APPARITIONS A LA CHESNAIE
Aussi avec quels transports il accueille Tapologiste, lorsque celui-ci, fuyant le bruit de la capitale, vient chercher dans la petite maison de Saint-Brieuc la paix de son âme tourmentée!
Parfois, la journée du grand vicaire finie, les deux frères montent à cheval, et, devisant côte à côte, gagnent le bord de la mer. On parle des espérances de l'Eglise, des moyens de relever les études ecclésiastiques et de ramener vers Dieu, par la voie du haut savoir, une société que l'impiété du XVIII^ siècle semble ressaisir.
11 parait que la première idée d'une association de prêtres qui seraient en quelque sorte les « chanoines réguliers de la science » (1) fut échangée entre les deux La Mennais pendant une de ces chevauchées le long des rivages bretons.
L'abbé Féli était affamé de solitude. Saint-Brieuc ne lui offrait pas un calme assez profond. Ce qu'il lui fallait, surtout après un long séjour à Paris, c'était le silence des bois, la paix du désert. Rien ne remplaçait pour lui la Ghesnaie.
Parfois il y entraînait l'abbé Jean. Pendant deux ou trois jours, on revivait les matinées studieuses de 4806; on secouait la poussière des in-folio ; on errait le long des chemins creux, dont chaque détour rappelait, soit une joie enfantine, soit un rêve d'adolescent, soit une discussion féconde. Puis, un matin, Jean entendait retentir à son oreille le terrible mot d'ordre de toute vie humaine : «Marche! marche! » et il regagnait son poste, laissant Féli plongé dans les songes de son cœur.
Décidément, la Ghesnaie était trop loin de Saint-Brieuc.
au-dessous de ceux qu'il mérite. Nos philosophes en enragent. Vraiment, il y k de quoi. Quelqu'un ayant parlé de cet ouvrag^e au bureau du Journal des Débats, on lui a répondu qu'on ne l'annoncerait point, parce qu'il était trop religieux. Un libéral de haut parage disait à une dame que c'était un livre très dangereux, propre à séduire, et qu'elle ne devait pas le garder chez elle; vous êtes bien plus coupable, vous qui cherchez a le répandre. » (16 février 1818)
(1) Cette expression est de Mgr d'IIulst. Elle a été appliquée par lui aux prêtres de l'Oratoire ; mais elle convient au moins autant aux membres de la congrégation de Saint-Pierre, fondée plus tard par les La Mennais.
Un instant, l'abbé Jean crut avoir trouvé dans son voisinage une maison de campagne conforme aux goûts du solitaire : « Mon frère, écrivait alors Féli, me parle d'un projet charmant. A une lieue et demie de Saint- Brieuc, sur le bord de la mer, qui baigne le mur du jardin, existe une petite maison avec une petite chapelle et une petite ferme, entre deux coteaux, dans la situation la plus pittoresque. 11 parait qu'on pourrait acheter ce délicieux ermitage, qui se nomme le Rosaire. Ne serait-ce pas là une douce retraite, près de mon frère, à qui je pourrais me réunir en trois quarts d'heure? J'ai bien peur que ce ne soit qu'un rêve ; mais, tant qu'il durera^ je ne le chasserai point (1). »
Le rêve, hélas î ne dura guère. Le propriétaire ne consentit pas à aliéner son domaine. Successivement Féli porta ses vues sur le pittoresque manoir de Saint- llan et sur un autre ermitage dont nous n'avons pu retrouver le nom (2). Partout il fut éconduit. En désespoir de cause, il fit restaurer la Chesnaie.
C'est là que, chaque année, l'abbé Jean ira passer quelques jours, jusqu'à ce que, déserté par l'apôtre devenu apostat, ce beau lieu ne lui rappelle plus que des espérances brisées et des bonheurs évanouis.
Les lettres des amis absents lui apportaient toujours joie et réconfort. De Baltimore, comme autrefois de Rennes, l'abbé Brute l'encourageait au travail et le consolait dans l'épreuve. Parfois, il lui parlait avec enthousiasme de l'Eglise d'Amérique, et le pressait, ainsi que Féli, de se consacrer aux missions du Nouveau -Monde.
Toujours principal du collège de Saint-Malo, M. Querret l'entretenait fréquemment de la chère maison qu'il avait fondée et des pieux jeunes gens qu'il y avait laissés.
;1) Un Lamennais inconnu, etc., par A, Laveille, p. 100.
(2^1 « Mon frère, lisons-nous dans nn billet de l'abbé Jean à un ami, mon frère se propose de rester ici encore quelque temps, et serait bien aise de connaître, s'il était possible, les intentions du propriétaire de T...; il ne paraît pas qu'on puisse espérer de s'arranger pour Saint-Ilan. » (Saint- Brieuc, 5 novembre 1820) — Cité par M. de la Villerabel, Les deux La Mennais (Bulletin de la Société d'émulation des Gôtes-du-Nord, p. 277.),