‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 115 sur 257 · LES SUITES DU SCHISME CONSTITUTIONNEL · texte numérisé non relu

LES SUITES DU SCHISME CONSTITUTIONNEL

oubliées, que de mauvaises doctrines habilement jetées au milieu des ignorants ou des simples (1)! »

A la vue de ces paroisses livrées à des mains débiles, quand elles n'étaient pas mercenaires, et de cet abaissement moral qui menaçait de ramener les mœurs païennes, M. de la Mennais se dit que les cadres réguliers de la hiérarchie étaient loin de répondre à tous les besoins. Pour secouer la navrante torpeur des villageois, il fallait des missions nombreuses, habilement conduites, prcchées avec entrain, et, s'il était possible, avec éclat.

Mais où trouver des missionnaires? Les Jésuites, qui avaient évangélisé Saint-Brieuc et quelques villes voisines, étaient trop peu nombreux pour se livrer à l'apostolat des campagnes. Tous les prêtres du diocèse, sauf un ou deux, étaient immobilisés par des fonctions sédentaires.

Le grand vicaire se souvint qu'à Saint-Malo bien des auditoires avaient frémi au soufUe de son ardente parole, et, dès 1815, il s'improvisa missionnaire. Gomment concilierait-il ce ministère accablant, cette vie d'agitation et de courses continuelles, avec la surveillance générale du personnel ecclésiastique, avec ses œuvres scolaires, avec cette vie de cabinet qu'à certaines heures au moins nécessitait sa fonction? Cette question ne le troubla point. Des âmes étaient en péril ; lui seul peut-être pouvait les sauver : il volait à leur secours, laissant à la Providence de pourvoir au lendemain.

Que furent ces campagnes oratoires, organisées au milieu de tant d'obstacles? Mgr de Léséleuc nous en a tracé un vivant tableau :

« Des missions ordonnées, présidées, animées par l'infatigable vicaire capitulaire remuaient, jusque dans ses profondeurs, cette vieille terre oii les racines de la foi sont si tenaces, et l'on voyait refleurir dans toutes les villes les vigoureuses mœurs des anciens âges, auxquelles il ne manquait, pour se relever, comme aux os desséchés vus par Ezéchiel, que le souffle de Dieu et

(1) Oraison funèbre, etc., p. 25.

la parole d'un prophète. Les vieillards racontent encore quels prodiges enfantait cette voix vraiment prophétique ; ils redisent encore ces discours pleins de sève, où la brièveté même faisait ressortir rautoritc de la parole, et dont l'impétueuse éloquence était produite surtout par l'accent de la foi.

« Toutes les voix saluaient en lui le grand missionnaire de la Bretagne, l'homme que le dix-neuvième siècle pouvait se croire en droit d'attendre, parce que Dieu u'a jamais manqué, la veille ou le lendemain des grands assauts, d'envoyer un nouvel apôtre à cette province privilégiée. La voix du peuple le proclamait, car jamais orateur ne fut plus assuré de trouver partout d'immenses auditoires; le succès d'une mission était assuré par cela seul qu'on y annonçait sa présence.

« Que de croix de pierre on montre encore, auxquelles le nom du saint homme se trouve attaché par la reconnaissance des paroisses, en même temps que le souvenir de leur régénération ! C'est au pied de ces croix que sa voix énergique et vibrante adressait aux pères de ceux qui vivent maintenant une dernière sommation de garder leur foi et de la transmettre, sommation solennelle et vraiment divine, que la conscience du peuple n'oublie guère, mais que la justice de Dieu n'oublie pas ! (1) »

Les témoignages contemporains confirment ce bel éloge. Rappelons quelques-unes de ces fêtes de la parole.

Avant de parcourir en apôtre les campagnes bretonnes, M. de la Mennais veut affermir par une nouvelle retraite la piété des habitants de Saint-Brieuc, pour lesquels il a déjà tant travaillé.

Les exercices sont annoncés, et il monte en chaire pour le sermon d'ouverture. En promenant son regard sur Fauditoire, il s'aperçoit que la cathédrale est comble,

(1) Ouvrar/e cité, p. 28.

LES SERMONS DE LA PLACE S»-PIERUE 2o9

et que, dehors, devant la grande porte restée ouverte, des centaines de personnes essayent vainement d'entrer.

Alors, très simplement, s adressant à l'énorme foule : « Je descends, dit-il, je ne prêche pas ici. Suivez-moi; je monte la rue de la Vicairerie, et je vais donner mon sermon sur la place Saint-Pierre. »

Et, traversant les rangs pressés de Fassistance, il s'en va, sous le grand soleil, entraînant après lui tout un peuple. Arrivé sur la place Saint-Pierre, il gravit une éminence. Une simple chaise lui sert d'appui, et, du haut de cette humhle tribune, il jette à la multitude passionnée et haletante des apostrophes qui bouleversent les âmes et arrachent des larmes. Pendant une semaine, la même scène se renouvelle, et chaque jour l'auditoire va grossissant. Un soir, il entraîne la foule au pied de la croix qui domine la place, cette croix que les Briochins ont plantée, après la mission de 1816, aux acclamations de toute la ville.

« A l'aspect de cette croix, dit-il, les plus doux souvenirs, et, en même temps, les pensées les plus douloureuses remplissent mon âme. Je me rappelle ces jours de miséricorde où, à la voix de quelques hommes apostoliques, les pécheurs ébranlés et comme fascinés par une force miraculeuse vinrent aux pieds de Jésus-Christ demander grâce et promettre de lui demeurer à jamais fidèles. Plusieurs ont persévéré, je le sais, mais combien d'autres se sont hâtés de violer des promesses que nous devions croire sincères, et qui pourtant, hélas! n^étaient que de vaines et perfides paroles! »

Et, comparant ces convertis d'un jour aux Juifs déicides qui frappèrent Jésus dans le prétoire après lui avoir donné le baiser de paix : « Je vous accuse de l'avoir frappé, s'écrie-t-il, vous qui, depuis la mission, avez fréquenté de nouveau les lieux de débauche, pour vous y abandonner à d'infâmes excès! Je vous accuse de l'avoir frappé, vous qui êtes retournés aux bals, aux danses, aux spectacles! Je vous accuse, vous qui troublez encore la paix de vos familles par des violences continuelles, qui les ruinez par de folles dépenses, qui les scandalisez

par vos jurements et par vos propos obscènes! Je vous accuse, vous tous qui êtes retombés dans le péché, et qui, sous les plus misérables prétextes, vous êtes éloignés du tribunal de la pénitence, malgré vos promesses. — Malgré vos promesses, vous vous êtes moqués de Jésus- Christ, mon Sauveur et le vôtre ; vous l'avez traité comme un roi de théâtre, et les hommages que vous lui avez rendus sont aussi dérisoires que ce salut des Juifs : « Ave^ rex Judœorum! »

« Si je vous accuse à tort, eh bien! préparez vos excuses. Aujourd'hui, Jésus-Christ se tait, Jésus aiitern tacebat. Il semble maintenant ne pas vous connaître, parce que c'est votre heure et celle de la puissance des ténèbres; nunc est hora vestra etpotestas tenebrarum. Mais son heure viendra aussi. Vous verrez ce Jésus que vos mains ont percé et dont vous avez compté les os, revêtu de majesté, assis sur un trône de gloire; vous verrez sur son front cette couronne d'épines que vos mains ont tressée; sur son corps glorieux, les cicatrices des plaies que vous lui avez faites; et moi aussi, je verrai si aucun de vous échappera à ses vengeances, en disant : « Devine qui t'a frappé! (1) »

Ce soir là, plus d'un auditeur regagna sa maison en se frappant la poitrine, et, les jours suivants, les confessionnaux furent assiégés. A la fm de la retraite, le grand vicaire n'avait pas réconcilié moins de neuf cents hommes.

A Guingamp, même affluence et même succès (2). A l'heure du sermon, le prédicateur ne peut se frayer un passage jusqu'à la chaire. Jetant les yeux vers le bas de la nef, il aperçoit sur la place, à l'entrée de l'église, une foule compacte de bourgeois et de paysans, de femmes de toutes classes, de jeunes gens et d'enfants, qui semblent l'implorer du regard.

(1) Fragment inédit. — Archives des Frères.

(2) Une mission s'ouvrit à Guingamp, le 25 août 1820. M. de la Mennais •devait en diriger une autre, dans la même ville, en 1841.

LA MISSION DE GULXGAxMP 201

Aussitôt il sort, et va se poster près de la fontaine publique qui donne son nom à la place. On apporte des barriques et des planches, on élève à la hâte una estrade rustique, et c'est du haut de ce piédestal qu'il donne son premier sermon. Pendant plusieurs jours de suite, l'immense auditoire se retrouve, à l'heure dite, au pied de la chaire improvisée, et, la place elle-même devenant trop étroite, la foule envahit jusqu'aux fenêtres des maisons voisines.

En présence de tels faits, ne se range-t-on pas à l'avis de l'historien breton qui voyait en M. de la Mennais « l'un des hommes les plus complètement orateurs de son temps (1)?

Toutefois, ce qui l'attirait vers ce ministère, ce n'était pas le spectacle des grands auditoires enthousiasmés et frémissants. Ce qu'il voulait avant tout, c'était instruire les pauvres, porter l'Evangile aux paysans.

Apprenait-il que le pasteur d'un village perdu au fond des landes sentait son courage faiblir devant l'ignorance et la grossièreté de ses ouailles? Vite, il écrivait aux recteurs voisins, et requérait leur concours, soit pour le ministère de la chaire, soit au moins pour celui du confessionnal ; puis il annonçait au prêtre découragé son arrivée et l'ouverture d'une grande mission.

Il partait à cheval, emportant comme unique bagage les manuscrits de ses sermons. Tantôt il s'enfonçait sous bois, et suivait, pendant plusieurs kilomètres, des chemins ravinés et bourbeux, tantôt il dévorait au grand galop de sa monture les vastes plaines fleuries de bruyère rose. Le soir, il arrivait dans l'humble presbytère, harassé, les vêtements couverts de poussière ou trempés de pluie, mais l'âme vaillante et le sourire aux lèvres.

A la fin du premier repas, il distribuait les rôles et dres-

(1) Geslin de Bourgogne et de Barthélémy. Hocèse de Saint-Brieuc, tome 1"", p. 57.

Anciens évéchés de Bretagne, Diocèse

sait le programme des cérémonies. Nul n'excellait comme lui à organiser ces grandes manifestations religieuses qui agissent si fortement sur les foules. Proclamation solennelle des commandements de Dieu, consécration à la sainte Vierge, amende honorable pour les péchés de la paroisse, tous ces grands actes collectifs, dirigés par lui, atteignaient à leur plus haute puissance d'émotion.

11 est néanmoins une cérémonie dans laquelle, d'ordinaire, il se surpassait.

Nulle part le tombeau ne recueille autant de prières et de souvenirs qu'en Bretagne. Là, on vit en commun avec les trépassés ; on les visite sans cesse comme s'ils étaient toujours de ce monde ; on converse volontiers avec eux. On se transmet des coutumes qui, ailleurs, provoqueraient peut-être l'étonnement ou la répugnance, et qui, là, n'ont d'autre résultat que de prolonger, pour le plus grand bien des âmes souffrantes, le souvenir chrétien des disparus.

Lorsqu'on creuse une fosse au cimetière, on en retire les ossements que la corruption a respectés ; mais, au lieu de les rejeter pele-méle avec le nouveau cadavre, on les recueille pieusement, et on les expose aux regards des passants dans un ossuaire à claire- voie. Chaque dimanche, la messe terminée, hommes et femmes viennent s'agenouiller devant l'ossuaire ou sur les tombes, et ils aspergent les pieuses reliques d'eau bénite, qu'ils puisent en un creux pratiqué dans la pierre.

Souvent, lorsque l'authenticité de ces restes n'est pas douteuse, les enfants du mort réclament son crâne desséché, et le font placer dans une châsse fixée, dans l'église même, au banc familial (1). Parfois la petite caisse contient plusieurs crânes. Au-dessous de chacun d'eux, on peut lire l'inscription funéraire : « Ci git le chef de N. » Quelles leçons pour les vivants dans ce voisinage de la mort!

Pendant les missions, un jour est spécialement consacré

(1) Plus souvent ces petites châsses sont fixées aux stalles des chanoines, comme à la cathédrale de St-Pol-de-Léon.

Page 1