‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 113 sur 257 · LES URSULINES DE LAMBALLE · texte numérisé non relu

LES URSULINES DE LAMBALLE

Ils réusssissent à faire porter l'affaire devant le Conseil d'Etat, et le haut tribunal déclare qu'avant qu'on puisse s'occuper de rendre aux Ursulines de Lamballe leur ancienne communauté, il faut que la ville fournisse à l'Université un autre local pour y établir un collège. Que faire? Confiant dans la justice de sa cause, M. de la Mennais adresse , au nom de ses collègues , un nouvel appel à la raison du ministre. Cette fois, ce n'est pas une lettre, c'est un véritable mémoire qu'il met sous ses yeux.

Avec une habileté consommée, il se garde bien de plaider la cause des Ursulines : M. Laîné est trop libéral et d'aspirations trop modernes pour être très sensible au sort de pauvres religieuses cloîtrées. Les intérêts bien entendus de l'Université et de la ville de Lamballe le toucheront davantage. Aussi le grand vicaire s'appliquet-il à lui démontrer que vouloir rétablir le collège de Lamballe, ce serait gaspiller en pure perte les finances de cette commune, et nuire gravement au collège de Saint- Brieuc, le seul établissement universitaire qui prospère dans la région. Les chiffres atteignent, sous la plume de l'abbé Jean, une éloquence irrésistible. Il déroule ses calculs avec une rigueur implacable, puis, sûr de l'effet produit, il interpelle audacieusement le ministre.

« Permettez-nous, Monseigneur, de supposer un instant qu'au lieu d^etre ministre de l'Intérieur, vous soyez maire de Lamballe, et prononcez. Mais enfin, tout cela déplaît à quelques personnes notables, ou plutôt à quelques personnes notées pour leur immoralité, leur impiété, leurs excès de tout genre, et voilà que', sur la parole de quelques individus sans aveu, un projet si sage, si utile, approuvé par trois préfets, est rejeté, vraisemblablement pour toujours ! »

« Pour toujours » est un petit artifice de rhétorique, car il est bien décidé à ne pas abandonner la partie.

En attendant, l'occasion est belle d'étendre le débat et de fermer la bouche à l'opposition tracassière des libéraux bretons. « L'Université, continue le grand vicaire.

semble croire que l'on conspire, dans le département des Gôtes-dii-Nord, contre l'instruction publique. Elle découvre un peu tard cette conspiration-là. » Et il rappelle ce qu'il a fait lui-même, de concert avec les préfets de Goyon, de Belle-Isle et de Saint-Luc, pour la prospérité du collège de Saint-Brieuc.

Puis, signalant les démarches malveillantes des meneurs qui, contrairement au vœu des municipalités et des populations, ont voulu entraver son œuvre : « Lorsqu'on est témoin de ces choses-là, dit-il, on se demande. Monseigneur, pourquoi les communes ont un conseil, les départements un préfet, les diocèses un évoque ou des administrateurs, car enfin, si le premier venu inspire plus de confiance que les autorités locales réunies, il est fort inutile que celles-ci parlent, discutent, forment des demandes. Pour nous, à l'avenir, nous n'en ferons plus aucune. Nous renonçons à cette espèce de combat, qui cesse d'être un devoir, puisqu'il cesse d'être utile. »

C'étaient là de hardies remontrances. Pour en tempérer la vivacité, M. de la Mennais termine par quelques phrases habiles, dans lesquelles l'éloge respectueux se mêle à l'expression discrète d'une espérance toujours caressée. « En vous parlant, pour la dernière fois, de nos réclamations, nous devons vous exprimer. Monseigneur, combien nous sommes reconnaissants de l'intérêt que vous y avez pris. Ceci n'est point un compliment : les Bretons ne savent guère les faire, et nous moins que personne. Toutefois, nous vous devons personnellement cet hommage^ car nous sommes bien convaincus que vous approuvez nos vues, et que vous avez fait tout ce qui dépendait de vous pour en assurer le succès. Mais puisqu'elles trouvent un obstacle que vous ne pouvez vaincre, il est temps de mettre fin à des discussions sans résultat, et nous allons tâcher d'éloigner même de notre pensée des espérances qui nous étaient si chères (1). » Le ministre était homme d'esprit. Il comprit

(1) Mémoire inédit. — Archives de l'évêché de Saint-Brieuc.

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le reproche courtois contenu dans ces dernières lignes; il usa enfin d'énergie, et les Ursulines de Lamballe rentrèrent dans leur ancien couvent.

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A Lannion, le monastère des Ursulines servait, en partie, à loger une brigade de gendarmes royaux. Le reste des bâtiments avait été cédé à la ville pour y établir une caserne, qui, pas plus que celle de Lamballe, n'avait reçu d'habitants. En 1816, dix seulement des anciennes religieuses survivaient. Etait-il opportun de provoquer, en faveur d'une aussi modeste communauté, des changements onéreux peut-être pour la ville, et propres à réveiller d'anciennes colères? M. de la Mennais ne connaissait pas d'obstacles, lorsqu'il s'agissait de l'âme des enfants. Or, à Lannion plus qu'ailleurs peut-être, la jeunesse était exposée aux pires séductions. Sauf un assez triste collège, cette ville ne possédait aucune école pour les enfants du peuple. Aussi la corruption y faisaitelle, chaque jour, d'effrayants progrès. Goûte que coûte, le grand vicaire voulut enrayer le mal.

Il y avait à Tréguier quinze Ursulines autorisées provisoirement à demeurer dans la maison des anciennes Paulines, mais qui n'avaient pas encore d'existence légale comme communauté. M. de la Mennais eut d'abord la pensée de les réunir aux Ursulines de Lannion; mais la ville de Tréguier tenait à ses religieuses, rétablies dès 1809, à cause de l'instruction gratuite qu'elles donnaient à une centaine d'enfants pauvres. L'abbé de la Mennais obtint pour elles la reconnaissance légale, ce qui leur permit de fonder à Tréguier un établissement stable.

Quant aux Ursulines de Lannion, malgré leur petit nombre, il multiplia les démarches en leur faveur, et eut finalement la joie de les voir recouvrer leur ancien domaine.

Dans les mémoires qu'il adresse, soit au préfet, soit au ministre, en faveur des communautés religieuses,

M. de la Mennais ne se borne pas à signaler les ravages de l'impiété. Il appelle aussi l'attention des autorités sur ces ruines matérielles qui, de toutes parts, couvrent le sol français, et qui bientôt, si l'on n'y prend garde, vont s'efTondrer et disparaître.

Quand on se rappelle FindifTérencc qu'affectait le gouvernement de la Restauration à l'égard des monuments religieux abandonnés depuis la Terreur, et l'odieux vandalisme des bandes noires qui -partout démolissaient de gaîté de cœur ce que les révolutions avaient épargné, on ne peut que rendre hommage au courage clairvoyant du prêtre qui maintint debout tant de chapelles et de cloîtres menacés d'une entière destruction. Ses avertissements discrets, mais pressants, étaient un prélude à la campagne retentissante entreprise, iquinze ans plus tard, par Montalembert. Certes, il n'avait pas les connaissances artistiques du noble comte, mais le zèle de la maison de Dieu suppléait à ce qui lui manquait du côté de la formation spéciale.

Lors même que les hauts fonctionnaires du gouvernement ne faisaient pas droit à ses demandes, ils remarquaient toujours le désintéressement, l'esprit d'initiative, les vues neuves et pratiques que révélaient ses diverses communications. « Le ministre, écrivait à son frère l'abbé Féli, fait beaucoup d'attention à tes lettres, au point de les faire mettre à part (1). »

L'œuvre de restauration cr reprise par l'abbé Jean ne tarda pas à porter ses fruits. Dans les trois villes de Dinan, Lamballe et Lannion, v.ue instruction des plus solides fut bientôt donnée, en même temps qu'une éducation irréprochable, aux jeunes filles de la classe aisée. A Quintin, une communauté florissante d'Ursulines ren-

(1) Lettre du 30 janvier 1818, citée par A. Blaize, Œuvres inédites, etc., t.'I, p. 327.

SERVICES RENDUS A DIVERSES CONGREGATIONS 2o3

dit à la population le môme service. Pour lui permettre d'étendre encore son action, M. de la Mennais lui obtint l'autorisation de recevoir des donations et des legs. ATréguier, nous l'avons vu, des religieuses du même ordre élevaient les petites filles indigentes, et les Filles de la Croix, favorisées également dans leurs intérêts par M. de la Mennais, prodiguaient leurs soins aux enfants de la bourgeoisie (1).

Partout, sous l'impulsion féconde du grand vicaire, séminaires, collèges et pensionnats religieux avaient surgi. Partout, la jeunesse des villes recevait une culture aussi intelligente que peu coûteuse. Seuls, les enfants pauvres des bourgades et ceux des campagnes restaient, en grand nombre, privés d'instruction. A la pensée de ces humbles que le Christ a bénis, et qui, faute de dévouement, demeuraient plongés dans l'ignorance brutale, il rêvait de susciter de nouvelles légions d'apôtres, dont la mission serait de réaliser à la lettre la parole du Sauveur : Pauperes evangelizantiir.

En attendant, son zèle ne se bornait pas aux œuvres d'enseignement. Il prodigua ses encouragements et son appui aux religieuses hospitalières de Lannion, qui réclamaient un local mieux approprié au grand nombre de leurs malades. Il fit tous ses efforts pour retenir à Guingamp les Carmélites, qui, ayant vainement réclamé, pendant plusieurs années, leur ancienne communauté non vendue, se décidèrent enfin à rejoindre leurs sœurs, à Morlaix. Il voulut au moins les remplacer, dans la ville qu'elles abandonnaient, par une communauté vouée, comme la leur, à la pénitence et à la prière. Lorsque les Filles de la Croix deTréguier achetèrent, à Guingamp, 1 ancienne maison de Montbareil pour y transporter leur communauté,

(1) M. (le la Mennais favorisa aussi le développement de la Congrégation des Filles du Saint-Esprit, dont il devint supérieur ecclésiastique en 1815. C'est par ses soins qu'en 1817 furent imprimées, pour la première fois, les Constitutions et Règles de l'Institut. C'est aussi vers cette époque que s'introduisit parmi les sœurs l'usage de porter au cou une petite colombe en argent, symbole du Saint-Esprit dont elles s'honorent d'être les Filles. Ce pieux ornement fut autorisé par M. de la Mennais.

il les obligea à garder rigoureusement la clôture, ce qu'elles ne faisaient pas avant la Révolution.

Cet homme né pour l'action semblait avoir une prédilection pour les ordres contemplatifs. Il se rappelait la grande parole de Bossuet : « Les peuples ne durent qu'autant qu'il y a des élus à tirer de leurs multitudes. » Partout où vivaient des saints, surtout des saints voués par état à la pauvreté volontaire et à l'expiation, on le voyait accourir un jour où l'autre, avec son bon sourire et sa bourse bien garnie; « Nous devons faire vivre ceux qui souffrent et prient pour nous », telle était sa maxime.

Assurer aux jeunes filles de la région une éducation religieuse, c'était beaucoup; procurer à leurs maîtresses une direction éclairée, c'était mieux encore, car c'était alimenter le foyer d'où devaient jaillir force et lumière.

C'était le temps où les pratiques rigoristes sévissaient encore dans beaucoup de couvents, par la faute d'ecclésiastiques trop étrangers aux vraies doctrines romaines.

M. de la Mennais voulut qu'un même esprit présidât à la direction de toutes les religieuses du diocèse; dans ce but, il fît de M. Gilbert le prédicateur ordinaire des retraites de couvents. Ce n'était pas seulement un saint prêtre, c'était un théologien formé à l'école de saint Liguori, dont, par suite, les principes concordaient admirablement avec ceux du grand vicaire. La paix et la liberté des consciences gagnèrent beaucoup à ce choix.

Il est vrai, la mort priva bientôt M. de la Mennais de ce digne auxiliaire; mais il laissa son t-mpreinte dans les âmes qu'il avait formées, et son œuvre lui survécut (1).

Si aujourd'hui les couvents s'élèvent de toutes parts en terre bretonne; si, depuis près d'un siècle, les religieuses qui les peuplent font bénir autour d'elles le

(1) M. Gilbert mourut en 1822, à Saint-Laurent-sur-Sèvre. A ce sujet, l'abbé Jean de la Mennais écrivait cà M. Langrez : « Les détails de la mort de M. Gilbert sont admirables. 11 reçut le saint viatique à frenoux sur le plancher de sa chambre, cjuoique dès lors ses forces fussent presque épuisées. » (Cité par la comtesse de Trémaudan, Comment s'est fondée en Bretagne une institution de charité, p, 45).

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