‹ Jean LoupChapitre 97 sur 153 · RUSE CONTRE RUSE · texte numérisé non relu

RUSE CONTRE RUSE

Aux paroles de Garini succéda un assez long silence.

Le faux prêtre interrogeait anxieusement la physionomie du jeune homme.

Jean était passé de la surprise à la stupéfaction. Il se demandait quel but poursuivait ce vieux prêtre, qui avait dans la bouche de si étranges paroles. Ce vieillard était-il réellement un ami? Était-ce bien parce qu'il avait été touché de son infortune qu'il se faisait son défenseur ?

Mais était-ce bien un prêtre qu'il avait devant lui ? Il commençait à en douter.

— Monsieur Tabbé, dit-il, vous me conseillez de quitter mon protecteur; vous savez pourtant ce qu'il a fait pour moi. Où serais-je aujourd'hui si cet homme généreux, que je vénère comme un père, n'avait pas eu pitié de moi? Permettez-moi de vous le dire, monsieur l'abbé, je m'étonne que vous, un prêtre, vous me conseilliez d'être ingrat envers celui qui m'a comblé de ses bienfaits.

— Moi, je vous conseille d'être ingrat ! Ah ! mon ami, comme vous avez mal compris mes paroles! Non, non, soyez reconnaissant; mais je cesserais de m'intéresser à vous, je vous retirerais mon appui, si vous pouviez oublier un seul instant ce que le bon M. La garde a fait pour vous.

Je vous le répète, mon jeune ami, près de votre protecteur, il vous serait impossible d'agir; vous séparer de lui, non pas pour toujours, mais seulement pendant un certain temps, est une nécessité de la situation ; c'est un sacrifice que vous devez faire, si pénible qu'il vous paraisse.

Rassurez-vous, cependant ; quand vous serez rentré dans vos droits, M. Lagarde comprendra pourquoi vous l'avez quitté et il vous pardonnera; s'il le faut, d'ailleurs, je serai votre intermédiaire auprès de lui. Et comme^ après tout, il n'aura rien à vous reprocher, il vous ouvrira ses bras comme un tendie père à l'enfant prodigue, rentrant au bercail.

— Soit, monsieur l'abbé, mais, si je quitte mon protecteur, oii irai-je?

Le faux prêtre se mit à sourire.

— Voyons, fit-il d'une voix caressante, est-ce que je ne suis pas aussi votre protecteur et votre ami ? Vous ne quitterez certes pas M. Lagarde pour vous en aller sans savoir oii, à la garde de Dieu. Vous serez reçu à bras ouverts dans une maison où je n'ai que des amis. Vous êtes attendu dès ce soir...

— Dès ce soir ? répéta le jeune homme.

— Oui, si vous n'hésitez pas à faire ce qu'exigent vos intérêts les plus chers. Ne vous inquiétez pas de votre cheval, il sera reconduit chez M. Lagarde. Allons, mon fils, mon cher enfant, confiez-vous à moi, qui veux vous faire une destinée aussi brillante qu'elle a été autrefois misérable.

Le jeune homme ne put s'empêcher de tressaillir.

— Oh! oh! pensa-t-il, serais-je tombé dans un piège?

Le lieu où il se trouvait paraissait admirablement choisi pour un guet-apens.

Instinctivement, il jeta un regard rapide autour de lui, comme s'il eût voulu s'assurer un moyen de retraite en cas d'une attaque imprévue.

Disons, toutefois, qu'il ne se sentait nullement effrayé. Assurément, il était de taille et de force à se défendre contre ce vieux prêtre et les deux hommes qu'il avait vus. Mais n'étaient-ils bien que trois? Rien ne prouvait qu'il n'y eût pas dans la maison d'autres hommes cachés, prêts à se jeter sur lui au premier signal.

Jean fit rapidement ces réflexions et il en conclut qu'il devait user de ruse et réussir à tromper son soi-disant nouvel ami, afin de sortir sain et sauf de l'espèce de guêpier dans lequel il s'était fourré.

— Monsieur l'abbé, dit-il, avec l'accent de la sincérité, je me rends à vos excellentes raisons ; oui, c'est bien la Providence qui vous a chargé de l'œuvre de réparation que vous avez entreprise ; Dieu veut que vous soyez le vengeur des victimes. Ah! vous avez droit à toute ma confiance, et je sens que je dois me placer sous votre protection. Je me livre à vous entièrement et c'est avec déférence et respect que je suivrai les sages conseils que vous voudrez bien me donner.

En me parlant de mon père et de ma malheureuse mère, vous avez fait vibrer en moi la corde la plus sensible. Pour le nom de mon père, en souvenir des souffrances de ma pauvre mère, je ferai ce que j'aurais hésité à faire pour moi, malgré le brillant avenir que vous me promettez.

Je quitterai M. Lagarde; je ne vous le cache pas, cela va me coûter beaucoup; mais il le faut, vous me l'avez dit et je vous crois. Seulement, monsieur l'abbé, je vous denîande de me laisser trois ou quatre jours pour me préparer à cette pénible séparation.

Garini, contrarié, fit une assez laide grimace.

— Et puis, continua Jean, j'ai diverses petites choses chez M. Lagarde que je veux emporter, car je ne peux pas les y laisser. J'ai aussi mes petits secrets, monsieur l'abbé, que mon bienfaiteur lui-même ne doit pas connaître, ajouta-t-il en souriant. <

— Dieu me garde de vous contraindre en quoi que ce soit, mon cher enfant, répondit le faux prêtre; prenez donc ces trois ou quatre jours que vous me demandez. Alors ce serait lundi prochain...

— Oui, monsieur l'abbé, lundi.

— A quelle heure ?

— Dans l'après-midi. Je profiterai de l'absence de M. Lagarde pour quitter la maison. Est-ce ici que je vous trouverai, monsieur l'abbé ?

— Sans doute vous pourriez vous rendre ici, mon cher fils, mais je préfère ne pas vous faire venir si loin. Lundi, à partir de deux heures,

JEAN LODP.

Elle achevait de peindre un bouquet de fleura (page 936».

une Yoiture vous attendra devant le portail de Sainte-Gécile. Gela vous

convient-il ?

— Oui, monsieur Tabbé.

En ce cas, mon cher enfant, à lundi.

— Oui, monsieur Tabbé, à lundi.

Jean se leva comme pour prendre congé, mais il se rassit.

— Monsieur l'abbé, demanda-t-il, la curiosité est-elle un péciic?

LiV. 117. E. RiCHEBOURG. - Jean Loup. - Éd. J. Rouff et G^*. Liv. 117.

930 HENRIETTE DE SIMAÏSE.

— Gela dépend, mon fils ; on peut parfois pécher par curiosité ; en général, la curiosité n'est qu'un défaut commun à bien des gens ; j'ajoute que la curiosité peut être permise quand elle est excitée par un noble sentiment et quand elle n'a rien qui soit contre les saints commandements de la loi de Moïse.

— Alors, monsieur l'abbé, je peux, je crois, vous faire une question à laquelle me pousse la curiosité.

— Je vous écoute, mon ami.

— Vous me promettez la fortune.

— Oui, mon fils.

— Je voudrais savoir quel est le chiffre de cette fortune ?

— Votre curiosité, mon cher enfant, est bien naturelle. Quand vous serez rentré dans tous vos droits, vous aurez une fortune de plus de vingt millions.

— Oh ! fît Jean, les yeux écarquillés et ayant l'air tout ahuri, une telle richesse pour moi, pour moi !... Mais je ne saurai que faire d'une si grande fortune! Et c'est à vous, monsieur l'abbé, à vous seul que je devrai ces millions?

— A moi seul, mon jeune ami.

— Je ne saurai comment vous remercier, vous récompenser de tant de peine que vous vous êtes donnée.

— Votre bonheur sera ma récompense* répondit hypocritement Garini.

Le jeune homme secoua la tête.

— Non, non, répliqua-t-il, je ne l'entends pas ainsi. Je serais trop riche, monsieur l'abbé, beaucoup trop riche. J"espère bien que vous accepterez la moitié de cette merveilleuse fortune que je vous devrai.

Les yeux de l'Italien s'illuminèrent ; mais il sentit aussitôt qu'il devait redoubler de prudence. Ses yeux ardents se fixèrent sur ceux du jeune homme, cherchant à lire dans l'expression du regard s'il n'y avait pas une intention cachée dans la pensée.

Mais Jean se tenait sur ses gardes ; Garini ne vit rien qui pût lui faire douter de la franchise et de la smcérité du jeune homme.

— Mon cher enfant, répcndit-il, je constate avec bonheur que vous êtes généreux ; or, la générosité est une vertu qui fait les hommes grands. Vous serez digne de vos ancêtres et grand comme eux. A mon âge, mon fils, conlinua-t-il humblement, on n'a plus besoin de fortune. Qu'en ferais-je, mon Dieu, à la veille de descendre dans la tombe? D'ailleurs, le prêtre doit rester pauvre comme l'a été le divin Maître, qui a voulu naître dans une étaHe, pour nous donner l'exemple de l'humilité. C'est nous, mon fils

c'est nous, les ministres des autels, qui devons surtout mettre en prati({ue ces belles paroles de l'Évangile : « Ne vous attachez pas aux biens périssables de ce monde, mais amassez-vous des trésors dans le ciel pour l'éternité. »

Je comprends, mon cher enfant, que vous soyez animé d'un vif sentiment de reconnaissance ; cela prouve que vous avez un noble cœur, une belle âme. Eh bien, oui, vous seroz reconnaissant, mais c'est à Dieu que vous témoignerez votre gratitude- oour le remercier de la faveur divine dont vous êtes l'objet. Vous lui prouverez votre reconnaissance en faisant beaucoup de bonnes œuvres qui lui seront agréables. Quand le moment sera venu, nous reparlerons de cela et je vous guiderai.

Allez, mon cher fils, à faire le bien vous trouverez facilement l'emploi de la moitié de votre fortune. Donner aux pauvres, c'est prêter à Dieu. Ce que vous donnerez sur la terre vous le retrouverez dans le ciel. Ainsi soit-il.

Et le vénérable prêtre joignit ses mains, leva béatement les yeux et fit semblant de marmotter une oraison.

Jean se dressa debout et prit son chapeau et sa cravache.

— Au revoir et à bientôt, monsieur l'abbé, dit-il.

— A lundi, mon fils.

— Oui, à lundi.

— Rue Sainte-Cécile, devant l'église, une voiture vous attendra.

— C'est entendu.

Sans défiance , croyant bien tenir sa proie , Garini laissa partir le jeune homme.

Jean retrouva son cheval, creusant le sol sous ses pieds impatients.

A la vue de son maître, l'animal eut un hennissement de plaisir.

Jean lui passa la main sur la croupe, lui donna de petites tapes à l'encolure et se mit en selle.

— Tenez, voilà pour vous, dit-il, en laissant tomber une pièce de cinq francs dans la main du domestique, qui n'était autre que Caracole.

Il sortit de l'enclos , allant au pas , mais, dès qu'il fut sur la route, animé par un petit bruit de la langue contre le palais, qui lui était familier, le cheval partit comme une flèche.

Jean éprouvait un immense soulagement. Après avoir craint un instant pour sa liberté, il se retrouvait libre! Il buvait l'air à pleins poumons. Il avait été imprudent , il le reconnaissait.

— Je serai moms crédule à l'avenir, pensait-il; je viens de recevoir une bonne leçon, j'en profiterai.

Et tout en galopant, il se rappelait les sages conseils que lui avait

si souvent donnés son père, pour le ïiiettre en garde contre les embûches et les dangers qu'on rencontre si fréquemment dans la vie.

Il rentra comme sept heures sonnaient. Le marquis n'était pas encore revenu de Ghatou. Jean l'attendit une demi-heure, puis dîna seul. Ensuite, il se retira dans sa chambre, bien résolu à ne pas se coucher avant le retour de son père.

Mais il était près de minuit lorsque le marquis rentra. Jean pensa que son père pouvait avoir besoin de repos et il crut devoir remettre au lendemain la grave confidence qu'il avait à lui faire.

Bien qu'il se fût couché tard et que ses préoccupations l'eussent empêché de dormir, le marquis était levé à six heures. En entrant dans son cabinet, il y trouva son fils qui l'attendait depuis un instant. Le marquis n'eut qu'à regarder le jeune homme pour deviner qu'il avait quelque chose de sérieux à lui dire.

Jean tira une lettre de sa poche et, la tendant au marquis :

— Mon père, dit-il, j'ai reçu cette lettre hie? ; veuillez lire. Le marquis lut en fronçant les sourcils.

— Serais-tu allé à ce mystérieux rendez- vous? demanda-t-il.

— J'ai commis cette faute, mon père.

Le marquis prit un visage sévère.

— Mais on te tendait un piège, malheureux ! s'écria-t-il.

— Oui, mon père, et j'ai eu le bonheur de m'en tirer. Jean, qui avait eu le temps de repasser dans sa mémoire sa longue

conversation avec le faux prêtre, raconta exactement tout ce qui s'était passé dans la maison d'Auteuil.

— Jean, dit M. de Ghamarande, qui avait écouté avec une grande attention et souvent avec surprise, je ne te ferai pas les reproches que j'aurais^ le droit de t'adresser. Ta démarche aventureuse, imprudente, a au moins cela de bon qu'elle nous révèle l'existence d'un homme dont nous devons nous défier. Qui est-il, cet hoiûme? Un prêtre? Non. Ce coquin s'était déguisé, espérant te mieux tromper sous l'habit ecclésiastique.

Je suis convaincu que tu as couru un véritable danger, et tu dois à ta présence d'esprit d'y avoir échappé. Tu seras attendu lundi devant l'église Sainte-Cécile. G'est bien ; j'irai avec toi.

Nous avons évidemment affaire à des coquins ; ce qu'ils cherchent , ce qu'ils veulent, je le sais. Mais comme ils rentreraient vite sous terre s'ils savaient que le marquis et la marquise de Ghamarande existent !

Ton vieux prêtre est un associé de l'homme, s'il n'est pas lui-même cet individu, qui a eu l'audace de se présenter chez M. Van Ossen au nom du baron de Simaise.

Ah! les grcdins, qui espèrent pouvoir s^emparer des vingt millions! Tout me prouve qu'ils se sont séparés du baron et qu'ils agissent maintenant pour leur propre compte. Eh bien, je les attends.

Mais comment ont -ils pu apprendre ce que j'ai eu tant de peine à découvrir? Gomment ont-ils pu savoir que tu es celui qui fut vendu, enfant, à des saltimbanques, que tu es le pauvre Jean Loup de la forêt de Mareille? Je cherche à comprendre... Ce criminel à l'agonie qui se confesse... Un mensonge! Je sais comment est mort le féroce Grappier. Il n'en est pas moins vrai que ce coquin, qui se cache dans la soutane d'un prêtre, sait ce que le baron de Simaise ignore.

Le marquis resta un instant silencieux, réfléchissant; puis, tout à coup, se frappant le font :

— J'y suis, j'y suis ! exclama-t-il.

Ses yeux lançaient des éclairs.

Il se leva et fit le tour du cabinet, marchant à grands pas, très agité :

— Ah ! le misérable,, le misérable î disait-il.

Il s'arrêta devant son fils, qui le regardait avec surprise.

— Jean, dit-il, sais-tu à quel homme tu as eu affaire hier? Tu t'es trouvé en présence d'un ancien complice de Blaireau, d'un exécuteur des oeuvres de ce hideux scélérat! Tu as vu l'un des bourreaux de ta mère, peut-être aussi l'un des bandits qui t'ont vendu à des saltimbanques J

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