursuivait.

Décidé à perdre le baron par ses révélations ultérieures, il songeait, en attendant, à. tirer tout le parti possible de la situation.

Henriette enfermée dans un couvent lui donnait une force énorme en mettant la baronne de Simaise à sa discrétion, pour ainsi dire.

Que n'obtiendrait-il pas de la mère, en effet, lorsqu'il irait lui dire : Je peux vous faire retrouver votre fille, mais voilà mes conditions. Assurément la baronne accepterait, elle consentirait à tout pour que sa fille lui fût rendue.

Alors Garini serait le maître absolu de la destinée de Jean Loup, et celui-ci ne pourrait pas moins faire que de donner cinq ou six millions à ce bon monsieur Garini, qui Taurait enrichi après avoir prouvé que, fils de la marquise de Ghamarande, il était l'unique et légitime héritier du défunt marquis de Ghamarande.

Car Garini, qui n'avait pas perdu son temps, depuis quelques jours, avait découvert bien des choses.

Il avait acquis la certitude que la baronne de Simaise était la protectrice mystérieuse de Jean Loup, et que ce monsieur Lagarde dont on lui

avait parlé à Épinal, un homme riche aussi, sans doute, couvrait de son nom la mystérieuse protection.

Pour Garini, ce que la baronne avait fait et voulait faire encore pour le sauvage était le témoignage d'une excessive reconnaissance. Gela n'avait rien de surprenant de la part d'une. si grande dame, d'une si tendre mère ; elle ne croyait pouvoir faire assez pour Jean Loup, le sauveur de sa fille.

Bien sûr, la baronne de Simaise ignorait qu'il y eût entre elle et son protégé un lien de parenté quelconque, car Garini était bien certain que nul autre que lui ne pouvait déchirer le voile qui enveloppait la naissance de Jean Loup, que nul autre que lui ne pouvait dire avec preuves à l'appui : l'ancien sauvage de la forêt de Mareille est le fils du marquis et de la marquise de Ghamarande! Oui, lui seul, Garini, autrefois confident de Blaireau, pouvait révéler les secrets enfouis depuis si longtemps entre les murailles silencieuses et sombres du vieux manoir de Blaincourt.

Il signor Garini aurait été le digne successeur de Blaireau s'il avait eu le génie du célèbre bandit. Mais il avait, comme son maître, Taudace, la ruse, la fourberie, la soif de Ter, la sensualité, le mépris de tout ce qui est honnête, la haine du bien, l'humanité en horreur. Gela suffisait pour faire de Garini un coquin de la plus belle eau.

Il n'opérait pas en grand comme Blaireau — peut-être était-il moins audacieux, moins sûr de lui que son ancien patron ; — il n'avait pas non plus, obéissant à ses ordres, une armée de bandits de toutes les catégories; mais il avait recueilli les tristes épaves de l'association créée et dirigée par Blaireau, c'est-à-dire deux affreux coquins échappés comme lui à la destruction de la terrible bande de malfaiteurs.

Dès que Garini eut appris par le baron de Simaise que la baronne était à Paris, chez le comte de Violaine, il fit appeler l'un des gredins dont nous venons de parler, celui en qui 11 avait le plus de confiance, et lui donna longuement ses instructions.

Garacole, — ainsi se nommait le personnage, un sobriquet sans doute, — parut enchanté de la faveur dont il était l'objet et promit de remplir la mission dont on le chargeait de façon à justifier pleinement la confiance de son chef.(

Garacole était lancé sur le. baronne de Simaise.

Le lendemain, Garini savait que M"* de Simaise était sortie vers deux jieures de l'après-midi et s'était rendue dans une maison du boulevard de Strasbourg, chez un monsieur appelé Lagarde, lequel occupait, comme tocataire, tout le premier étage.

ri

Kaoul, qui avait déjà la main tendue, laissa retomber son bras et devint affreusement pâle (page R^Si.

Garini, qui ne comptait pas sur un aussi prompt résultat, adressa de vives félicitations à son agent.

— Je tiens la piste, se disait-il.

Il était dans la jubilation.

Caracole reçut de nouvelles instructions et fit voile vers d'autres découvertes.

Bientôt Garini put croire que le démon de la chance s'était complai-

LlV. 112. E. RicHEBouRG. — Jean Loup. — Éd. J. Ruuff et Ok LlV. 112.

R90 HENRIETTE DE SliMAISE.

sarament mis à son service. En vérité. Blaireau, dans ses plus beaux jours, n'avait pas été plus heureux que lui.

Voici les renseignements qui lui étaient fournis par Caracole.

M. Lagarde demeurait dans la maison depuis plus de trois ans. Il n'avait eu d'abord qu'une femme de ménage, car il était presque toujours absent; plus tard il avait pris une bonne à tout faire, puis un valet dé chambre; enfin, dans ces derniers temps, il avait encore augmenté le nombre de ses serviteurs; ils étaient quatre, maintenant, en comptant le cocher, car M. Lagarde avait chevaux et voitures.

Toutefois, il n'avait pas un grand train de maison, car il ne recevait presque personne; il ne dépensait donc pas énormément et il était difficile d'avoir une base pour évaluer le chiffre de sa fortune.

On supposait que M. Lagarde était un négociant retire des affaires ; mais on ne savait ni d'oii il était, ni comment il a\ ail gagné sa fortune.

Gomme on ne lui connaissait pas de famille, cr supposait encore que c'était un vieux garçon.

C'était un homme froid, taciturne, une espèce d'original, un maniaque dont les idées ne ressemblaient pas à celles de tout le monde, mais dont on ne pouvait dire, d'ailleurs, ni bien, ni mal.

Depuis un mois M. Lagarde avait chez lui un jeune homme appelé M.Jean, — pas d'autre nom. — Ce jeune homme, disait-on, avait été envoyé à Paris, par ses parents, pour y achever son éducation et son instruction, et confié à M. Lagarde, qui le traitait avec bonté, mais était avec lui poli et froid comme avec tout le monde.

A en juger par l'argent qu'on dépensait pour lui, M. Jean appartenait sans aucun doute à une très riche famille. Sans compter son précepteur, deux professeurs du lycée Charlemagne lui donnaient des leçons ; il avait en outre des maîtres de langues, de dessin, de musique.

Deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, il allait à la salle d'escrime et de tir; très élégant cavalier, presque tous les jours il montait à cheval et faisait une promenade de deux heures tantôt au bois, de Boulogne, tantôt au bois de Vincennes.

Les jours où il se rendait à la salle d'escrime et de tir, son précepteur l'a-ccompagnait ; dans ses promenades à cheval, il était toujours suivi d'un domestique excellent cavalier. Il sortait seul très rarement, pour ne pas dire jamais. il

M. Jean était très doux et d'une grande bienveillance pour tout lé monde ; il avait une autre qualité, il était charitable. Ainsi, chaque fois qu'il allait à la salle d'armes, il ne manquait jamais de mettre une pièce de un franc dans la main d'une vieille mendiante, qui sollicitait une aumône

des passants, blottie dansTencoignure d'une des portes deTéglise Sainte- Cécile.

Depuis qu^il avait fait une première fois l'aumône à la pauvresse, M. Jean passait toujours près de Sainte-Cécile, bien que ce ne fût point son chemin direct.

Caracole n'avait pu savoir que cela; pour Carini, c'était beaucoup.

Il n'y avait pas à en douter, M. Jean c'était Jean Loup. Si, depuis si peu de temps qu'il avait été pris dans la forêt de Mareille, il s'était transformé ainsi, c'est qu'il était doué d'une intelligence extraordinaire et qu'il avait profité rapidement des leçons qu'on lui avait données.

Carini eût mieux aimé, probablement, que Jean Loup fût resté tel qu'il était dans les bois de Mareille, mais il fallait le prendre comme il le trouvait.

Ce qui le consolait, c'était que, en acquérant la certitude que M. Jean était bien Jean Loup, il restait de plus en plus convaincu que la baronne de Simaise et M. Lagarde, cet original, ce toqué, ignoraient absolument ce qu'était ce sauvage d'hier dont ils étaient devenus les protecteurs.

Maintenant, il fallait agir; mais, avant tout, il était important d'être autorisé par Jean Loup, c'est-à-dire de conclure un marché avec Jean Loup.

Donnant, donnant. Vous ne savez d'où vous venez, ni qui vous êtes; je le sais^ moi. Je vous rendrai un nom, un titre; un pareil service se paye. Je vous mettrai en possession d'une immense fortune, mais de cette fortune je réclame ma part.

Ainsi raisonnait le signor Carini.

Mais, pour arriver à traiter avec Jean Loup, pour être sûr de lui, pour le tenir, enfin, il fallait d'abord le voir, causer avec lui, le sonder. Gela n'était pas impossible, mais il y avait des difficultés. Ce M. Lagarde inquiétait singulièrement Carini.

Ah! s'il parvenait à arracher Jean Loup des mains de la baronne et de M. Lagarde! Mais n'était-ce pas cela qu'il fallait? Oui, il fallait à tout prix que le jeune homme se laissât diriger, conduire par lui, qu'il devînt sa chose.

Sans doute, quand le baron de Simaise lui aurait livré sa fille, quand Henriette, enfermée au couvent des Abruzzes, serait à sa merci, il aurait facilement raison de la baronne; malheureusement, elle n'était pas seule, et Carini sentait, devinait qu'il aurait dans M. Lagarde un antagoniste extrêmement redoutable.

Évidemment, il fallait s'attendre à une lutte terrible ; mais, possédant

un secret dont il se croyait le seul maître, Garini se sentait fort et ne voulait pas douter de la victoire.

Décidé à agir promptement, il ne songea plus qu'à dresser ses batteries pour commencer Tattaque, laquelle consistait d'abord à entrer en relations avec Jean Loup.

Il ne fallait pas songer à aller le trouver chez son protecteur, même en profitant de l'absence du terrible M. Lagarde. L'arrêter dans la rue! Endroit mal choisi : on n'est pas à l'aise sous les regards curieux des passants ; d'ailleurs le précepteur serait là, et il était important de ne point donner l'éveil à M. Lagarde. Il y avait la salle d'armes, mais le précepteur serait là encore, sans compter beaucoup d'autres témoins. Au bois, même inconvénient : il y avait le domestique à cheval, qui suivait toujours son maître.

Mais, puisque Jean Loup était déjà sorti seul une fois ou deux, pourquoi ne sortirait-il pas une fois encore sans être accompagné?

Enfm, il fallait prendre une détermination.

Il fut décidé qu'une lettre serait écrite à M. Jean. Avec de l'adresse, on piquerait la curiosité du jeune homme et on le forcerait ainsi à venir à un rendez-vous où il trouverait Garini.

L'Italien écrivit la lettre de sa plus belle écriture et la remit à Garacole, qui promit que le lendemain, avant midi, M. Jean aurait la missive «ntre les mains.

Or, le rendez-vous donné au jeune homme était pour le lendemain dans l'après-midi.

Page 1