‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 122 sur 257 · M. LE CORNEC, CURÉ DE PAIMPOL · texte numérisé non relu

M. LE CORNEC, CURÉ DE PAIMPOL

craint d'adresser aux recteurs de la région une circulaire dans laquelle il essayait de justifier sa conduite passée et ses erreurs présentes.

Une telle audace appelait une répression immédiate. M. de la Mennais adressa au récalcitrant une longue lettre^ très étudiée, très doctrinale, dans laquelle il répondait, point par point, aux raisons que le malheureux schismatique croyait pouvoir invoquer. Il terminait par cette adjuration : « Ah! Monsieur, comment pouvez- vous regarder comme une approbation de vos erreurs le silence que votre évoque a gardé avec vous depuis cinq ans? Nous avons été témoins de la douleur que votre obstination lui causait, et, s'il a désespéré de la vaincre, il ne pouvait du moins y penser sans une affliction profonde. Peu de jours avant de mourir, il s'écriait en parlant de vous : « Malheureux vieillard, il descendra donc dans la « tombe sans se reconnaître, et le respect humain aura « assez de force pour étoufl'er le repentir dans sa con- « science! » Ce mot nous fait trembler. Cependant nous aimons à croire qu'il n'en sera pas ainsi. La Providence semble avoir prolongé vos jours pour mettre sous vos yeux l'exemple de M. Le Gall (1) se rétractant entre les bras de la mort, et se hâtant de recourir à l'indulgence de l'Eglise et de lui demander pardon avant de paraître devant l'éternel Juge. Puisse cet exemple vous ébranler! Puisse cet avertissement, qui sera peut-être le dernier que vous recevrez de nous, vous faire triompher des misérables obstacles qui vous ont arrêté jusqu'ici ! L'éternité s'approche, Monsieur; il est temps, grand temps de penser à votre âme, et de prévenir les coups de la justice de Dieu en vous soumettant sincèrement et sans aucune réserve aux décisions de ceux qui ont charge de vous conduire et de le représenter sur la terre (2). »

Ce conseil ne fut pas entendu. Il fallut en venir aux

(1) M. Le Gall avait été recteur de Pleudaniel. Il s'était rendu coupable de désobéissance envers ses supérieurs dans des questions de discipline ecclésiastique.

[2) Gf Ropartz, p. 192.

censures ecclésiastiques et au refus des sacrements. Frappé de cécité, le malheureux fit écrire, en 1818, aux vicaires capitulaires pour implorer leur clémence, sans toutefois se soumettre au jugement de l'Eglise. M. de la Meijnais lui adressa un dernier et pressant appel. Nous ne savons quel en fut le résultat.

Impitoyable pour l'obstination dans l'erreur, le grand vicaire ne l'est pas moins pour les vices qui déshonorent le sacerdoce. Pris dans l'ensemble, le clergé de Saint- Brieuc est de mœurs irréprochables, et sa tenue est des plus dignes. Seuls, quelques sujets douteux inquiètent les supérieurs, et causent, de loin en loin, un scandale.

Un jour, l'un d'entre eux a été pris en llagrant délit d'intempérance. Peu de temps après, il reçoit une lettre de l'évèché. M. de la Mennais sait tout. Il lui rappelle en détail les circonstances de sa faute, puis il ajoute : « Monsieur, où est votre foi? Etes- vous prêtre, êtes- vous chrétien, ou ne l'êtes-vous pas? Croyez vous que, parce que votre conscience est éteinte, celle de vos supérieurs est morte?... »

Le juge a parlé. C'est maintenant le tour du père.

« Non, Monsieur, il n'en est pas ainsi; mais leur charité les presse de ne pas user encore envers vous d\ine juste sévérité, car la charité est patiente, patiens est. Je vous en supplie, oui, je vous en conjure avec larmes, n'abusez pas de notre indulgence; ne nous forcez pas, je vous le demande en grâce^ de a'ous dépouiller de votre titre. Rentrez en vous-même; revenez à Dieu. C'est de sa part que je vous parle; c'est en son nom que je vous prie de ne pas perdre votre âme et celle de vos frères. Je vous dis ceci avec force, il est vrai, mais sans amertume, soyez-en bien persuadé; je vous le dis parce que c'est mon devoir, et j'aime à penser qu'il vous reste encore assez de religion pour reconnaître dans le langage que je vous tiens, malgré son âpreté apparente, l'expression d'un attachement sincère et d'une tendresse paternelle (1). »

(1) Lettre inédite, du 9 mars 1817. (Collection d'autographes de M. Charavay, à Paris).

ÉNERGIE DA>fS LE GOUVERNEMENT 277

Ce qui touche à l'honneur, au bon renom du sacerdoce, est cher à M. de la Mennais plus que tout au monde.

Dans un certain nombre de presbytères, les recteurs ont pris l'habitude de jouer aux cartes fort avant dans la nuit. Une circulaire des vicaires généraux a interdit de s'attarder à cette distraction après dix heures du soir. Mais cette défense n'est pas observée. L'abbé Jean sait qu'en particulier tel recteur des environs de Saint-Brieuc réunit souvent ses confrères et prolonge au-delà de l'heure fixée son divertissement favori.

Un soir, il monte à cheval, arrive, vers onze heures, au presbytère, et pénètre à l'improviste, dans la salle à manger. Pris sur le fait, les joueurs se lèvent confus.

« C'est là, Messieurs, le cas que vous faites des circulaires de l'évôché? C'est bien. Je vous laisse à votre conscience. « Et il disparaît. Cette simple apparition fit plus que de sévères reproches. Le lendemain, les cartes étaient jetées au feu (1).

Le pays de langue bretonne manquait de prêtres, et ceux qui étaient nés dans l'autre partie du diocèse consentaient difficilement à émigrer. Dès 1815, M. de la Mennais jugeait sévèrement ce qu'il appelait un manque de zèle : « L'esprit de zèle et de dévouement, écrivait-il à l'abbé Brute, s'est affaibli parmi nous à un point prodigieux. Chacun veut rester chez soi, dans sa paroisse, dans sa famille, et dormir dans son berceau. Il faut, en quelque sorte, saisir les prêtres d'une main ferme au moment où ils partent du séminaire, pour les transplanter; et encore, quand ils ont pris racine dans le sol où on les a placés, a-t-on infiniment de peine à les en arracher lorsque les circonstances rendent des changements nécessaires (2). »

Pour peu que le salut des âmes fût en jeu, le vicaire général n'hésitait pas à employer les grands moyens. Il envoya brusquement un certain nombre de jeunes

(1) Ce fait n'est attesté que par une tradition locale.

(2) Lettres médites, etc. à Mgr Brute, p. 101.

vicaires, nés aux environs de Dinan et de Saint-Brieuc, dans des paroisses où personne ne parlait français. Obligés par les nécessités de la vie matérielle d'apprendre l'idiome du pays, ils le surent bientôt assez pour remplir toutes les fonctions ecclésiastiques. En 1819, au dire de M. de la Mennais, vingt-huit jeunes «Français » exerçaient le ministère en pays breton avec autant de facilité et de succès que s'ils étaient nés dans cette contrée même (1).

Parfois certains ecclésiastiques justement suspects au grand vicaire invoquaient l'appui des libéraux de leur paroisse, et faisaient présenter au ministre des pétitions en leur faveur. M. de la Mennais se voyait alors dans la dure nécessité de justifier aux yeux du pouvoir civil les mesures de rigueur prises par lui contre quelquesuns de ses confrères. 11 n'hésitait jamais, quoi qu'il lui en coûtât, à dévoiler les faiblesses contre lesquelles il avait dû sévir, persuadé que savoir sacrifier un membre gangrené, c'est encore servir l'Eglise (2).

(1) Extrait d'une lettre inédite. — Archives de Tévêché de Saint-Brieuc.

(2) Il s'agissait dun de ces rares mauvais sujets dans la lettre suivante adressée au ministre, le 3 septembre 1817. « Lorsque les supérieurs ecclésiastiques, disait M. de la Mennais, ont interdit à un prêtre l'exercice de ses fonctions, leur autorité est épuisée et ne peut aller au-delà, puisqu'aucune loi ne les autorise à employer des moyens de coercition contre celui qui, en abjurant son état, se soustrait entièrement à leur juridiction. Or, le sieur F*** depuis longtemps ne reconnaît plus la nôtre; il s'est alfranchi de toute dépendance, comme de toute pudeur, et la police peut seule, sinon mettre un terme à ses désordres, du moins rendre moins dangereux les scandales qui en résultent, en le forçant de s'éloigner d'une paroisse où, par ses discours et par ses exemples, il rend, pour ainsi dire, nuls les elforts et le zèle du curé pour le maintien de l'ordre et des mœurs publiques. Autrefois, on aurait pu informer canoniquement contre le sieur F***, et, après qu'il eût été convaincu par un jugement, les magistrats seraient intervenus pour le condamner à passer un temps plus ou moins long dans une maison de retraite; mais cette législation si sage, qui protégeait tout à la fois la religion et la société, n^existe plus; la loi ne voit dans le prêtre scandaleux qu'un simple individu qui abuse de la liberté qu'elle garantit, tandis que ce prêtre, quoi qu'il fasse, est toujours revêtu, aux yeux du peuple, et réellement, d'un caractère public qui rend ses fautes bien plus graves. Ainsi il serait naturel que les mesures de répression fussent plus sévères dans les cas de ce genre, et lorsqu'on se borne à demander que le sieur F*** soit contraint à changer de domicile, cette mesure n'est certainement pas trop rigoureuse, et il serait fâcheux que le gouvernement n'eût pas le droit d'appliquer à un si grand mal un remède si doux. » — Cité par Ropartz, p. 232 et suiv.

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