LE PERE ET LE FILS
Revenons à Raoul de Simaise.
11 était sorti de chez M. Lagarde, après Pedro Gastora et le comte de Violaine, en même temps que Jacques Grandin et le comte de Maurienne. Après avoir accompagné ces messieurs un instant, il avait pris une voiture de place et s'était fait conduire à l'hôtel de Simaise.
Voir arriver son fils fut pour le baron une surprise , mais une surprise désagréable. Son embarras, sa contrariété étaient visibles. Il tendit
froidement sa main à Raoul. Le jeune homme se sentit aussitôt mal à l'aise. Si prévenu qu'il fût, il espérait être autrement accueilli.
— Mon père, dit-il d'un ton affligé, je comprends votre étonnement, vous ne m'attendiez pas ; c'est à tort que j'ai voulu vous causer une surprise ; j'aurais dû vous prévenir par une lettre ou une dépêche ; je regrette de ne pas l'avoir fait et je vous prie de m'excuser. Mais il me semble que vous avez autre chose à me reprocher?
— Nullement.
— Mon père, cela ne vous fait pas plaisir de me voir,
— C'est une erreur, Raoul.
— Peut-être vais-je vous causer de l'embarras, vous gêner; mais je puis aller demander l'hospitalité à mon ami .Tules Hastier 1
— Non, répliqua vivement le baron ; ma maison est assez grande, je pense, pour que tu puisses y loger. Seulement, tu n'auras pas ton ancien appartement; la grande chambre du rez-de-chaussée est à ta disposition, tu t'y installeras.
— Sous votre toit, mon père, n'importe où je serai, je me trouverai bien.
— Voilà qui est entendu. Pour combien de temps es-tu à Paris
— Cinq jours seulement.
Le baron se dérida, il pensait que cinq jours seraient bientôt passés.
— Et pourquoi es-tu venu?
— Mais pour vous voir, mon père.
— Pour cela seulement? fit le baron, attachant sur Raoul son regard soupçonneux.
— Et pour revoir quelques-uns de mes amis, répondit le jeune homme.
— Et Paris.
— Oui, mon père, et Paris.
— Y a-t-il longtemps que ta mère t'a écrit?
— Environ deux mois ?
— Et ta sœur ï
— -Henriette m'écrit très rarement.
— Qui penses-tu voir à Paris, pendant ton séjour?
— D'abord Jules Hastiei , puis Fernand de Brisse et probablement aussi Georges de Lamballe.
— Je comprends, tu veux employer joyeusement ton congé.
— Oui, mon père, joyeusement.
— De sorte que tu ne seras guère ici.
— Dame... fit Raoul avec hésitation.
— Hé, tu n'as pas besoin de te gêner avec moi : est-ce que je nfî sais pas ce que c'est que la jeunesse? On est un peu sevré de plaisirs en Algérie, tu feras donc bien de profiter de ton congé. Au surplus, je ne te le cache point, cela m'arrange, car je suis rarement ici; je suis toujours accablé d'invitations. Des déjeuners, des dîners, ça n'en finit pas.
A propos, si tu as besoin d'un peu d'argent...
— Merci, mon père. En Algérie, on est forcé de faire des économies.
— Tu ne peux pas les faire bien grosses sur ton modeste traitement.
— C'est vrai, mon père; mais ma mère ne m'écrit jamais sans glisser dans sa lettre un billet de mille francs.
Le regard du baron eut un éclair rapide.
— Du reste, mon père, reprit le jeune homme^ mon intention est de passer seulement trois jours à Paris.
— Ah!
— Vous devez bien penser que je ne retournerai pas en Algérie sans avoir embrassé ma mère et ma sœur.
— Tu veux aller à Vaucourt ?
— Certainement.
— C'est inutile.
— Inutile? fit Raoul avec un étonnement parfaitement joué.
— Oui, car tu n'y trouverais ni ta mère, ni ta sœur.
— Elles ne sont pas à Vaucourt ?
— Elles n'y sont pas.
— Oii sont-elles donc ?
— Je l'ignore. Elles voyagent, paraît-il.
— Je sais que , en effet , ma mère et ma sœur ont voyagé pendant plus d'un an, mais elles sont revenues à Vaucourt.
— Pour partir de nouveau.
Le jeune homme prit un air contrarié.
— En ce cas, fit-il d'un ton mécontent, très naturel, je n'irai pas à Vaucourt.
— Cependant, s'il te plaît de faire ce voyage...
— Merci, je connais le pays, répliqua JRaoul avec humeur. Maintenant, mon père, avec votre permission, je vais prendre possession de la cûambre que vous me donnez. Ensuite, je sortirai et irai demander à dîner à Jules Hastier.
— Va, dit le baron.
M Raoul prit congé de son père.
—■Ah çà! se disait le jeune homme, en débouclant sa vaRso pour
chanejer de linge et de costume, que veut-il donc faire de ma sœurTj Pauvre Henriette, si je pouvais la voir, un instant seulement...
Il n'a pas été content de me voir. J'ai vu le moment oii il allait me dire : Je ne peux pas te recevoir, va te loger ailleurs... Je comprends cela, je pourrais le gêner singulièrement. Mais je ne dois rien dire, rien faire. C'est Tordre. S'il se doutait que ce matin j'ai vu ma mère... Mais, non.
Quoi ! après s'être ruiné , après avoir dévoré des millions , il trouve que ce n'est pas assez ! Il voudrait maintenant s'emparer des biens de Vaucourt! Il faudrait, pour qu'il soit satisfait, que ma mère fût ruinée aussi, qu'il pût nous mettre sur la paille !... C'est odieux, odieux!
Cette maison est véritablement une prison ; il me semble qu'on y manque d'air, que les murs sont noirs et sentent le moisi. J'éprouve un malaise étrange, j'ai comme un poids énorme sur la poitrine, je me sens frissonner... Quel silence ! C'est lugubre!... Les domestiques muets, sombres, ont des airs de geôliers. Oh! ma sœur, ma pauvre sœur!
Le jeune homme s'animait, s'échauffait ; sa tête s'exaltait, une colère sourde grondait en lui ; sa conscience révoltée lui disait qu'il devait demander à son père l'explication de sa conduite.
Pour échapper à cette tentation, il s'habilla trè.s vite et s'empressa de sortir de l'hôtel.
Le baron avait déjà donné l'ordre aux domestiques de ne répondre à aucune des questions que son fils pourrait leur adresser.
xxr