‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 107 sur 257 · LES FRÈRES A SAINT-BRIEUC · texte numérisé non relu

LES FRÈRES A SAINT-BRIEUC

et s'engagea à payer leur pension. Les trois jeunes gens ne revêtirent pas l'habit religieux aussitôt que Tabbé Jean l'avait espéré; d'où un nouvel et pressant appel adressé, quelques mois plus tard, au frère Gerbaud.

« ... S'il ne s'agissait que d'un établissement particulier, si je ne considérais que ma satisfaction personnelle, j'attendrais deux mois de plus sans beaucoup de peine : mais, mon très cher Frère, il s'agit d'intérêts bien plus grands, car je suis sûr que ce léger retard suffirait aux partisans des écoles d'enseignement mutuel pour les introduire dans le diocèse, et peut-être dans cette ville même. Je suis certain, au contraire, que si vos Frères arrivent à la fm d'octobre, tous les projets des ennemis de la religion — et il y en a malheureusement partout — s'évanouiront comme un vain songe. 11 me faudrait entrer dans de longs détails pour vous donner la preuve de ce que j'avance; mais je vous prie de croire que je n'exagère point, et que, pour rien au monde, je ne voudrais rien dire qui ne fût exactement vrai.

« Mon très cher Frère, je vous en conjure, aidez-moi à préserver le diocèse de ces funestes écoles qu'un certain parti s'efforce, depuis près de deux ans, d'établir au milieu de nous. J'ai eu le bonheur d'empêcher le succès de toutes les manœuvres qu'on a employées jusqu'ici pour atteindre ce but. Aujourd'hui que les hommes dont je parle voient approcher le moment de l'arrivée de vos Frères, ils redoublent d'efforts, parce qu'ils savent que l'exemple de Saint-Brieuc aura la plus grande influence sur les autres villes du département. Hàtons-nous donc, et ne soyons pas moins actifs pour le bien, que ces gens-là le sont pour faire le mal. Mon très cher Frère, pardonnez à mon importunité et daignez exaucer mon humble prière. Je suis à vos pieds, plein de reconnaissance, de respect et de dévouement. Je sens que ma prière

peine combler les vides faits par la mort parmi les anciens Frères rentrés dans l'Institut après son rétablissement. — Cf. Alexis Chevalier. Les Frères des écoles chrétieîines et V enseupiemenl primaire après la Révolution, p. 317.

peut être indiscrète; cependant je vous l'adresse avec une grande confiance (1). »

Les patrons de l'enseignement mutuel se doutaient que M. de la Mennais leur préparait de rudes assauts. De leur côté, ils mirent tout en œuvre pour avoir l'avance sur les Frères. Malgré l'activité du grand vicaire, ceux-ci n'arrivèrent dans la ville épiscopale que quelques jours après l'instituteur lancastérien. Aussitôt la lutte s'engagea. M. de la Mennais en a raconté les débuts dans une curieuse lettre à M. Querret.

« Vous ne sauriez croire, lui écrivait-il, jusqu'à quel point j'ai trouvé les esprits montés en faveur de l'école d'enseignement mutuel, à mon retour de Paris. Le maître choisi par Son Excellence M. le ministre de l'Intérieur arriva, il y a environ un mois. Voulant devancer les Frères, qu'on attendait le surlendemain, et la salle n'étant pas disposée comme il désirait qu'elle le fût, il alla se planter à la Comédie, et on ouvrit de suite, à la municipalité^ le registre dans lequel devaient être inscrits les noms des futurs élèves. Nos zelanti coururent de maison en maison pour recruter. Ils menaçaient les uns, promettaient de l'argent aux autres, et, par ces moyens, ils parvinrent à enrôler cent soixante-quinze enfants, dont plusieurs n'avaient môme pas le consentement de leurs parents.

« Je les laissai faire cette farce bien tranquillement, et, trois jours après, les Frères commencèrent à leur tour à recevoir les noms des enfants, qui étaient amenés par leurs pères et mères. Gela se passa sans bruit, sans éclat, en toute simplicité et loyauté. L'humble catalogue des Ignorantins fut rapidement rempli, si bien qu'il renferme en ce moment plus de trois cents noms. Nous n'en avons encore admis que cent quatre-vingts. La semaine prochaine, nous en appellerons quatre-vingts autres, et, dans six* semaines, une quarantaine d'autres encore. J'attends un quatrième Frère, que j'ai demandé

■ (1) Lettre inédite du 15 juin 1818. — Archives des Frères.

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