SUCCÈS DES ÉCOLES DE FRÈRES
Fortes de l'appui du gouvernement et des secours du budget, les écoles mutuelles se multiplièrent rapidement, mais disparurent plus rapidement encore, obligées de fermer leurs portes devant l'obstiné bon sens des familles, qui avaient jugé l'arbre à ses fruits. On citait un département, celui de l'Oise, dont le préfet avait eu la gloire d'établir cent cinquante écoles, avec ou sans le consentement des communes. Quelques années seulement après, il en restait à peine trois dans ce département, qu'on s'était trop tôt flatté de soustraire à l'obscurantisme. La vogue ne devait revenir à l'enseignement mutuel qu'après
Cependant les écoles des Frères, réduites aux seules ressources de la charité privée, gagnaient chaquejour en nombre et en qualité. En trois ans, elles avaient passé du chifl're de soixante à celui de cent quarante-deux, pour la France. Vingt cinq mille enfants y étaient réunis en 1818, et la seule ville de Paris comptait, à cette époque, vingt écoles chrétiennes dirigées par quaranteneuf Frères, et contenant ensemble trois mille trois cent trente-sept élèves.
Tant que le gouvernement voulut bien se conformer à l'ordonnance du 29 février 1816, qui modifiait dans un sens libéral le programme de Garnot, le nombre de leurs écoles alla toujours croissant, et le supérieur général ne put satisfaire aux demandes que lui adressaient de toutes parts les municipalités, les associations charitables, les bureaux de bienfaisance et le clergé paroissial. Au commencement de 1818, cent trente-deux villes réclamaient des Frères pour leurs écoles, sans pouvoir en obtenir.
Est-ce la vue de ces succès, entièrement dus au libre vœu des populations, qui porta ombrage aux autorités universitaires, et fit susciter aux pauvres Ignorantins de nouvelles tracasseries? Il est certain, en tout cas, que, par un odieux artifice, on essaya de les placer entre leur conscience de religieux et le paisible exercice de leur profession.
Us avaient refusé d'adopter les méthodes lancastériennes. Une expérience de cent cinquante ans paraissait devoir être une garantie suffisante en faveur des programmes imposés par leur fondateur. On ne voulut rien entendre, et l'on prétendit subordonner leur droit d'enseigner à l'obtention individuelle de brevets de capacité. Or, les brevets ne devaient être délivrés qu'à la suite d'examens subis sur des matières choisies par les patrons de l'enseignement mutuel.
De pareilles machinations indignèrent l'âme loyale de l'abbé Jean. Son frère Féli vivait à Paris, dans l'éclat d'une renommée sans cesse grandissante. 11 lui dénonça cette guerre malhonnête, et lui demanda d'élever la voix en faveur des opprimés. Féli détestait la tyrannie sou« toutes ses formes. 11 écrivit un bel article sur les attaques dirigées contre les Frères des Ecoles chrétiennes (1). Mais si l'opinion est reine du monde, la presse n'était pas encore reine de l'opinion. On lut l'article de l'écrivain en vogue, on l'admira ... et les vexations continuèrent. 11 fallut l'intervention personnelle du roi pour mettre fin à la querelle des brevets.
La campagne était finie (2). C'était la première du siècle en faveur de l'enseignement primaire catholique. On avouera que le vicaire général de Saint-Brieuc y avait fait œuvre de bon soldat.
(1) Mélanges religieux et philosophiques. Edition Gailleux, p. 347.
(2) Il va sans dire que si les Frères purent exercer dès lors, avec une liberté relative, le droit d'enseigner, l'école mutuelle n'en continua pas moins, partout où la chose fut possible, à leur faire concurrence. Cette institution ne s'améliora guère, si l'on en croit Louis Veuillot, qui y fut placé vers 1823 : « Je fus donc jeté, dit-il, dans cette infâme école mutuelle, et il fallait tous les mois deux journées de travail de mon pauvre père (je n'y pense que la sueur au front : mon père en est mort à la
Seine!) il fallait deux journées de travail sacré pour payer les leçons e corruption que je recevais de mes camarades et d'un maître qui était ivre les trois quarts du temps. » — Rome et Lorette, Introduction.